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Telle grand-mère, telle petite-fille!

20 janvier 2016

grand-mère petite filleJ’ai lu un bon nombre d’études sur la mobilité intergénérationnelle. J’ai d’ailleurs publié quelques billets sur le sujet, notamment en présentant la courbe de Gasby ici et en rédigeant un billet plus complet sur la situation aux États-Unis. Par contre, je n’avais jamais lu ou entendu parler d’études qui couvrent plus de deux générations sur la question. C’est pourtant le défi que relève brillamment l’étude intitulée Educational Mobility across Three Generations of American Women (La mobilité de la scolarisation entre trois générations de femmes des États-Unis) de Sarah Kroeger et Owen Thompson de l’University of Wisconsin à Milwaukee.

L’étude

En plus de couvrir trois générations, cette étude a une autre particularité, soit d’examiner la mobilité intergénérationnelle de la scolarisation plutôt que celle des revenus, comme le font la plupart des études (toutes?) sur ce sujet. Elle utilise les données d’une enquête longitudinale qui comprennent :

  • le plus haut niveau de scolarité atteint des personnes à 27 ans;
  • celui de leur mère (réponse directe de la mère);
  • celui de la grand-mère (information rapportée par la mère).

Les auteur.e.s ont pu ainsi obtenir ces données pour 2034 familles, en ne retenant que celles dont toutes les personnes (petite-fille, mère et grand-mère) sont nées aux États-Unis (sinon, les situations ne seraient pas comparables). Le premier constat de cette étude est que la scolarisation a fortement augmenté en trois générations, comme on s’en doutait et comme le montre le premier tableau de l’étude reproduit ci-après.

grand-mère petite fille1

On peut en effet constater que le nombre d’années de scolarité moyen est passé de 10,8 à 14,2 années, une hausse de 31 %. Les différences sont encore plus apparentes quand on regarde l’obtention des diplômes, les petites-filles étant 3,4 fois plus nombreuses à avoir obtenu un diplôme collégial ou universitaire (notons que les collèges des États-Unis ne correspondent pas à nos cégeps, mais sont de niveau plus élevé) que leurs grand-mères (36,3 % par rapport à 10,7 %) et 2,8 fois moins nombreuses à n’avoir pas au moins un diplôme d’études secondaires (13,0 % par rapport à 35,9 %).

– Effets du nombre d’années de scolarité des grand-mères et mères sur les petites-filles

Ces données sont ensuite utilisées pour estimer à quel point le nombre d’années de scolarité des grand-mères et des mères influence le nombre d’années de scolarité des petites-filles. Le tableau qui suit montre les principaux résultats de ces estimations.

grand-mère petite fille2

Ce tableau exige quelques explications. La première colonne montre qu’une année de plus de scolarité de la grand-mère entraîne en moyenne 0,321 année de plus de scolarité chez la mère. La deuxième colonne indique qu’une année de plus de scolarité de la mère entraîne en moyenne 0,348 année de plus de scolarité chez la fille. La troisième nous informe qu’une année de plus de scolarité de la grand-mère entraîne en moyenne 0,230 année de plus de scolarité chez la petite-fille. Ce résultat pourrait étonner les personnes comme Gary Becker qui ont déjà écrit des textes avançant (sans données empiriques, bien sûr, uniquement en appliquant leurs théories) que cette relation devrait être proportionnelle aux impacts de la scolarité de la grand-mère sur celle de la mère et de celle de la mère sur celle de la fille, soit 0,321 x 0,348 = 0,112. Or, à 0,230, elle est plus du double! La dernière colonne montre le résultat en considérant le nombre d’années de scolarité de la mère et de la grand-mère dans la même équation. Si la relation était proportionnelle aux impacts de la scolarité de la grand-mère sur celle de la mère et de celle de la mère sur celle de la fille, le chiffre de la deuxième ligne devrait être de 0, alors qu’il est de 0,126, montrant que le niveau de scolarité de la grand-mère a un impact spécifique sur celui de la petite-fille. L’étude tentera d’expliquer cet impact un peu plus loin.

Ces impacts peuvent sembler peu importants, mais ils le paraissent davantage quand on examine leurs conséquences sur l’obtention de diplômes, comme on peut le voir dans les graphiques qui suivent.

grand-mère petite fille3

La série de graphiques du haut montre la distribution des niveaux de diplômes obtenus par les mères en fonction du nombre d’années de scolarité des grand-mères. Le premier graphique indique la moyenne des taux d’obtention de ces diplômes. Les trois autres illustrent ces taux lorsque la grand-mère a moins de 12 ans de scolarité, a exactement 12 ans de scolarité (le nombre d’années qui correspond à l’obtention d’un diplôme d’études secondaires) et plus de 12 ans. Si la mobilité générationnelle était parfaite, on verrait les mêmes taux dans ces quatre graphiques. Or, c’est loin d’être le cas! Ainsi, seulement 11 % des mères obtiennent au moins un diplôme collégial quand la grand-mère a moins de 12 ans de scolarité, 19 % quand elle en a exactement 12 et 47 % quand elle en a plus de 12, un taux 4,3 trois fois plus élevé que quand elle en a moins de 12!

En ne considérant que la scolarité de la grand-mère de la même façon (sans égard à la scolarité de la mère), les écarts sont à peine moins spectaculaires chez les petites-filles, avec des taux d’obtention d’au moins un diplôme collégial de 24 % quand la grand-mère a moins de 12 ans de scolarité, 37 % quand elle en a exactement 12 et 55 % quand elle en a plus de 12, un taux 2,3 trois fois plus élevé que quand elle en a moins de 12. Cela montre que, si l’avenir n’est pas déterminé à la naissance, il est quand même fortement influencé par les caractéristiques des nos parents et même de nos grands-parents.

– Contrôles

Avant de discuter ces résultats, les auteur.e.s ont procédé à des vérifications. En effet, comme l’échantillon n’est pas immense et comme le nombre d’années de scolarité des grand-mères n’est pas autodéclaré (l’information vient de la mère), on pourrait s’interroger sur la validité de ces résultats. L’étude présente donc une série de contrôles pour tester la solidité de ses résultats. Elle contient des contrôles sur :

  • les années de naissance;
  • le niveau de scolarité d’un sous-échantillon des petites-filles ayant 30 ans (au lieu de 27);
  • une façon différente de comptabiliser les années de scolarité;
  • les résultats selon l’ethnie (Blanches et non Blanches);
  • une autre source de données (mais avec un échantillon plus petit, raison pour laquelle cette source n’avait pas été utilisée pour l’étude).

Si les résultats ne sont pas identiques à ceux de l’étude principale, dans tous les cas l’impact de la scolarité de la grand-mère sur celle de la petite-fille est au moins le double de celui qui serait calculé en proportion des impacts de la scolarité de la grand-mère sur celle de la mère et de celle de la mère sur celle de la fille.

Discussion

L’impact spécifique de la scolarité des grand-mères sur celle des petites-filles étant établi, il reste à comprendre de quelle façon cet impact peut se réaliser. Je vais ici sauter une explication plus mathématique qu’autre chose (avec des équations reposant sur des hypothèses de transmission génétique et environnementale des habiletés) pour aborder des explications davantage liées à une transmission directe. Ces explications reposent en effet sur les interactions directes entre les grand-mères et les petites-filles.

Selon les auteur.e.s, cela peut se faire aussi bien quand la grand-mère garde ses petits-enfants ou même les élèvent (après un décès ou une séparation, notamment). Les grand-mères plus scolarisées peuvent par exemple être plus portées à lire des livres à leurs petits-enfants, à les aider dans leurs travaux scolaires ou simplement en leur transmettant l’importance de l’éducation comme norme sociale, en encourageant davantage que les autres grands-mères leurs petites-filles à poursuivre leurs études.

Cherchant des données pour appuyer leur raisonnement, les auteur.e.s en ont trouvées qui indiquent que 25 % des petits-enfants ont cohabité avec leurs grands-parents pendant au moins quatre mois dans leur enfance. Même si cette donnée est imprécise, elle montre que ce type d’interaction existe. Et elle ne tient pas compte des interactions quand il n’y a pas de cohabitation. Les auteur.e.s ont aussi montré que l’impact du nombre d’années de scolarité des grand-mères sur la scolarité des petites-filles est plus élevé quand il y a eu cohabitation (0,257) que lorsqu’il n’y a pas eu cohabitation (0,211). Cet impact est encore plus élevé dans les équations qui tiennent compte des impacts combinés de la scolarité des mères et des grand-mères (voir le tableau 5 à la page 26 de l’étude).

Les auteur.e.s mentionnent quelques autres types d’interactions qui peuvent jouer, comme l’aide monétaire des grands-parents pour l’éducation des petits-enfants, ou même leurs contacts pour l’admission de leurs petits-enfants dans certaines écoles prestigieuses (ouache, mais ça existe…).

Et alors…

Même si les auteur.e.s n’en parlent pas, cette étude ajoute une preuve supplémentaire que le rêve américain et l’illusion de l’égalité des chances ne sont que des chimères. Il est sûrement sympathique de constater que les grand-mères ont un rôle à jouer dans l’éducation de leurs petites-filles (et on doit sans hésitation encourager ce type d’interactions), mais il n’en demeure pas moins que ce rôle est un autre facteur d’accélération des inégalités.

En termes plus techniques, je me suis demandé en lisant cette étude pourquoi les auteur.e.s n’ont pas analysé l’impact de la scolarité des grands-pères sur celle de leurs petits-fils ou de leurs petites-filles, ou l’impact de la scolarité des grand-mères sur celle de leurs petits-fils. L’absence de commentaire à ce sujet laisse penser que ces impacts sont moins forts et que les auteur.e.s se sont concentré.e.s sur la relation qui avait le plus fort impact. Je n’ai aucune preuve pour avancer cela, mais cette absence d’explication demeure troublante. Mais, peu importe, je ne chipoterai pas sur la première étude portant sur la mobilité intergénérationnelle que je vois qui couvre plus de deux générations.

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