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Oxfam et les données du Crédit suisse

23 janvier 2016

oxfamOn a beaucoup parlé cette semaine du dernier rapport d’Oxfam sur la répartition de la richesse, rapport intitulé Une économie au service des 1 %, qu’il a diffusé, comme il le fait depuis quelques années, juste avant l’ouverture du Forum économique mondial (FEM) de Davos. Il faut dire que le rapport a de quoi attirer l’attention avec des titres comme 62 personnes possèdent autant que la moitié de la population mondiale ou L’ensemble des avoirs du 1% le plus riche dépasse celui des 99% les plus pauvres. Personnellement, je préfère le sous-titre de son rapport (Ou comment le pouvoir et les privilèges dans l’économie exacerbent les inégalités extrêmes et comment y mettre un terme) qui illustre très bien son contenu. C’est d’ailleurs sous cet angle que Simon Tremblay-Pepin, chercheur à l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS), a écrit un billet portant sur ce rapport, billet qui correspond presque parfaitement à ce que j’aurais écrit s’il ne l’avait pas fait.

Habituellement, quand Oxfam publie son rapport sur la répartition de la richesse, les commentateurs de droite se précipitent pour contester la validité des données que ce rapport utilise. L’an passé, par exemple, Alain Dubuc disait, en commentant le fait que la présidente d’Oxfam co-présidait le sommet de Davos, que «Il faut cependant être conscients que ce virage repose aussi sur des effets de mode. Oxfam à Davos, c’est un peu comme Bono pour l’environnement» et que «Le rapport d’Oxfam est moins un document d’analyse qu’un moyen de frapper les esprits». Vincent Geloso, associé à l’Institut économique de Montréal (IÉDM), citait la veille le livre Le mystère du capital de Hernando De Soto (livre que j’ai commencé, mais lâché après quelques chapitres) pour affirmer que les statistiques officielles omettent une forte part de la richesse détenue par les pauvres, ce que De Soto appelle le «capital mort», soit des «ressources qui appartiennent à des individus privés, mais dont le titre de reconnaissance est inexistant», capital que De Soto estimait à 9,3 billions de dollars (9 300 000 000 000 $) en 2000. On pourrait bien rejeter du revers de la main ces affirmations simplement en se disant que les gens de droite croient en ces estimations par biais de confirmation, mais serait-il possible que les gens de gauche acceptent sans broncher les rapports d’Oxfam en raison d’un biais de confirmation inverse?

On pourrait aussi utiliser un autre type d’argument d’autorité en soulignant que les données utilisées par Oxfam proviennent du Crédit suisse (CS), une société financière peu susceptible d’avoir des penchants gauchistes. L’argument n’est pas faux, mais je préfère quand même aller voir comment le CS compile ses données sur la richesse et sur sa répartition. Cela adonne bien, car le document du CS utilisé par Oxfam est accessible sur Internet.

Méthodologie

L’introduction du document du CS commence en précisant que «[traduction] Aucun pays dans le monde ne dispose d’une seule source d’information complète sur la richesse personnelle, et de nombreux pays à revenu faible et intermédiaire ont peu ou pas de données directes d’aucune sorte». Ça part bien! Elle poursuit en relativisant cet énoncé : «Toutefois, un nombre croissant de pays – y compris la Chine et l’Inde ainsi que de nombreux pays à revenu élevé – disposent de données pertinentes provenant d’une grande variété de sources différentes à partir desquelles nous sommes en mesure d’atteindre notre objectif». Fiou!

– estimation de la richesse totale

En fait, seulement 17 pays sur plus de 200 peuvent fournir des données complètes sur la richesse, données comprenant à la fois des estimations sur les actifs financiers et non financiers (comme la valeur des maisons, des terres et des entreprises), et sur les dettes, ce qui représente les actifs nets, soit la définition utilisée par le CS pour définir la richesse. Un autre groupe de 31 pays peut fournir des données complètes sur les actifs financiers et sur les dettes (mais pas sur les actifs non financiers), et quatre autres produisent des enquêtes sur les ménages à partir desquelles le CS peut calculer les niveaux de richesse (mais sans dire comment).

Pour les autres pays, le CS se sert des liens entre les données sur la richesse et celles sur les revenus des 31 pays pour lesquels il possède ces données pour estimer la richesse dans les 131 pays qui fournissent des données sur les revenus, mais pas sur la richesse. De fait, le lien entre la richesse et les revenus est fort, comme je l’ai montré pour le Québec dans ce billet, mais ce rapport est-il le même partout, peu importe le niveau de développement des pays? C’est pour le moins douteux.

Ensuite, comme même les données les plus complètes excluent les grandes richesses, le CS se sert des estimations du magazine Forbes (et d’autres sources similaires) pour ajuster les données sur les plus riches en fonction de ces estimations. Plus loin dans le document, on peut lire que «les données de la liste des riches [de Forbes] doivent être traités avec prudence» (voir les motifs donnés à la page numérotée 98 du rapport, où on explique que les estimations de Forbes peuvent aussi bien être trop élevées que trop basses). Je ne suis pas certain que d’affirmer que les 62 membres les plus riches de cette liste ont des richesses équivalentes à la moitié la moins riche de la planète respecte cette prudence…

Finalement, le CS attribue aux 50 pays pour lesquels il n’a aucune donnée les moyennes de la richesse de la région dont ils font partie. Notons que ces pays ne comptent qu’une faible proportion de la population mondiale et que cette méthode très imprécise a peu d’impact sur les résultats.

Ces nombreuses approximations semblent donner raison aux critiques sur la faiblesse des données utilisées par le CS et publicisées par Oxfam, d’autant plus que je ne cite pas toutes les imprécisions de ces données. Ces imprécisions sont particulièrement inquiétantes pour les actifs non financiers (qui sont dans bien des pays estimés en fonction du PIB, ce qui est le mieux que le CS peut faire, mais ce qui est aussi très hasardeux), justement ceux que De Soto jugeaient sous-estimés…

– estimation de la répartition de la richesse

S’il est difficile d’estimer la richesse totale, on comprendra que ce l’est encore plus d’estimer comment cette richesse est répartie à l’intérieur de chaque pays. Le CS n’a réussi à obtenir des données sur la répartition de la richesse que pour 31 pays. Et encore, cette répartition peut aussi bien être présentée par ménage, par famille (seules les personnes apparentées d’un ménage sont considérées) ou par adulte (dans deux cas seulement). Or, toutes les données du CS sont ensuite transformés en richesse par adulte, chaque adulte du ménage ou de la famille se voyant attribuer la même richesse. En plus, les pays n’offrent pas tous les mêmes précisions de répartition. Par exemple, 26 pays fournissent des données pour les 10 % les plus pauvres, 28 sur les 20 % les plus pauvres, 29 sur les 20 % les plus riches, 28 sur les 10 % les plus riches, 10 sur les 1 % les plus riches et seulement deux sur les 0,1 % les plus riches. En plus, certaines données datent de 1997 (dans deux cas), de 2001 (un cas), de 2002 (seulement un cas aussi, mais il s’agit de la Chine, pays dont la répartition des revenus a sûrement grandement changé en 13 ans de très forte croissance!). Les données de sept autres pays datent d’avant 2010, pour un total de 11 pays sur 31. Même si ce rapport porte sur 2015, les données les plus récentes datent de 2013 (seulement deux pays, la Norvège et les États-Unis) et de 2012 (deux autres pays, l’Inde et le Canada).

Pour 135 autres pays pour lesquels il possède des données sur la répartition des revenus, mais pas sur la répartition de la richesse, le CS utilise un ratio entre la répartition des revenus et la répartition de la richesse dans les 31 pays pour lesquels il possède les deux types de données. Dans un premier temps, il calcule les ratios entre les courbes de Lorenz (courbes qui permettent entre autres de calculer le coefficient de Gini) des revenus et de la richesse pour ces 31 pays (en calculant des ratios spécifiques pour les pays les plus riches et les plus pauvres de ces 31 pays) et applique ensuite ces ratios à la courbe de Lorenz des revenus des 135 pays pour lesquels il possède des données sur la répartition des revenus, mais pas sur la répartition de la richesse. Je ne peux pas être plus clair, désolé. Mais, l’important est de retenir que pour en arriver au résultat final publié par Oxfam, il y a eu de très nombreux calculs basés sur bien peu de données d’origine.

Comme l’information pour les plus riches ne fait pas partie des données d’enquête (même pas pour les deux pays qui fournissent des données pour le 0,1 %), le CS se sert aussi à cette étape des estimations du magazine Forbes (et d’autres sources similaires) pour corriger la répartition de la richesse des plus riches dans 56 pays.

Le rapport souligne que la méthode qu’il utilise peut produire des résultats peu satisfaisants, surtout dans le cas de la Chine qui a sûrement une répartition de la richesse bien différente de nos jours qu’en 2002, d’autant plus que sa répartition sert à établir celle d’autres pays et que la proportion des actifs non financiers de ce pays sur les actifs totaux est plus basse qu’ailleurs, compte tenu que les terrains en milieu urbain appartiennent à l’État. Mais, il conclut que les tendances que ses résultats indiquent sont tout de même robustes.

Et alors…

On voit que le rapport du Crédit suisse est bien plus nuancé que l’utilisation qu’en fait Oxfam. La méthode utilisée est basée sur tellement d’hypothèses et de calculs que je ne peux même pas dire si Vincent Geloso et Hernando De Soto ont raison, quoique ce soit fort possible compte tenu de l’utilisation des données de la Chine (et de l’Inde)! Cela ne veut par contre pas dire que l’estimation de De Soto est de meilleure qualité que celle du CS! Cela dit, la question importante à se poser est de savoir si ces imprécisions remettent en question le contenu du rapport d’Oxfam. Je réponds à cette question par un oui et surtout par deux non.

Oui, parce qu’il est clair qu’il est abusif de prétendre comme le fait ce rapport que «62 personnes possèdent autant que la moitié la plus pauvre de la population mondiale», alors que «ce chiffre était de 388 il y a cinq ans». Cela est abusif autant en raison des réserves du document du CS sur la prudence avec laquelle on doit utiliser les données de Forbes sur les super riches qu’en raison de l’imprécision des estimations de la richesse de la moitié la plus pauvre de la population mondiale (qui inclut, ou devrait inclure, les étudiants des États-Unis qui terminent leurs études avec une dette énorme, donc avec un avoir négatif, mais qui ne font probablement pas partie des résultats du rapport du CS, car il utilise les familles dans les données sur la répartition de la richesse) et des nombreuses hypothèses utilisées pour estimer la richesse et la répartition de la richesse dans de nombreux pays.

Non, parce qu’on ne devrait pas se préoccuper du fait que le nombre de riches qui possèdent autant que la moitié la plus pauvre de la population mondiale soit passé de 388 à 62 en cinq ans ou de 3880 à 620! Comme la méthode et les biais de la méthode utilisée par le CS sont exactement les mêmes année après année, il serait fort étonnant (et c’est un euphémisme) que les tendances révélées par ces données soient bien différentes des tendances réelles. En fait, on n’aurait qu’à ne pas mentionner le nombre 62 dans le graphique qui suit pour qu’il soit de fait une représentation fidèle de l’évolution de la richesse des plus riches par rapport à celle des plus pauvres.

oxfam1

Et, on doit répondre encore plus non sur la principale conclusion de cette étude sur laquelle portait le billet de Simon Tremblay-Pepin dont j’ai parlé au début de ce texte, soit sur le fait que «Le capital c’est du pouvoir», que «Le capital permet d’obtenir des ressources, d’exploiter des gens, de gagner des élections, de transformer des systèmes sociaux, de contrôler des secteurs économiques, de se monter des armées privées, d’acheter des territoires, de déclencher des guerres, de causer ou d’arrêter des famines, etc.» et que, encore plus de capital, c’est encore plus de pouvoir.

Alors 62 ou 620, qu’est-ce qu’on s’en fout!

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4 commentaires leave one →
  1. 24 janvier 2016 12 h 59 min

    Voici une autre analyse des données du Crédit suisse. Elle diffère quelque peu de la mienne, mais arrive à la même conclusion :

    «So be careful with that Oxfam statistic. It’s not telling you what you think it is. But it’s still telling you something.» ou «Il faut donc être prudent avec les données d’Oxfam [en fait du Crédit suisse]. Elles ne disent pas ce que vous pensez, mais elle vous disent quand même quelque chose.»

    http://www.vox.com/2015/1/22/7871947/oxfam-wealth-statistic

    J'aime

  2. Yves permalink
    26 janvier 2016 6 h 01 min

    Bravo pour la conclusion! Du grand Darwin!

    Aimé par 1 personne

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