Skip to content

La Journée d’affranchissement des dépenses alimentaires

13 février 2016

affranchissementDans une lettre parue samedi dernier dans La Presse, Sylvain Charlebois, professeur au Food Institute à l’Université de Guelph, nous annonçait l’existence d’une Journée d’affranchissement des dépenses alimentaires. Cette journée imite le concept de la journée d’affranchissement de l’impôt de l’Institut Fraser. Dans un cas comme dans l’autre, je n’aime pas beaucoup ce concept, mais pas pour les mêmes raisons. Dans le cas de l’impôt, on utilise ce concept pour nous convaincre qu’on paie trop d’impôt, sans le moindrement tenir compte des services dont on bénéficie en contrepartie. Guillaume Hébert, de l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS), explique bien plus en détail dans ce billet en quoi ce concept est ridicule. Pour l’alimentation, on veut au contraire nous convaincre que, même si on se plaint de la hausse des prix de l’alimentation (surtout de celui des choux-fleurs, même si j’en ai acheté un à seulement 2,50 $ la semaine dernière…), ce n’est pas si grave, car cette hausse n’a fait augmenter que de trois jours le paiement complet de ce poste budgétaire.

Dans sa lettre, M. Charlebois ne fait que mentionner la date où cette journée tombe, soit le 9 février, seulement trois jours plus tard qu’en 2014, soit le 40ème jour de l’année, sans réaliser que trois jours de plus que 37 représente une hausse d’environ 8 % en un an. Un autre calcul rapide montre que cette date signifie que les dépenses d’alimentation représentent soit 10,93 % du budget (40/366 = 10,93 %) ou 10,96 %, si on a oublié que 2016 est une année bissextile (40/365 = 10,96). Ce calcul semble assez juste, car la page du site de la Fédération canadienne de l’agriculture (FCA) consacrée à cette journée précise que «En 2015, les Canadiens auraient dépensé 11 % de leur revenu disponible à la nourriture, contre 10,4 % en 2014 ». Dans ce cas, la hausse serait de 5,5 %, taux significativement inférieur à la hausse de 8 % calculée en utilisant la variation de jours. Cette confusion n’est qu’une conséquence mineure de la manie à vouloir tout simplifier. On apprend au moins de la page de la FCA que, comme ce taux est calculé sur le revenu disponible (donc après impôt), ce calcul exclut les dépenses d’impôts (l’Institut Fraser ne doit pas être content), mais pas les taxes (là, l’Institut Fraser se console!). Mais, cela ne nous dit pas qu’elle est la source qu’ils utilisent…

Source

Les deux seules sources que je connais pour obtenir la proportion des dépenses alimentaires sur le revenu disponible sont les données de l’Enquête sur les dépenses des ménages (par exemple le tableau cansim 203-0022) et les pondérations du panier de l’Indice des prix à la consommation (tableau cansim 326-0031). Or, les données les plus récentes de ces deux sources au moment où la FCA et M. Charlebois ont publié leurs textes dataient de 2013 (les données de l’Enquête sur les dépenses des ménages de 2014 ont toutefois été publiées hier par Statistique Canada). Leurs données diffèrent un peu, mais celles des pondérations du panier de l’Indice des prix à la consommation s’approchent des données utilisées par la FCA (elles ne peuvent pas être identiques, car celles des deux sources que j’ai mentionnées sont calculées sur les dépenses, pas sur les revenus). Ainsi, elles montrent que, en 2013, les dépenses d’aliments achetés au magasin au Canada représentaient en moyenne 11,62 % des dépenses totales. Notons que l’«affranchissement» au Québec tarderait un peu, car cette proportion atteint 13,56 % (et 13,56 % de 366 jours, ça donne près de 50 jours, ce qui nous mènerait au 19 février), le taux le plus élevé au Canada. Est-il possible que le contenu de nos achats d’aliments soit différent ou bien nous faisons-nous avoir par nos commerçants? Je vote pour la première hypothèse…

Autres comparaisons

M. Charlebois compare ensuite le 11 % canadien avec les taux d’autres pays. Il commence avec les États-Unis, dont les habitants ne consacreraient que 6,5 % «de leur budget à l’alimentation». Il ajoute «Or, vu les différences économiques substantielles, comparer le Canada aux États-Unis est un exercice futile. La population, le climat, la devise, les politiques agraires, bref une multitude de disparités font en sorte que les deux pays sont pratiquement incomparables». Il a raison d’ajouter cette nuance, mais elle est nettement insuffisante (et, si cette comparaison est futile, pourquoi l’a-t-il faite?). D’une part, il semble comparer la proportion des dépenses alimentaires au Canada sur le revenu disponible à celle aux États-Unis sur le budget. À moins que ce soit une erreur de sa part d’avoir parlé de budget plutôt que de revenu disponible, la comparaison ne tient pas (car les dépenses d’un ménage ne correspondent pas nécessairement à ses revenus, et y correspondent en fait rarement). Ensuite, il faut réaliser que, comme les habitants des États-Unis paient bien moins d’impôt que les Canadiens, leur revenu disponible est proportionnellement plus élevé qu’au Canada. Mais en plus (en fait en conséquence), le panier de biens qu’ils doivent payer avec leur revenu disponible ou qui fait partie de leur budget est beaucoup plus étendu. Ils doivent en effet payer bien plus que nous pour les soins de santé (que ce soit directement ou en frais d’assurances), l’enseignement (les dettes d’études dans ce pays surpassent même celles pour l’achat d’automobiles), les frais de garde et bien d’autres types de dépenses qui font ici partie des services publics. Il est donc normal que l’alimentation représente une partie moindre de leur panier de dépenses. Est-ce que cela comble complètement l’écart? Ce serait étonnant, mais il est aussi possible que leur régime alimentaire soit moins bon que le nôtre (la plus forte prévalence de l’obésité dans ce pays nous le laisse penser). Dépensent-ils plus ou moins que nous en «aliments achetés au restaurant», dépenses qui ne sont manifestement pas incluses dans celles considérées par la FCA et par M. Charlebois? Bref, en plus des facteurs (pertinents) qu’il mentionne pour considérer cette comparaison futile, il y en a beaucoup d’autres.

Parlant de régime alimentaire, ce facteur pourrait-il aussi expliquer que la journée d’affranchissement des dépenses alimentaires de la France se situe autour du 19 février (comme au Québec!), même si on ne sait pas si les retenues de cotisations sociales très élevées dans ce pays sont considérées dans le revenu disponible? Sa comparaison avec la date de cette journée en Argentine (le 13 mars) me semble par ailleurs encore plus déplacée, ce pays ayant une économie bien trop différente de la nôtre.

Les moyennes

Je dois souligner que M. Charlebois mentionne au moins à la fin de son article que «Le bouleversement des prix alimentaires affecte plusieurs consommateurs moins nantis, c’est bien évident». La date de leur affranchissement serait-elle donc différente de celle des plus riches? Pour m’amuser et surtout illustrer cette différence, j’ai produit le tableau qui suit à l’aide des données pour 2014 du tableau cansim 203-0022 qui répartit les données de l’Enquête sur les dépenses des ménages en quintiles de revenus. Pour pouvoir comparer les dates que j’ai obtenues en utilisant ces données, j’ai dû faire des équivalences en partant de la date moyenne à laquelle la FCA arrive. En effet, je le rappelle, je ne connais toujours pas la source qu’elle a utilisée. Cela dit, les dates indiquées dans ce tableau illustrent bien l’écart de l’affranchissement entre les membres des quintiles.

affranchissement1

Je dois avouer avoir été surpris avec ce résultat, car je m’attendais à un bien plus grand écart entre les quintiles inférieurs et supérieurs. Il faut quand même dire que le 15 février correspond à 35 % plus de jours (46) que le 3 février (34 jours) et que les ménages du quintile supérieur consacrent 190 % plus de dépenses que ceux du quintile inférieur à l’achat d’aliments dans les magasins et 360 % de plus à des achats d’aliments dans des restaurants! On notera aussi que la moyenne (9 février) ne correspond pas à celle du troisième quintile (la médiane), mais s’approche plutôt de celle du quatrième quintile, ce qui est une conséquence du fait que les dépenses d’alimentation sont beaucoup plus élevées dans les quintiles supérieurs.

Et au Québec? La différence est encore moindre…

affranchissement2

Fait assez étrange, l’«affranchissement» arrive plus tard pour les deuxième et troisième quintiles que pour le premier (inférieur), alors que celui-ci est égal à la moyenne! La faible différence entre les quintiles s’explique en partie par le fait que les ménages du quintile supérieur consacrent 235 % plus de dépenses que ceux du quintile inférieur à l’achat d’aliments dans les magasins (soit un écart plus grand que pour l’ensemble du Canada avec son écart de 190 %) et 260 % de plus à des achats d’aliments dans des restaurants (soit moins que le 360 % observé pour l’ensemble du Canada). On peut bien dire que cette date d’affranchissement ne diffère pas beaucoup entre les ménages des cinq quintiles, mais on peut s’entendre pour dire qu’un ménage qui dépense 235 % de plus ne met sûrement pas les mêmes aliments dans ses assiettes!

Il faut en plus analyser ces résultats avec prudence, car ces données proviennent d’une enquête qui, comme toute enquête, comporte une marge d’erreur non négligeable. D’ailleurs, j’ai refait l’exercice avec les données de 2013 et ai obtenu des résultats passablement différents. Il est possible que ces résultats soient aussi liés à la plus grande fréquentation des banques alimentaires (selon le Bilan-faim 2015 pour le Québec, on observe une augmentation de 27,9 % du nombre de personnes assistées depuis 2008), mais il serait hasardeux de tenter d’expliquer des données aussi variables avec un seul facteur.

Et alors…

Avec ce billet, je voulais surtout montrer que, en réduisant les réalités complexes de notre monde à un seul indicateur démagogique, les raccourcis comme ceux en arrière des concepts de «journées affranchissement» font plus de mal que de bien. C’est bien sûr plus compliqué de regarder les différentes facettes d’une réalité, mais cela demeure le meilleur moyen pour pouvoir mieux la comprendre.

Publicités
2 commentaires leave one →
  1. Richard Langelier permalink
    13 février 2016 22 h 25 min

    Pendant la dernière semaine de chaque mois, je vois des clients «faisant marquer» chez le dépanneur indépendant. Il est le seul qui fait crédit. La nourriture y coûte plus cher qu’au supermarché [1]. Souvent aussi, au début du mois, seules les friandises sont en promotion dans les supermarchés. Ce sont là remarques impressionnistes, je le confesse.

    [1] Antidote RX m’apprend que la superficie se situe entre 400 et 2500 mètres carrés.

    J'aime

  2. 13 février 2016 22 h 43 min

    En fait, j’avais d’autres intentions sur ce billet. Mais, je ne m’attendais vraiment pas à ces résultats par quintile. Par honnêteté intellectuelle, j’ai décidé de les présenter malgré tout. Je pensais présenter l’inflation par type de produits (viandes, légumes, etc.). Cela aurait finalement été plus intéressant (mais moins informatif).

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :