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La bureaucratie

29 février 2016

BureaucratieBureaucratie de David Greaber veut montrer que la bureaucratie, loin d’être un attribut exclusif de l’État comme on le pense et le dit souvent, est aussi et surtout un moyen utilisé par le capitalisme pour contrôler nos vies. En fait, sauf l’introduction, ce livre est un recueil de quatre essais que l’auteur a publiés auparavant.

Introduction : La loi d’airain du libéralisme et l’ère de la bureaucratisation totale

Cette introduction montre d’entrée de jeu que plus la bureaucratie gagne en importance et gruge notre temps, moins on n’en parle, probablement parce qu’on s’y est habitué et qu’on la prend pour acquise. Il y reproche aussi à la gauche d’avoir laissé à la droite (encore plus à la droite libertarienne) la critique de la bureaucratie. Il y énonce aussi que plus la droite lutte pour le laisser-faire, plus la paperasse et la bureaucratie augmentent pour le protéger!

La suite de cette introduction va dans le même sens, montrant que le pouvoir des institutions les plus liées au capitalisme, aussi bien les organismes internationaux qui imposent des solutions néolibérales aux pays en difficulté que les banques et les sociétés d’assurance, reposent toutes leur pouvoir sur une forme ou une autre de bureaucratie.

1. Zones blanches de l’imagination, essai sur la stupidité structurelle

Le chapitre commence avec quelques anecdotes sur des ennuis que l’auteur a déjà eus avec des exigences bureaucratiques. Il s’interroge ensuite sur les multiples façons dont sont conçus des formulaires ayant pourtant des fonctions identiques, sur le temps que grugent dans bien des organisations les fonctions bureaucratiques et sur le peu d’études anthropologiques (l’auteur est anthropologue) consacrées à la bureaucratie.

Il bifurque ensuite sur la violence, expliquant entre autres le concept de «violence structurelle» qui se manifeste aussi bien dans les relations entre les sexes qu’entre celles entre entre les classes sociales ou entre les colonisateurs et les colonisés. Faisant le lien entre la violence la bureaucratie, Greaber observe que les interventions policières relèvent bien plus souvent de l’application de la réglementation (automobile, consommation sur la place publique, manifestations, etc.) que de la répression de la criminalité violente. L’État est à la fois responsable de la réglementation (quoique souvent établie à la suite de l’intervention des lobbyistes du secteur privé) et détenteur du «monopole sur l’usage de la force coercitive», force ou violence qu’il peut aussi bien exercer contre ses citoyens que contre d’autres États pour défendre ses intérêts nationaux…

Il conclut cet essai en affirmant que le meilleur moyen de combattre la stupidité bureaucratique, c’est de mettre l’imagination au pouvoir.

2. Des voitures volantes et de la baisse du taux de profit

Greaber commence ce deuxième essai en se désolant qu’aucune des merveilles techniques promises au milieu du XXème siècle pour le XXIème siècle ne se soient réalisées : pas de voitures volantes, de colonies sur Mars, de téléportation ou d’élixir d’éternité. Pourquoi ces promesses ne se sont-elles pas réalisées? Parce qu’elles étaient irréalistes ou pour d’autres raisons? L’auteur explore dans cet essai la deuxième possibilité.

Il avance deux facteurs explicatifs: «il s’agit de réorientations délibérées des crédits de recherche» pour protéger le capitalisme et d’un «changement de nature des systèmes de gestion de la recherche scientifique et technologique» avec tellement de bureaucratie qu’il reste peu de temps pour vraiment faire de la recherche. Il ajoute à cet effet que les plus grands penseurs des derniers siècles n’obtiendraient sûrement pas de postes de professeurs ou de chercheurs, car ils devraient tous suivre l’orthodoxie des départements universitaires et subir le processus d’approbation des résultats de leurs travaux par leurs pairs orthodoxes.

La plus grande concurrence entre les chercheurs (plutôt que la collaboration), la propriété intellectuelle et l’achat d’inventions pour éviter l’apparition de nouveautés sont d’autres nouvelles réalités qui restreignent les avancées technologiques. Cela dit, malgré certains arguments pertinents appuyant sa thèse que la bureaucratie et le capitalisme restreignent l’apparition de nouveautés technologiques, l’auteur ne m’a pas convaincu que les attentes des gens des années 1950 n’étaient pas de toute façon irréalistes. Et, je n’ai pas compris son allusion à la baisse du taux de profit dans le titre de cet essai…

3. L’utopie des règles, ou pourquoi nous adorons la bureaucratie, au fond

De tout temps, les bureaucrates ont su se rendre indispensables, étant dépositaires de compétences et connaissances essentielles aux dirigeants (il parle des États, mais on pourrait appliquer ce principe aux entreprises, surtout de grande taille). Comme le titre de cet essai l’indique bien, l’auteur se demande en plus si la bureaucratie représente un attrait pour l’ensemble de la population.

La démonstration de l’auteur étant assez complexe, il m’est impossible de la résumer. Je peux tout de même mentionner qu’il considère que l’être humain n’aime pas la bureaucratie, mais détesterait encore plus son absence et l’arbitraire qui en résulterait. Après avoir montré que les règles sont entre autres nécessaires aux jeux et aux langues pour pouvoir comprendre les autres et se faire comprendre, il résume ainsi sa position : «(…) la liberté est la tension qui oppose le libre jeu de la créativité humaine aux règles que celle-ci engendre constamment».

Tout cela serait bien beau si les règles et la bureaucratie qui en découlent évitaient vraiment l’arbitraire. Or, Greaber termine son essai en affirmant qu’il ne s’agit que d’une illusion :

«(…) dans la conjoncture politico-économique qui est la nôtre, où la bureaucratie est le moyen principal qu’utilise une infime partie de la population pour extraire la richesse de nous tous, elles [les illusions] ont instauré une situation dans laquelle l’effort pour se libérer du pouvoir arbitraire finit par créer encore plus de pouvoir arbitraire. Résultat net : les réglementations étouffent la vie, des gardes armées et des caméras de surveillance apparaissent partout, la science et la créativité sont étranglées et nous passons tous une part croissante de nos journées à remplir des formulaires.»

Appendice : De Batman et du problème du pouvoir constituant

Cet appendice commence en comparant la permission accordée par le maire Bloomberg de New York de bloquer un pont de cette ville pendant deux jours pour le tournage d’un film (The Dark Knight Rises) à l’arrestation de 700 militants de Occupy Wall Street cinq semaines auparavant parce qu’ils tentaient de manifester sur un pont voisin, sous le prétexte que cette manifestation entravait la circulation. Il poursuit en décortiquant la nature des super héros et des histoires que leurs films racontent. Comme ce chapitre n’a que des liens ténus avec le thème du livre, je n’en dirai pas plus!

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Je ne sais pas trop. Ce livre m’a fait penser un peu à La médiocratie de Alain Deneault, dans le sens que ces deux livres mettent l’accent sur les faits qui appuient la thèse que les auteurs veulent défendre, mais laissent de côté les faits qui les appuient moins. Cela dit, j’ai nettement préféré le livre de Deneault…

Malgré cela, il ne s’agit pas d’un mauvais livre, loin de là. Il a la qualité de nous faire réfléchir sur des sujets qui pourraient nous échapper, car en apparence trop ordinaires. J’ai particulièrement apprécié ses exemples anthropologiques, notamment sur la langue et sur la violence structurelle. Mais, ce livre a une tare funeste, les notes à la fin. Non seulement elles sont nombreuses, mais elles sont en grande majorité formées de compléments de lecture et non pas de simples références. En hiver, sur mon balcon, c’est vraiment désagréable de devoir constamment passer d’un signet à l’autre… Cela dit, les gens qui apprécient Greaber y trouveront leur compte.

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4 commentaires leave one →
  1. benton65 permalink
    1 mars 2016 22 h 57 min

    C’est le paradoxe de l’efficacité du formulaire A38 d’Astérix!

    Dans le milieu de la santé au Québec, entre 2001 et 2011, le « staff » (gestionnaires) a augmenté de 53% tandis que le personnel de première ligne a augmenté de 6%. La raison ? Contrôle des coûts!

    J’ai lu sur un blogue qu’une américaine venait de remplir le questionnaire pour une police d’assurance santé. 16 pages le questionnaire…. donc plusieurs questions qui se répètent avec certaines nuances dans la formulation. La raison étant de prétexter que l’assuré a remplit le formulaire de mauvaise foi pour ainsi annuler la police… si l’assuré a le malheure de tomber gravement malade. Faut amortir le risque!

    Dans un autre ordre, lu dans un livre de Chomsky qu’une université de Boston a voulu comparer la gestion d’un hôpital bostonnien versus un hôpital de Toronto. Lorsque l’équipe de recherche s’est présenté à l’hôpital de Toronto, ils ont passés plusieurs heures a rechercher la facturation dans l’hôpital quim au final, occupait un petit bureau dans le sous-sol donc l’employé occupait le bureau un jour semaine. Dans celle de Boston, la facturation occupait tout un étage et 200 personnes y travaillaient.
    En passant, la raison d’un local de facturation dans l’hôpital de Toronto était pour la facturation des touristes américains!

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  2. 2 mars 2016 1 h 00 min

    Trop drôle!

    «Dans le milieu de la santé au Québec, entre 2001 et 2011, le « staff » (gestionnaires) a augmenté de 53% tandis que le personnel de première ligne a augmenté de 6%.»

    J’aimerais voir la source… À ma connaissance, ce n’est pas du tout le cas. Voir mes billets sur les dépenses en santé.

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  3. benton65 permalink
    3 mars 2016 14 h 18 min

    C’est de la Fédération des médecins spécialistes du Québec (FMSQ). C’était une série de reportage dans La Presse en automne 2010. Défaut de mémoire, j’avais lu cela voilà près de 6 ans, c’était entre 2000 et 2010 et 52% au lieu de 53%.
    Évidemment, le président de l’époque, le Dr. Barette, prêchait pour sa paroisse!

    http://www.lapresse.ca/actualites/sante/201009/27/01-4327179-le-nombre-de-cadres-explose.php

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  4. 3 mars 2016 18 h 14 min

    «C’est de la Fédération des médecins spécialistes du Québec (FMSQ»

    J’avais commenté (ou plutôt descendu…) cette «étude» à l’époque…

    https://jeanneemard.wordpress.com/2010/11/21/les-effectifs-de-la-sante/

    «Évidemment, le président de l’époque, le Dr. Barette, prêchait pour sa paroisse!»

    C’est le moins qu’on puisse dire! Il trichait autant avec les données à l’époque qu’il le fait aujourd’hui comme ministre!

    Aimé par 1 personne

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