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La contreculture au Québec

14 mars 2016

warrenAvec leur livre Pratiques et discours de la contre-culture au Québec, Jean-Philippe Warren et Andrée Fortin «offrent un panorama de la dynamique sociale sur laquelle repose la contestation des années 1960 et 1970 au Québec».

Introduction : Changer la vie

Dans cette introduction, les auteur.e.s mentionnent que leur intention n’est pas de situer le mouvement de la contreculture québécoise (qui a connu sa période la plus intense entre 1967 et 1978) dans la mouvance mondiale, mais bien de faire ressortir son originalité et ses particularités. Ils  ne visent pas non plus à fournir une étude historique, philosophique ou littéraire sur ce mouvement, mais entendent plutôt s’attarder sur les attitudes et pratiques «qui fournissent les bases d’une véritable contre-culture et en éclairent les expériences».

1. Nouveaux rivages

Les auteur.e.s expliquent dans ce chapitre que, même s’il y a eu quelques manifestations de contreculture au début des années 1960, la véritable départ de ce mouvement a eu lieu en 1967, notamment en raison de la conjugaison de la révolution tranquille, de la création des cégeps et surtout de la tenu de l’Expo 67. La suite du chapitre porte aussi bien sur l’habillement et les changements musicaux (par exemple, la musique des Beatles a peut-être l’air bien innocente de nos jours, mais leurs chansons avaient drôlement secoué les parents de l’époque) que sur les aspirations des jeunes.

Ils s’étendent ensuite sur les manifestations du trio «sexe, drogue & rock’n’roll», soit de la libération sexuelle (y compris homosexuelle), des changements des goûts musicaux et de la généralisation de la consommation de drogue (qui demeurait tout de même nettement minoritaire et moins généralisée qu’aujourd’hui). Et les auteur.e.s concluent : «Fondée sur un refus global – refus du salariat, de la famille traditionnelle, des rapports hiérarchiques du matérialisme, de la pollution – la contreculture proclame la nécessité de la coopération, de l’harmonie, du respect des autres et de la liberté, et laisse ensuite à chacun imaginer les voies de son épanouissement personnel».

2. Branchements et réseaux

Le deuxième chapitre étudie les moyens utilisés par les tenants de la contreculture pour diffuser leurs idées. On y fait donc le tour des productions de ce mouvement dans des imprimés (dont la création de nombreux journaux et revues dits alternatifs comme Mainmise), à la radio (dont CHOM), à la télévision et au cinéma (surtout des documentaires).

3. Une révolution intime et cosmique

Les auteur.e.s soulignent dans ce chapitre que cette époque n’a pas été marquée uniquement par le mouvement de la contreculture. Elle l’a aussi été par la montée des groupes d’extrême gauche, d’appui à l’indépendance du Québec et de promotion du féminisme. Les relations entre les membres de ces tendances n’ont pas toujours été harmonieuses. Si les membres du mouvement de la contreculture avaient parfois certaines affinités avec les personnes militant pour ces trois autres causes, ils avaient une vision généralement détachée de la politique et davantage internationaliste, leurs relations étant plus fortes avec la Terre-Mère qu’avec une partie de son territoire, comme celui du Kébek (quoiqu’ils le voyaient d’un bon œil). Quant au féminisme, ils ne croyaient pas en avoir besoin, même si le patriarcat était souvent présent dans les relations entre les hommes et les femmes aussi bien dans les collectifs de production que dans les communes. En fait, c’est avec les environnementalistes et les adeptes de la simplicité volontaire (ou de la décroissance) que les membres de la contreculture auraient eu le plus d’atomes crochus (s’il y en avait eu suffisamment à part eux à l’époque!).

Ils étaient aussi adeptes de nombreux types de mouvements mystiques. Les auteur.e.s citent notamment la philosophie chinoise (avec le yin et le yang), le yoga, le culte à Krishna, le mouvement charismatique, la spiritualité autochtone, le tarot, la réincarnation, le bouddhisme et le chamanisme. Finalement, certains d’entre eux s’intéressaient à la «cybernétique». y voyant peut-être l’outil pour connecter tous les êtres humains, quelques décennies avant l’arrivée d’Internet…

4. Refaire des villages

Les auteur.e.s abordent ici l’établissement de communes aussi bien à la campagne qu’à la ville, un moyen de rompre avec le «système». Il y en aurait eu environ 900 en 1973, regroupant chacune de 3 à 15 personnes. S’il y en a eu de vraies, bon nombre d’entre elles n’étaient en fait que de la colocation, sans partage véritable. Nombreuses furent celles qui ne duraient qu’un temps, les idéaux se confrontant avec la réalité de la vie commune et du partage des tâches (trop souvent inégal, notamment pour les femmes).

D’autres personnes ont tenté de concrétiser leur vision de la société en créant des coopératives, souvent dans le domaine alimentaire (épiceries ou restaurants), en mettant l’accent sur les produits naturels et biologiques. D’autres, enfin, s’activent dans le domaine des médecines douces, se lancent dans la production artisanale ou s’investissent dans le milieu scolaire, notamment pour favoriser les écoles dites alternatives. Si le mouvement de la contreculture a commencé à s’effriter vers la fin des années 1970, ses manifestations, que ce soit dans le domaine des arts, de l’alimentation, des coopératives ou de l’éducatio,n ont survécu à cette époque et ont continué à s’étendre.

5. La vie est une fête

Ce dernier chapitre est consacré aux arts, notamment à la fusion de ses disciplines (écriture, théâtre, musique, poésie, monologue, dessin, danse, cinéma, théâtre, fanfare, etc.). Les auteur.e.s donnent notamment comme exemples la revue Mainmise, les pochettes de disques, l’Osstidcho, La Nuit de la poésie, les spectacles de l’Infonie, la fanfare l’Enfant fort, le Grand Cirque Ordinaire et de nombreux films. La fête prend fin alors que bien des groupes de création cessent leur existence, leurs membres étant souvent épuisés par le rythme insoutenable de leurs productions.

Conclusion. Les enfants de la contreculture

Le bilan du mouvement de la contreculture est difficile à établir. D’une part, il s’est essoufflé encore plus rapidement qu’il est parti. Arrivés à la trentaine, la plupart de ses membres se sont rangés, à la fois épuisés des énergies qu’ils y ont consacrées et soucieux des responsabilités qu’ils avaient dorénavant. D’autre part, les auteur.e.s montrent que son héritage a survécu de différentes façons :

  • il a été en grande partie récupéré par le système que ses membres combattaient, le rock et la musique dite alternative ayant été par exemple mis en marché par les maisons de disque et étant devenus un créneau comme les autres dans le star-system; il en fut de même de l’alimentation biologique, des écoles alternatives, la consommation de drogues légères (qui a en fait augmenté par la suite) et d’autres apports qui semblaient bien spécifiques à la contreculture;
  • le Nouvel Âge a aussi su récupérer d’autres courants initiés par la contreculture, notamment les principes de croissance personnelle, de médecine douce et de mysticisme;
  • les médias alternatifs ont continué à proliférer, de même que l’agriculture urbaine et la simplicité volontaire (ou la décroissance conviviale);
  • même si la situation économique s’est dégradée (par exemple lors de la récession du début des années 1980), la musique originale a continué de surgir (dont le punk), mais avec un horizon moins positif, passant de visions idylliques de l’avenir au «no future».

Les auteur.e.s concluent que, finalement, le mouvement de la contreculture a laissé des traces majeures, tellement importantes qu’on ne les voit même plus : pistes cyclables, jardins communautaires, recherche d’alimentation saine, sexualité différente bien mieux acceptée de nos jours, cheveux longs des garçons, féminisme, environnementalisme, etc. En fait, toutes ces manifestations sont maintenant courantes et ne sont plus du tout marginalisées (ou le sont beaucoup moins) comme elles l’étaient à l’époque où ce mouvement tentait de les adopter en marge de la société.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Même si certains passages m’ont irrité, ce livre vaut d’être lu. Les passages qui m’ont fait grincer des dents sont surtout ceux où les auteur.e.s tentent de catégoriser la génération de la contreculture, un peu comme trop de personnes le font de nos jours avec les supposées caractéristiques de la génération du millénaire, finalement pas si différentes des généralités énoncées pour la génération de la contreculture. Heureusement, la suite du livre est plus nuancée, comme on a pu le voir dans mon compte-rendu, montrant que les manifestations de ce mouvement furent loin d’être basées sur les mêmes principes et furent très variées. J’aurais toutefois aimé qu’ils ajoutent que, même en tenant compte des nombreux mouvements qui ont coexisté à l’époque, la majorité des jeunes de l’époque n’adhéraient à aucun de ces mouvements.

Cela dit, le livre se lit bien et, dans mon cas, a fait ressurgir plein de souvenirs, aussi bien les plus agréables que les moins heureux…

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