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La mainmise du marché (du travail) sur l’éducation

19 mars 2016

cséOn se souvient sûrement de l’avocat de l’Université de Montréal qui avait affirmé durant le printemps étudiant de 2012 que cette université «était une propriété privée au même titre qu’un centre commercial». Quelques mois plus tôt, le recteur de cette même université affirmait que «Les cerveaux [doivent] correspondre aux besoins des entreprises». Loin de s’en défendre, il se félicitait quelques jours plus tard de cette citation. Ces affirmations auraient pu sembler n’être que des paroles isolées, mais M. Breton, tentant plus tôt cette semaine de justifier son salaire de 414 000 $ en 2015 (et de nombreux avantages supplémentaires), n’a rien perdu de son langage de chef d’entreprise en lançant qu’il mérite ce salaire, car «il livre la marchandise» (des cerveaux aux entreprises?).

On voit bien que ces anecdotes traduisent une tendance de fond que bien des auteurs ont dénoncée depuis quelques années, notamment Normand Baillargeon dans son livre Je ne suis pas une PME, Yves Gingras dans Les dérives de l’évaluation de la recherche et l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS) dans de nombreux textes, dont ce billet qui s’élevait contre au moins une des conclusions du rapport Demers, soit la supposée «nécessité d’un arrimage encore plus grand entre la formation collégiale et le marché du travail». Il y a environ un mois, c’était au tour du Conseil supérieur de l’éducation (CSÉ), organisme dont le mandat est de «conseiller le ministre et la ministre responsable sur toute question relative à l’éducation», de s’inquiéter du rôle accru des instances du marché du travail dans les décisions des établissements d’éducation en présentant un mémoire dans le cadre des consultations particulières sur le projet de loi 70 portant sur l’adéquation formation-emploi.

Le mémoire

Je ne croyais pas écrire de billet sur ce mémoire, pensant naïvement qu’il serait amplement couvert par les médias traditionnels. Or, je n’ai trouvé qu’un seul article mentionnant ce mémoire, et encore seulement trois semaines après sa parution, et bien superficiellement. Il faut dire que le projet de loi 70 est déjà fortement contesté en raison des changements iniques qu’il apporterait à l’aide sociale. Or les mesures qu’il prévoit en matière d’éducation devraient aussi nous inquiéter.

Le mémoire mentionne dès le début que de nombreux principes éducatifs «sont souvent relégués au second plan dans un débat sur l’adéquation formation-emploi centré sur le recrutement de la main-d’œuvre». S’il est normal que les formations professionnelles visent à ce que les étudiants aient accès à des débouchés après leurs études, elles «comportent des finalités diversifiées qui ne peuvent être assujetties aux seules volontés exprimées par le marché du travail». L’équilibre entre ces finalités risque d’être rompu avec les dispositions du projet de loi 70.

Les enjeux

Après avoir présenté les différents changements apportés en matière d’adéquation formation-emploi depuis 1993, le mémoire aborde les enjeux des dispositions du projet de loi. Le premier enjeu qu’il commente est le changement que le projet de loi veut apporter au mandat et aux pouvoirs de la Commission des partenaires du marché du travail (CPMT). Rappelons que la CPMT est «une instance nationale de concertation qui regroupe des représentants des employeurs, de la main-d’œuvre, du milieu de l’enseignement, des organismes communautaires et d’organismes gouvernementaux, tous préoccupés d’améliorer le fonctionnement du marché du travail».

En 2011, la CPTM, dont le mandat touchait essentiellement le développement et la reconnaissance des compétences de la main-d’œuvre, s’est vu accorder un nouveau pouvoir, soit de réaliser un exercice de priorisation des besoins de formation professionnelle et technique. Dans le budget de 2015-2016, elle s’est vue accorder 70 M$ sur cinq ans pour adapter «la formation aux besoins du marché du travail [60M$]» et pour attribuer «des bourses d’études [10M$] dans les domaines jugés prioritaires».

Le projet de loi 70 lui accorde encore de nouveaux pouvoirs :

  • définir les besoins en développement de la main-d’œuvre au regard de la réalité du marché du travail actuelle et future;
  • formuler des recommandations aux ministères de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur (MEES), du Travail et de l’Emploi et de la Solidarité sociale (au lieu d’être seulement consulté comme actuellement);
  • obliger les ministères qui reçoivent des recommandations du CPMT à lui faire rapport des actions prises en réponse à ces recommandations.

Le CSÉ se demande si ces nouveaux pouvoirs, ajoutés à celui d’établir une liste de priorité des programmes de formation, et les budgets importants administrés par la CPMT (un organisme qui prend ses décisions en privé) n’affaiblissent pas la légitimité d’intervention du MEES dans le domaine de l’adéquation formation-emploi et si, en ne décidant des programmes de formation que sur la seule base des besoins du marché du travail (soit des entreprises), on ne risque pas de diluer l’importance de la formation globale et transférable des personnes. Ce danger est d’autant plus grand que ces fameuses listes de programmes prioritaires sont souvent basées sur des besoins ponctuels et parfois sur ceux d’entreprises spécifiques.

En effet, la transférabilité d’une formation a toujours été un critère dans la conception d’un programme de formation, de façon à permettre la mobilité d’emploi et le développement professionnel des diplômés. En étant attribués à la suite de formations plus courtes et plus spécifiques aux besoins d’une ou de quelques entreprises, les diplômes risquent en plus d’être moins reconnus par les autres.

Quant à l’obligation des ministères de rendre compte à la CPMT des actions prises pour répondre à ses recommandations, le CSÉ considère qu’il s’agit «d’un pouvoir inhabituel dans un système parlementaire comme celui en place au Québec». Il est en effet à tout le moins inhabituel qu’un organisme formé de personnes nommées puisse ainsi obliger des ministères qui relèvent des élus à lui rendre compte de leurs actions. En conséquence, le CSÉ se demande quelle légitimité a la CPMT pour orienter les priorités des ministères qui, eux, relèvent des élus «détenteurs de la légitimité démocratique». Le CSÉ s’inquiète aussi de ce précédent d’inversion démocratique dans notre démocratie parlementaire.

Un autre enjeu abordé par le mémoire du CSÉ est la volonté du projet de loi d’améliorer l’offre de stages en entreprise. Si l’idée de s’inspirer du modèle allemand à cet égard peut sembler louable, on tente de l’implanter dans une société qui ne possède absolument pas la culture de collaboration patronale-ouvrière en formation qu’a l’Allemagne depuis des décennies (voir ce billet qui en parle davantage). Le CSÉ se demande d’ailleurs si le personnel des entreprises a les compétences pour agir comme formateur, si l’entreprise est un lieu d’apprentissage au même titre que l’école et si la valeur des apprentissages qui y sont réalisés devrait être pleinement reconnue par le système scolaire.

Le mémoire aborde quelques autres enjeux et analyse d’autres aspects de la question de l’adéquation formation-emploi, mais je vais m’arrêter là.

Et alors…

Le mémoire du CSÉ s’inquiète de façon pertinente de certains aspects du projet de loi 70 qui n’ont pas fait la manchette. S’il était pertinent à l’origine de former un organisme de concertation comme le CPMT pour que les principaux intervenants du marché du travail puissent être consultés, il l’est beaucoup moins de l’avoir graduellement transformé en un acteur majeur qui peut se permettre de tasser tous les autres objectifs de l’éducation pour imposer les siens.

Cette tendance vers une adaptation sans cesse plus grande de nos programmes d’éducation vers la seule finalité de satisfaire aux besoins des entreprises, tendance bien présentée par le mémoire du CSÉ, est de plus en plus inquiétante. Chaque pas dans ce sens, déjà déplorable, est suivi d’un autre pas, et le cumul de ces pas finit par dénaturer complètement notre système d’éducation. Et on se demande quels autres pas seront imposés à l’avenir…

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3 commentaires leave one →
  1. benton65 permalink
    20 mars 2016 23 h 43 min

    De par mes observations sur les stagiaires où je travaille, la formation de l’entreprise se limite surtout a un formation à la dure, c’est-à-dire qu’on pousse directement le stagiaire dans le lac et c’est à lui d’apprendre a nager!
    Finalement, les deux principales qualités que l’on demande à un stagiaire est l’initiative et la débrouillardise…

    Pour le reste, au sujet de la commercialisation de l’éducation, j’emprunterais l’expression de Raymond Lévesque, ça fait guidoune.

    Aimé par 2 people

  2. Frédéric Lalande permalink
    29 mars 2016 8 h 36 min

    Réaction un peu tardive, mais je crois important d’apporter quelques précisions:
    – Les sommes accordées à la CPMT, versées au Fonds du 1%, viennent en fait compenser les sommes perdues en raison du dés-assujettissement des entreprises d’une masse salariale de moins de 2M$ des obligations de la Loi du 1%, ce qui représentait environ 12M$ par année (ou 70M$ sur 5 ans). Il ne s’agit donc en rien d’argent neuf et ce sont des sommes « attachées »: le gouvernement a défini lui-même la finalité des sommes consenties (adapter des programmes de formation aux besoins prioritaires du marché du travail+verser des bourses aux étudiants dans ces mêmes métiers prioritaires), ce qui ne respecte en rien l’orientation partenariale (société civile-État) qui devrait présider au fonctionnement de la CPMT et du Fonds.
    – Quant au point de vue exprimé par le CSÉ, je trouve qu’il permet d’identifier l’écueil majeur de l’orientation prise par le gouvernement visant une meilleure adéquation formation-emploi: le fait que le secteur de l’éducation ne peut pas, ne veut pas et ne doit pas être le seul acteur impliqué: les employeurs, au premier chef, doivent l’être également, mais aussi les travailleurs eux-mêmes et les organismes communautaires responsables pour un bonne part de l’insertion en emploi. Ce que permet précisément la CPMT, dont la capacité d’agir en fonction des intérêts des partenaires du marché du travail a été réduite à presque rien par le budget 2015-2016…!
    En somme, le projet de loi 70 est une autre intervention parcellaire, mal fondée, qui risque de ne pas contribuer positivement à combler le retard bien réel du Québec en formation de la main-d’oeuvre, puisqu’elle réduit l’implication des principaux concernés. Et la question de la responsabilité de la formation continue reste entière…

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  3. 29 mars 2016 10 h 32 min

    Merci de ces précisions!

    J'aime

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