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Imperium

21 mars 2016

ImperiumC’est à reculons que j’ai commencé le livre Imperium. Structures et affects des corps politiques de l’économiste, philosophe et sociologue français Frédéric Lordon. Entendons-nous bien, j’ai beaucoup de respect pour lui, mais ai en même temps beaucoup de difficulté avec son style sarcastique (et souvent méprisant) qui rend ses textes trop souvent ardus et désagréables à lire. Cela dit, je rate rarement un seul de ses longs billets (les miens ont l’air de tweets par rapport aux siens) de son blogue La pompe à Phynance.

Ce que peut l’État (aide-mémoire) : L’auteur donne dans cette courte entrée en matière quelques exemples de l’exercice abusif du monopole de la violence légitime par l’État.

Introduction : Selon Spinoza, l’imperium est le «droit que définit la puissance de la multitude», droit non juridique, mais conséquence directe de la puissance de la collectivité. Et c’est lorsque les multitudes ressentent des affects communs qu’ils finissent par former des corps politiques (comme des formes d’État) et lorsque ces affects sont rompus qu’elles peuvent tendre à changer de corps politiques ou de types de corps politiques (je simplifie énormément). Et, l’État, c’est mal (là, je fais plus que simplifier…).

Première partie, groupements

1. Les paralogismes de la franchise (n’appartenir à rien?) : Lordon aborde ici la notion d’appartenance. On peut aussi bien appartenir à un groupe de supporteurs d’une équipe sportive que d’une nation, personne ne semblant se préoccuper du hasard de cette appartenance. Mais il est illusoire de penser qu’en institutionnalisant des États plus grands, comme l’Europe, qu’automatiquement les appartenances changeraient. Et même si cela arrivait, cela ne ferait que transposer l’appartenance à un niveau plus élevé, jamais vraiment international. Il termine ce chapitre en démontrant qu’on ne peut pas vraiment se détacher d’une appartenance nationale, même en le voulant.

2. Le social comme excédence et comme élévation : L’auteur souligne au début de ce chapitre l’inadéquation du terme «société» pour représenter l’union des membres d’une nation. En effet, ce terme laisse supposer une adhésion volontaire à une société nationale, comme le font les personnes qui forment une société de capitaux, adhésion que ses membres pourraient rompre à tout moment. Cette vision de la société est néolibérale dans son essence, car elle suppose qu’on peut y entrer ou en sortir selon son bon vouloir. Elle va dans le sens de la célèbre phrase de Margaret Thatcher qui prétendait que la société n’existe pas, qu’il n’y a que des individus. Or, pour l’auteur, ainsi que pour les sociologues holistes, la société est plus qu’une association ou que la somme de ses membres. C’est ce surplus qu’il appelle l’«excédence».

3. Disconvenances et verticalité : Lordon explique dans ce chapitre que l’humanité en entier ne peut pas former un corps politique et ne pourrait donc pas bénéficier de l’excédence propre aux sociétés nationales. L’expression «citoyen du monde» n’est donc qu’un fantasme. Si l’être humain a besoin des autres, il s’y oppose aussi souvent. Ainsi, le corps politique est nécessaire pour accentuer les liens entre les membres d’un peuple et diminuer leurs oppositions, et cet apport n’existe pas entre les peuples de corps politiques différents. En conséquence, les sentiments d’opposition dominent entre les peuples (je simplifie encore…). Même si une telle union n’est pas impossible à l’avenir, elle ne pourrait actuellement se faire que sous le joug d’un despotisme mondial en raison du manque d’affects communs. Le manque de solidarité entre les nations de l’Europe, malgré la présence d’une monnaie commune, montre bien la difficulté d’unir des peuples qui se considèrent comme différents. Les nombreux conflits armés qui surgissent année après année sont un autre exemple de cette difficulté et de l’absence d’affects communs entre les peuples.

Deuxième partie, les structures élémentaires de la politique

4. L’État général, imperium : «Le pouvoir politique est la confiscation par les dirigeants de la puissance collective de leurs sujets». Avec cette citation d’Alexandre Matheron, l’auteur aborde ce qu’il appelle la capture étatique, soit la capture de la puissance de la multitude par un pape, un roi ou encore un régime politique. De nos jours, c’est l’État, une des formes de ce que Lordon appelle l’État général (qui est «la structure élémentaire de la politique»), qui procède à cette capture qui devient son imperium. Lordon ajoute que l’État général était même présent dans les sociétés primitives sans États comme tels, ne serait-ce que par les codes de vie et autres institutions adoptés par ces sociétés.

5. Ce qu’est un corps politique (ce que peut un corps politique) : Ce n’est pas parce qu’un corps politique ou social n’est pas un corps humain qu’il n’est pas un corps. S’inspirant de Spinoza, Lordon définit un corps comme «un ensemble de parties déterminées à rester unies entre elles du fait qu’elles se communiquent un certain rapport de mouvement et de repos». Et il développe son analyse sur ces bases…

6. Les affects de la politique : «Les individus humains ne forment pas des groupements politiques par quelque délibération de la rationalité contractualiste : ce sont des affects qui les tiennent ensemble, et notamment (…) en tant que ces affects sont le véhicule des idées, des valeurs et d’un imaginaire commun». Voilà comment Lordon voit la façon dont un corps politique se constitue. Et ce sont «d’abord le sentiment de la précarité individuelle et les interdépendances matérielles qui tiennent les hommes ensemble».

Tout cela crée des liens entre les membres d’un même État général, à tel point que ses membres s’enorgueillissent du succès d’un autre membre de son groupe (comme dans les sports) et rejetteront souvent violemment les membres d’un groupe n’étant pas perçu comme un des siens (comme des immigrants). Pire, si un de ces membres fait un acte répréhensible, on en jettera le blâme sur l’ensemble des membres du groupe auquel il appartient (on en a eu un exemple éloquent lors des événements malheureux de Cologne). Cela dit, il est possible que certaines manières des nouveaux venus finissent par être adoptées par les membres d’un État général (comme leur façon de cuisiner), mais ce sera graduel et rarement ou jamais sur une manière de faire fondamentale.

Le chapitre se termine en examinant les possibilités qu’un groupe se sépare d’un État général pour en créer un autre. Lordon avance que cela n’est possible que lorsque le groupe qui veut créer un nouvel État général satisfait à certains critères portant sur les affects communs, qu’ils soient territoriaux, ethniques, linguistiques, religieux ou autres (idéalement tout cela). Non, il ne donne pas le Québec comme exemple, mais surtout l’Écosse…

Troisième partie, L’horizon de l’horizontalité

7. Le phénix de la capture : Dans ce chapitre complexe (enfin, pour moi), Lordon montre les mécanismes et institutions qui permettent à des groupes, dont les États généraux, d’établir leur pouvoir. Il distingue ensuite la souveraineté gouvernementale de la souveraineté populaire et se penche sur l’étendue des pouvoirs de l’État général, qui peuvent se limiter aux fonctions régaliennes (police, armée, justice et monnaie) ou aller jusqu’au totalitarisme hitlérien ou stalinien.

Il montre ensuite que l’État général n’est pas une institution extérieure (ou exogène) à la société, mais que «L’État, c’est nous, et cependant nous ne le reconnaissons pas comme nôtre». Il donne comme exemple le socialiste libertaire Bakounine qui disait exécrer l’État, mais visait à créer un ensemble d’institutions contrôlées par la société, ce qui n’est finalement qu’une autre forme d’État général.

8. Anthropologie de l’horizontalité : Toujours en se basant sur les écrits de Spinoza, l’auteur s’interroge sur la nature humaine. Refusant de la définir précisément, il fait quand même ressortir quelques caractéristiques de cette nature, notamment que l’homme est un être de désir, qui ressent toujours quelque chose pour ses semblables : «(…) il est impossible que se présente un autre individu humain (…) pour lequel nous n’éprouverions aucun affect».

Cette nature est impossible à catégoriser de façon formelle. L’homme peut être bienveillant, violent, altruiste ou égoïste selon les individus et les circonstances. Un même individu peut changer de nature lors d’événements imprévisibles, comme lors du printemps arabe ou de la Commune de Paris, et changer de nouveau quelque temps après.

9. Tendre vers l’universel (Éthique politique) : Même en ayant un grand idéal d’internationalisme, peut-on véritablement se départir de son appartenance nationale? Ce n’est pas évident et surtout pas facile! Après une longue analyse, Lordon en arrive à la conclusion que seule la raison peut permettre de s’émanciper de l’État général et de toute autre institution.

Conclusion, l’irrésolu, l’interminable : On pourrait se demander comment on peut arriver à la conclusion d’un livre de Frédéric Lordon sans avoir lu un seul mot sur le capital. Il se reprend (mais brièvement) dans la conclusion. Il mentionne d’entrée de jeu que le capital ne peut pas exister sans institutions créées par l’État, ne serait-ce que par l’institutionnalisation du droit de propriété. Cela dit, l’État est en mesure de créer d’autres institutions pour domestiquer le capital, mais le capital a su contourner ce danger au moyen de la mondialisation. Il poursuit en montrant que si on ne peut former une société sans État général, il ne faut pas renoncer à tenter d’en créer une avec un État général de nature différente.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Je dois dire que ce livre est bien différent de ce à quoi je m’attendais. Je suis plus habitué à lire le Lordon économiste que le Lordon sociologue et philosophe! Si je n’ai pas tout compris, j’ai quand même apprécié ce que je comprenais.

J’ai décidé de lire ce livre pour au moins savoir à quoi ressemble un livre de Lordon. Dans ce sens, c’est mission accomplie. Par contre, je ne sais pas trop si je recommanderais ce livre à quelqu’un d’autre. L’appréciation d’un livre comme celui-là dépend, comme c’est souvent le cas, de nos affinités avec le sujet du livre. Donc, si vous êtes intéressé par la philosophie et la sociologie appliquées à la politique, n’hésitez pas! Mais si ce n’est pas le cas, vous risquez de trouver cette lecture pénible… Ah oui, et ce qui n’aide pas, les notes sont à la fin. Si elles sont constituées majoritairement de sources, elles contiennent quand même un bon nombre de précisions sur les propos de l’auteur. Bref, un autre livre à deux signets!

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2 commentaires leave one →
  1. Raymond Lutz permalink
    21 mars 2016 22 h 15 min

    Un livre de Lordon? Et pourquoi celui-ci? C’est le plus récent mais également, du propre aveux de Lordon, le plus académique. Écoutez-le vers 5m00s, après s’être gentiment moqué de son manque de clarté à l’écrit, il ajoute: « C’est un ouvrage dont l’accès et la présentation sont difficiles » Je n’ai écouté que le début, il est toujours aussi truculent. Et pas méprisant pour deux sous. http://www.dailymotion.com/video/x3aseoa

    J’ai débuté « la société des affects » et « Capitalisme et désir de servitude » sans les finir… 😎 Je lis plus facilement les bouquins de programmation que ceux des humanities… Mais Lordon en video? Je craque. Quel Verbe. C’est le Fabrice Luchini de la phynance.

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  2. 21 mars 2016 22 h 26 min

    «C’est le plus récent»

    Voilà!

    «Mais Lordon en video? Je craque»

    Pas moi. Je le trouve en général pédant, méprisant et sarcastique (ce qu’il n’est peut-être pas dans cette vidéo, que je n’ai pas écoutée; si vous voulez lire d’autres de mes billets, je ne peut pas me permettre d’écouter des vidéos qui durent près de 50 minutes trop souvent…). Cela ne veut pas dire qu’il n’est pas intéressant!

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