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L’impossible dialogue

4 avril 2016

impossible dialogueL’impossible dialogue – Sciences et religions, est le plus récent livre de Yves Gingras. Comme j’apprécie beaucoup cet auteur, j’avais de grandes attentes en abordant la lecture de ce livre, d’autant plus que j’avais plus ou moins apprécié celui de Stephen Jay Gould que j’ai lu sur le même sujet il y a quelques années (Et Dieu dit : « Que Darwin soit ! » dont j’ai parlé ici).

Introduction : Avant de présenter le contenu des chapitres de ce livre, l’auteur se demande pourquoi les débats et les livres portant sur le dialogue entre les sciences et la religion se sont multipliés récemment, alors qu’il ne se souvient d’aucun questionnement du genre lors de ses études en physique dans les années 1970. Et il émet certaines hypothèses à cet effet. Il précise également que, dans ce livre, il considère les sciences comme «des tentatives de rendre raison des phénomènes observables par des concepts et des théories qui ne font appel à aucune cause surnaturelle» et les religions comme des institutions et non pas comme des croyances personnelles, ce qui est l’objet de nombreuses confusions dans les débats sur le sujet (par exemple, quand on tente de montrer la possibilité d’un dialogue entre les sciences et la religion par le fait que bien des scientifiques sont croyants).

1. Les limites théologiques de l’autonomie des sciences : Ce n’est que lorsque le domaine de la science s’est séparé de celui de la philosophie que les tensions entre la science et la religion institutionnalisée se sont manifestées de façon évidente, même si Kant avait déploré auparavant la tutelle des facultés de philosophie par celles de théologie et que certains écrits d’Aristote ont été censurés dès le XIIIème siècle jusqu’au milieu des années 1960, lors du Concile Vatican II. L’auteur poursuit en relatant en détail la censure (quand ce n’est pas pire) qu’ont subie Copernic, Kepler, Galilée et bien d’autres. Avec les précisions données par l’auteur, ce chapitre va bien plus loin que tout ce que j’ai lu auparavant sur le sujet.

2. Copernic et Galilée : deux épines au pied des papes : Comme le titre l’indique, ce chapitre aborde les conséquences de la condamnation de Galilée et de la censure de ses œuvres et de celles de Copernic sur les papes et donc sur l’Église catholique, tant du vivant de Galilée qu’au cours des siècles qui ont suivi. On y apprend notamment que la censure sur les écrits de Galilée, Copernic et Képler n’a été levée qu’en 1835, plus de 200 après leur mise à l’Index. On constate que cette église n’est pas très portée à avouer ses erreurs! Ce n’est qu’en 1992, pour souligner le 350ème anniversaire de la mort de Galilée, que s’est clos définitivement cet épisode, le Pape Jean Paul II avouant certains torts à l’Église, mais des torts partagés par Galilée!

3. Dieu : du centre à la périphérie des sciences : Si la science a commencé à s’institutionnaliser au début du XVIIème siècle, la séparation des domaines scientifiques et religieux s’est réalisée bien graduellement. Il a tout d’abord fallu clarifier les sphères d’intervention des deux domaines. Alors que la théologie naturelle (qui se base sur des actions de dieux pour expliquer des phénomènes pas encore compris par la science, une sorte de dessein intelligent avant le temps) est encore fort répandue du XVIIème au XIXème siècle (adoptée même par Newton), des scientifiques commencent à la rejeter. L’auteur cite notamment Pierre-Simon de Laplace qui aurait dit à Napoléon qu’il n’avait pas besoin de l’hypothèse de l’existence d’un dieu en science. De nombreux autres scientifiques, comme le géologue Charles Lyell et le naturaliste Charles Darwin, même si croyants, ont bien su séparer l’objet de leurs travaux avec leurs croyances, n’utilisant jamais de phénomènes surnaturels pour élaborer leur théorie et ne tentant pas d’expliquer pourquoi certaines de leurs conclusions allaient à l’encontre de dogmes religieux.

4. La science censurée : Galilée et Copernic ne furent pas les seules victimes de la censure catholique. D’autres se sont en plus autocensurés, comme René Descartes, un croyant convaincu, qui n’a pas osé publier un livre où il appuyait le système copernicien. Ce livre fut publié après sa mort, pour être aussitôt censuré par l’Index! Bien d’autres scientifiques ont préféré se taire ou ne pas enseigner le système copernicien, de peur de subir les foudres de l’Inquisition.

Le système copernicien est loin d’être la seule théorie scientifique qui a été censurée. Mentionnons :

  • l’atomisme, car il rendrait impossible la transsubstantiation (Pie XII le dénonçait encore en 1950…);
  • la possibilité que d’autres planètes soient habitées (car la Bible ne parle que d’un monde);
  • le matérialisme, notamment sur l’anatomie et la chimie du cerveau (car il met de côté l’essence métaphysique de l’être humain et son âme);
  • le rationalisme (pour mille raisons, dont la séparation de la science et de la religion, et le rejet du concept de révélation);
  • le modernisme (car il promeut une interprétation non littérale de la Bible);
  • la théorie de l’évolution : si les écrits de Darwin n’ont jamais été censurés, d’autres livres portant sur la question ont été interdits, même s’ils dénaturaient la théorie de Darwin en prétendant que l’évolution était contrôlée par dieu; l’Église considérait que, même trafiquée ainsi, la théorie de l’évolution s’attaquait au dogme de la création de l’homme à partir de rien (et aux révélations allant dans ce sens); ces interdictions se sont poursuivies jusqu’au XXème siècle et, même après la reconnaissance que l’évolution pouvait être étudiée comme une hypothèse (par Pie XII en 1950), le cardinal montréalais Paul-Émile Léger jugeait cette hypothèse inacceptable dans les années 1960; ce n’est finalement qu’en 1992 que Jean-Paul II reconnaîtra que la théorie de l’évolution était plus qu’une hypothèse (mais sans l’endosser…).

Ce n’est finalement qu’en 1996 (il y a 20 ans!) que Jean-Paul II a invité les théologiens à tenir compte de la science avant d’interpréter les Saintes Écritures.

5. Du conflit au dialogue : Un conflit a eu lieu vers la fin du XIXème siècle entre ceux qui prétendaient que le conflit entre la religion et la science est ancien, et ceux qui soutenaient que ce conflit n’était qu’un mythe et était au mieux très récent. Cette dernière affirmation va bien sûr à l’encontre des faits que ce livre nous présente depuis ses premières pages. Après avoir montré clairement que de nombreux écrits ont soulevé ce conflit depuis au moins le début du XIXème siècle, l’auteur clarifie l’objet de ce conflit. Pour les uns, toute science est fausse si elle contredit les révélations contenues dans la Bible. Pour les autres, la religion devrait s’en tenir à son domaine et ne jamais interpréter la Bible de façon littérale (il y a d’autres positions, mais elles ne font que nuancer ces deux-là).

Le discours change radicalement dans les années 1980 avec la multiplication des livres et des revues prônant le dialogue entre la religion et la science. Selon l’auteur, cette soudaine ferveur pour le dialogue n’est pas étrangère avec la création de la Fondation Templeton qui offre des sommes astronomiques pour justement promouvoir ce dialogue. Pendant ce temps, les fondamentalistes religieux se battent toujours aux États-Unis pour que le créationnisme soit enseigné dans le réseau scolaire. L’auteur mentionne aussi une contestation de la théorie de la relativité en Tunisie, en prétendant que la vitesse de la lumière est infinie, signe de la puissance du Créateur. Pas de conflits, vous dites?

6. Qu’est-ce qu’un « dialogue » entre science et religion ? : Pour qu’il soit possible d’avoir un dialogue entre la science et les religions, encore faudrait-il qu’ils parlent de la même chose. Or, ce n’est pas le cas. La science peut changer l’interprétation des textes dits sacrés, mais ces textes ne peuvent avoir aucune influence sur la science. Dans ce cadre, il est abusif de parler de dialogue sinon pour préciser qu’il s’agit d’un dialogue de sourds! La suite de ce chapitre aborde les nombreux livres, souvent écrits par d’authentiques scientifiques, dans lesquels le auteurs tentent d’utiliser leurs connaissances pour prouver leurs croyances. Or, ce n’est pas parce qu’on est un scientifique qu’on adopte en toute circonstance un discours qui respecte les méthodes scientifiques! Et, on ne s’étonnera pas d’apprendre que la Fondation Templeton est souvent associée à la production de ces livres ou récompense leurs auteurs, choisissant la plupart du temps ceux qui ont déjà occupé des postes prestigieux (de façon à utiliser leur réputation pour donner plus de poids au discours entourant la recherche de dialogue entre la science et la religion). L’auteur conclut que ce discours «cache mal une exigence de soumission de la raison à la foi».

7. Les croyances contre les sciences : Après une accalmie au milieu du XXème siècle, les questions religieuses ont recommencé à s’opposer à certaines recherches scientifiques. L’auteur élabore longuement sur les lois qui obligent les scientifiques à remettre aux autochtones tous les ossements trouvés s’ils datent d’avant 1492 (avec quelques exceptions dépendant de l’interprétation des juges). Or, certains ossements trouvés dateraient d’avant leur arrivée en Amérique du Nord et permettraient de mieux connaître l’origine des humains en Amérique du Nord. L’auteur donne aussi en exemple les parents qui s’opposent à ce que des traitements médicaux essentiels soient apportées à leurs enfants, que ce soit en raison de croyances religieuses ou ancestrales, au risque que l’enfant en meure (ce qui arrive trop souvent). Il mentionne aussi ceux qui refusent que des vaccins soient donnés à leurs enfants en raison de fausses croyances.

Conclusion : «La science fait entrer dans la nature ce qu’autrefois on regardait comme surnaturel, supérieur à la nature». L’auteur utilise cette citation de Ernest Renan datant du XIXème siècle pour résumer l’apport de la science. Il distingue ensuite la science (qui est la connaissance) des technologies (qui sont les applications de la science), puis le savoir des croyances. Puis, il termine cette conclusion en affirmant que «seul davantage de science peut corriger les erreurs de la science».

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! Les attentes que j’avais envers ce livre ont toutes été satisfaites. Il est clair, érudit et complète bien des faits dont on a entendu parler avec des précisions qui permettent de mieux comprendre le contexte de chaque époque et les liens entre divers événements. Et, autre qualité, les notes sont en bas de page!

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2 commentaires leave one →
  1. 4 avril 2016 13 h 03 min

    J’ai lu voilà plusieurs années un article fort intéressant sur Galilée et l’église.
    Au départ, on affirmait que Copernic, 75 ans auparavant, n’avait jamais été accablé par l’église et plutôt même encouragé. (Le Pape de l’époque avait même le livre dédicacé de Copernic comme quoi que la terre n’est pas le centre de l’univers.)
    Pour Galilée, cela était au départ un affrontement très politisé, (question de pouvoir) et localisé en Florence, entre scientifiques. Débat scientique gagné facilement par les supporteurs de Galilée.
    C’est alors, intérêt politique oblige, que le débat devient religieux. Galilée reçu au finale une tape sur les doigts par l’église et continua d’enseigner, plus discrètement, sa théorie.

    Ce que l’article dit, c’est qu’il était déjà admit par l’église, bien avant Galilée, que la terre n’était pas le centre de l’univers et que l’histoire fut monté en épeingle au lendemain de la révolution français, encore-là politique oblige, mais cette fois, contre la religion…

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  2. 4 avril 2016 13 h 34 min

    Le livre parle de tout cela avec plus de détails. Quant à la tape sur les doigts, ce fut bien plus que cela! Et non, il ne put continuer à enseigner sa théorie, car il était confiné à domicile sans avoir le droit de recevoir de la visite (j’y vais de mémoire, j’ai remis ce livre à la bibli…).

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