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L’emprisonnement aux États-Unis (1)

18 mai 2016

prisonJ’ai déjà écrit un billet sur l’emprisonnement aux États-Unis il y a quatre ans, mais il était basé sur un livre écrit par des gauchistes (des gentils, quand même!). Je reviens sur le sujet avec cette fois une source dite officielle, soit le Council of Economic Advisers (qui se traduit bizarrement par le Conseil des conseillers économiques) du bureau du président des États-Unis. Intitulé Economic perspectives on incarceration and the criminal justice system (Perspectives économiques sur l’emprisonnement et le système de justice pénale), ce document contient de très nombreuses données sur l’emprisonnement aux États-Unis. Je devrai donc être très sélectif dans celles que je présenterai ici. Malgré cela, je compte consacrer deux billets sur ce document, ce premier présentant le contexte historique et les caractéristiques des personnes emprisonnées et le deuxième se concentrant sur les autres aspects de cette étude (dont les perspectives économiques et les conséquences sociales de l’emprisonnement). Je prévois publier ce deuxième billet mercredi prochain.

Contexte historique

prison1Le document présente au début un beau problème de réflexion sur la différence entre une corrélation et une causalité. Comme on peut le voir dans les graphiques ci-contre, alors que le nombre de personnes emprisonnées augmentait de 350 % entre 1980 et 2014 (d’environ 500 000 à plus de 2,2 millions), le taux de crimes violents diminuait de 39 % (et de 52 % depuis son sommet de 1991) et le taux de crimes contre la propriété de plus de 50 % au cours de la même période.

Si la corrélation entre le taux d’emprisonnement et les taux de crimes violents et contre la propriété est forte, cela ne veut pas dire que la hausse des taux d’emprisonnement a fait diminuer la criminalité, pas plus que la baisse de la criminalité a fait augmenter les taux d’emprisonnement! En effet, toutes les recherches sérieuses montrent que l’augmentation de l’emprisonnement a peu d’impact sur la criminalité (et que cet impact peut aussi bien être négatif que positif) et en a encore moins quand le taux d’emprisonnement est déjà élevé.

Ces recherches ont plutôt associé le taux de criminalité à de nombreux facteurs, sans pouvoir établir de façon ferme l’ampleur de l’impact de chacun de ces facteurs. Les auteurs mentionnent :

  • l’amélioration de l’économie;
  • la hausse des revenus (notamment, hausse du salaire minimum!);
  • la baisse du chômage;
  • les changements démographiques ( surtout ceux de la proportion de la population âgée de 15 à 30 ans);
  • la technologie et l’organisation policières;
  • la consommation d’alcool et surtout de drogue;
  • l’exposition au plomb (!), etc.

Les auteurs ne parlent toutefois pas de l’impact de la légalisation de l’avortement sur la criminalité, comme l’a fait Steven Levitt dans son livre Freakonomics. La hausse du taux d’emprisonnement s’expliquerait, elle, par l’augmentation des taux d’arrestation et par l’augmentation du pourcentage et de la durée des sentences d’emprisonnement pour des crimes similaires. Par exemple, le taux d’arrestation pour des crimes liés à la consommation ou à la vente de drogue a augmenté de 90 % entre 1980 et 2014. Dans le même sens, le ratio de condamnations par arrestation a augmenté de 56 % entre 1986 et 2006, cette hausse se concentrant sur les condamnations pour vente de drogues (ce taux a plus que doublé) et quelques autres motifs (agressions simples, fraude, agression sexuelle, infractions relatives aux armes, et conduite en état d’ébriété). Les auteurs attribuent ces hausses aussi bien au durcissement de la législation («tough on crime») qui a fait augmenté d’environ 40 % la durée des sentences, qu’à l’augmentation du ratio de plaidoyers de culpabilité par cause.

Dans les prisons locales (aux États-Unis, il y a aussi des pénitenciers d’États et fédéraux), si le nombre de prisonniers reconnus coupables a augmenté de 90 %, c’est le nombre de prisonniers en attente de prison2sentence qui a le plus augmenté (de 200 %), surtout parce que ces personnes n’ont pas les moyens de payer leur caution. Résultat de tous ces changements, les États-Unis ont le taux d’emprisonnement le plus élevé des pays comptant une population d’au moins 200 000 habitants, taux qui surpasse celui de pays considérés comme totalitaires. Le graphique ci-contre montre les 20 pays comptant une population d’au moins 200 000 habitants ayant les plus hauts taux d’emprisonnement.

Caractéristiques des personnes emprisonnées

Comme le document fournit une foule de données sur le sujet, je vais les résumer sur la liste qui suit :

  • les femmes représentent moins de 10 % de la population des prisons, même si leur nombre a doublé depuis 1990, alors que le nombre d’hommes a augmenté de 50 %;
  • le taux d’arrestation des Noirs est plus du double de celui des Blancs (plus élevé de 120 % en 2014), surtout pour les cas de vente de drogues, et celui des autochtones 50 % plus élevé que celui des Blancs;
  • prison3non seulement les Noirs sont plus souvent arrêtés, mais ces arrestations se traduisent plus souvent par des emprisonnements : comme le graphique ci-contre le montre, en 2014, le taux d’emprisonnement des Noirs était 3,5 fois plus élevé que celui des Blancs (c’était pire en 2000, à l’œil six fois plus élevé);
  • pour des actes similaires, ils subissent davantage d’interactions avec la police, d’arrestations et d’emprisonnements;
  • le tiers des Noirs sera emprisonné au moins une fois au cours de sa vie par rapport à un sixième des Hispaniques et à un seizième des Blancs;
  • pour les femmes, ces taux respectifs sont de 6 %, 2 % et 1 %;
  • 65 % des prisonniers ont moins d’un diplôme d’études secondaires;
  • 69 % d’entre eux consomment des drogues régulièrement et 65 % de l’alcool;
  • 58 % ont des problèmes de santé mentale (par rapport à 11 % dans l’ensemble de la population);
  • à ce sujet, les auteurs précisent que, conséquence de la désinstitutionnalisation dans ce domaine (on voit qui on a imité), on trouve maintenant cinq fois plus de personnes souffrant de maladie mentale dans les prisons que dans des établissements spécialisés en la matière.

Je vais m’en tenir là pour ce billet. Disons qu’il fournit déjà amplement matière à réflexion…

Et alors…

Il y a des billets comme ça où les données sont tellement claires qu’elles ont à peine besoin d’être analysées ou interprétées. Elles suscitent tellement d’indignation qu’il ne vaut pas la peine d’en rajouter. Et, je n’ai pas encore parlé des impacts de ces emprisonnements sur le reste de la vie de ces personnes ni sur leur famille. Ce sera pour le prochain billet.

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3 commentaires leave one →
  1. 19 mai 2016 14 h 38 min

    Effectivement, c’est à pleurer. 😦

    Aimé par 1 personne

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