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L’automatisation menace-t-elle vraiment près de la moitié des emplois?

11 juin 2016

automatisation_OCDEDans un billet datant de près d’un an, j’ai présenté une étude de David Autor critiquant une autre étude (de Carl Benedikt Frey et Michael A. Osborne) prétendant que 47 % des emplois des États-Unis sont menacés de disparaître d’ici 10 ou 20 ans en raison de l’informatisation, de l’automatisation et de la robotisation. Ce genre de prévision apocalyptique doit bien sûr être reçu avec une tonne de scepticisme. On se rappellera par exemple que Jeremy Rifkin a fait fortune en annonçant la fin du travail en 1995, juste avant une période de forte augmentation de l’emploi ici, aux États-Unis et en Europe (c’est drôle, Wikipédia présente ce livre comme «a non-fiction book», alors qu’il est clair maintenant qu’il s’agissait d’une pure fiction…).

L’OCDE a publié cette semaine un court document portant sur le sujet (en français!), document résumant en fait une étude parue quelques semaines plus tôt. Intitulée The Risk of Automation for Jobs in OECD Countries (Le risque de l’automatisation pour les emplois dans les pays de l’OCDE), cette étude de Melanie Arntz, Terry Gregory et Ulrich Zierahn revisite la méthodologie utilisée pour prétendre que 47 % des emplois sont menacés aux États-Unis et examine l’impact plus probable de l’automatisation sur l’emploi dans 21 autres pays de l’OCDE.

L’étude

– le péché originel

En fait, la principale erreur de l’étude de Frey et Osborne est assez classique et simple à expliquer. Ils ont utilisé des fonctions types de professions pour en arriver à leur résultat, comme si tous les membres d’une profession telle que codifiée exécutaient les mêmes tâches. L’étude de l’OCDE, de son côté, a utilisé des données sur les tâches réellement accomplies dans des emplois réels. Or, l’automatisation touche des tâches, pas des fonctions. En utilisant des données d’une enquête sur les tâches réellement accomplies dans les milieux de travail (celles du Programme pour l’évaluation internationale des compétences des adultes, le PEICA) et les mêmes critères que l’étude de Frey et Osborne, les auteur.e.s de l’étude de l’OCDE en arrivent plutôt à la conclusion que seulement 9 % des emplois sont en fait menacés aux États-Unis, soit moins de 20 % de la proportion de l’étude critiquée.

Les auteur.e.s donnent quelques exemples qui expliquent la différence abyssale entre ces évaluations des emplois vulnérables :

  • alors que l’étude de Frey et Osborne considérait que 98 % des fonctions des teneurs de livres et commis à la comptabilité des États-Unis peuvent être automatisées, en fait seulement 24 % des personnes qui occupent cette profession peuvent l’exercer sans rencontres en personne ou sans travailler en équipe, tâches qui ne sont pas automatisables;
  • la première étude considérait que 92 % des commis-vendeurs pourraient être remplacés par des machines, alors que seulement 4 % d’entre eux peuvent l’exercer sans rencontres en personne ou sans travailler en équipe.

Ces exemples montrent que l’automatisation n’est pas si simple. Et, cela n’est que le début…

– dans les autres pays de l’OCDE

La proportion des emplois qui sont menacés par l’automatisation varie de 6 % à 12 % dans les 21 autres pays de l’OCDE considérés par cette étude. Les auteur.e.s ajoutent que ces écarts s’expliquent bien davantage par le fait que les tâches sont effectuées différemment dans de mêmes professions dans chacun de ces pays que par une structure professionnelle ou industrielle différente. Ces différences s’observent aussi bien du côté de l’adoption inégale de technologies que du côté de modes spécifiques d’organisation du travail. Par exemple, dans les pays où la communication et le travail en équipe sont plus valorisés, la proportion d’emplois menacés est plus faible.

– les péchés véniels

Les écarts importants (du simple au double) dans la proportion d’emplois menacés par l’automatisation entre les pays pour des professions semblables en raison de façons de travailler différentes amènent les auteur.e.s à se questionner sur la pertinence de la méthode utilisée, même en remplaçant les fonctions par des tâches. Ils énoncent ensuite l’objet de ce questionnement :

  • la source utilisée pour conclure qu’une fonction ou une tâche est automatisable repose sur le jugement d’experts en technologie et non pas sur des données empiriques sur des fonctions ou des tâches qui ont réellement été automatisées dans les milieux de travail, ce qui ne peut qu’entraîner une surestimation de la possibilité d’automatiser réellement des emplois;
  • l’impact de l’implantation d’une nouvelle technologie sur l’emploi dépend aussi de ses conséquences sur la répartition et la définition des tâches dans un milieu de travail;
  • la méthode utilisée ne touche que les emplois existants sans tenir compte que cette technologie entraînera la création de nouveaux emplois (pensons par exemple aux informaticiens et aux techniciens Web).

Les auteur.e.s analysent ensuite plus à fond ces trois facteurs.

a) la surestimation des capacités technologiques et les retards à son utilisation : Tout d’abord les experts ont toujours eu tendance à surestimer le potentiel des nouvelles technologies (les auteur.e.s citent quelques études à cet effet, dont celle que j’ai commentée dans ce billet). C’est surtout le cas dans des emplois qui demandent du jugement et de la polyvalence. Ensuite, les définitions de tâches décrivant des emplois se limitent souvent à des descriptions générales, sans tenir compte de tout ce que fait vraiment une personne dans cet emploi. En effet, les problèmes auxquels doit faire face une personne en emploi (sans compter ses tâches dites connexes…) font rarement partie de ces descriptions. Puis, les experts ne tiennent pas compte du fait que ce n’est pas parce qu’une technologie est possible et même qu’elle existe qu’elle sera utilisée, et que, même si elle finissait par être éventuellement utilisée, cela prendrait des années avant qu’elle le soit de façon généralisée (les auteur.e.s donnent de nombreux exemples).

On notera aussi que jamais ce genre d’étude ne parle du prix de ces technologies, comme si leur seule existence faisait en sorte qu’elles soient adoptées. Dans les faits, les entreprises examinent toujours ce prix et les économies que ces technologies peuvent leur apporter. Et, si elles les jugent trop chères par rapport à leurs avantages, elles ne les achèteront pas. De même, ces experts ne tiennent pas plus compte du cadre législatif et des aspects éthiques des nouvelles technologies. Par exemple, on parle déjà de l’utilisation de l’automobile sans conducteur sans trop s’attarder aux règlements sur la responsabilité (qui sera responsable en cas d’accident?) ou sur la possibilité d’obtenir des assurances, sans parler des choix que l’algorithme ferait dans des situations extrêmes (cette auto foncera-t-elle sur un groupe de piétons pour en éviter un autre ou sur une autre automobile, un camion ou un mur?). Même en supposant qu’on trouve des solutions à ces problèmes, il est clair que cela retardera son implantation sur une grande échelle. Finalement, les auteur.e.s soulignent que ces experts négligent la forte préférence sociale pour un service donné par une personne plutôt qu’avec une machine (Anthony Atkinson développe cet aspect longuement dans son livre Inequality), surtout, mais pas uniquement, dans le domaine de la santé. Cela montre l’inanité du minutage des soins de santé qui s’implante de plus en plus dans notre système de santé. Mais, là, je m’égare…

b) l’adaptation aux nouvelles tâches dans les milieux de travail : En général, l’implantation de nouvelles technologies permet l’accomplissement de tâches qu’on ne pouvait pas effectuer sans ces technologies (par exemple, l’amélioration des outils informatiques ne permet pas seulement d’accélérer le travail d’un économiste, mais lui donne accès à une foule de données supplémentaires et de façons de les analyser). Ainsi, ces technologies entraînent davantage des changements dans les tâches confiées à une personne dans une profession donnée (et souvent aussi dans les exigences des employeurs) que la disparition de cette profession ou la perte de l’emploi de cette personne.

c) l’adaptation macroéconomique et les effets indirects : L’implantation d’une nouvelle technologie a aussi des conséquences macroéconomiques. Les auteurs en commentent trois :

  • comme ces nouvelles technologies doivent être produites, entretenues et réparées, elles créent des emplois qui n’existaient pas auparavant;
  • comme les nouvelles technologies améliorent la productivité et la compétitivité d’une entreprise (sinon aucune entreprise ne les adopterait), la demande pour ses produits augmentera et cette demande l’incitera à embaucher davantage (ce facteur peut même parfois générer plus de créations que les nouvelles technologies ne causent de pertes d’emplois);
  • la hausse de productivité générée par les nouvelles technologies fait hausser les salaires, ce qui fait augmenter la demande globale de biens et services de tout genre, ce qui fera augmenter la demande de main-d’œuvre.

Ces trois facteurs font en sorte qu’il est très rare que des changements technologiques fassent diminuer le nombre d’emplois. Ils peuvent toutefois faire perdre des emplois aux personnes peu scolarisées qui accomplissent des tâches routinières, mais, en général, avec une formation interne suffisante, elles pourront trouver un autre emploi chez le même employeur. Par exemple, la multiplication des guichets automatiques et la généralisation des services bancaires par Internet n’a pas vraiment fait perdre d’emplois dans le secteur financier, mais a entraîné de fortes modifications aux tâches des ancien.ne.s caissiers et caissières qui sont devenu.e.s des responsables aux services de première ligne dans ce secteur. Bref, les personnes en mesure de recevoir une formation complémentaire à leurs tâches ne devraient pas s’en faire outre mesure. Cela dit, il en restera toujours qui ne pourront pas s’adapter ou qui n’en auront pas l’occasion. C’est donc à ces personnes qu’il faudra offrir des services pour qu’elles soient le moins nombreuses possible et qu’elles en subissent le moins les effets négatifs.

Et alors…

Au bout du compte, cette étude en arrive à la conclusion que, non seulement les nouvelles technologies ne feront pas disparaître 47 % des emplois, mais qu’il n’en menacent même pas vraiment 9 %! C’est tout de même assez étonnant de constater qu’à chaque vague de changements technologiques, les mêmes visions apocalyptiques se répandent aussi facilement. Alors que la majorité de la population travaillait dans l’agriculture il y a une centaine d’années et que ces emplois représentent moins de 2 % des emplois de nos jours, le taux d’emploi est nettement plus élevé qu’à l’époque! Qu’on s’énerve autant parce que quelques personnes supposément sérieuses annoncent que la moitié des emplois disparaîtront en moins de 20 ans me renverse. Comme mentionné plus tôt, gardons plutôt nos énergies pour aider les personnes qui subiront vraiment les conséquences de ces changements, qui, même s’ils seront bien moins dramatiques que prévus par les futurologues, en auront vraiment besoin.

3 commentaires leave one →
  1. 7 juillet 2016 8 h 55 min

    Merci pour le baume. Autre livre aussi, en sociologie: de Adret, Travailler deux heures par jour, Points.

    Aimé par 1 personne

  2. 7 juillet 2016 22 h 56 min

    Je sais, je l’ai vue (et lue). Ils utilisent la méthode de Frey et Osborne que l’OCDE critique dans l’étude que j’ai commentée dans ce billet. Selon eux, plus de 90 % des commis-vendeurs et des caissiers disparaîtraient d’ici 10 ou 20 ans. En passant, ce sont les deux professions qui comptent le plus d’emplois au Québec. Quelle idiotie!

    Les journalistes aiment bien ces discours extrêmes…

    J'aime

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