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L’inflation selon les quintiles de revenus des ménages

2 juillet 2016

inflation_quintilesDans le précédent billet, on a vu à quel point l’inflation peut se manifester de façon différente parmi les ménages. Cela m’a donné l’idée de tenter d’évaluer les effets de l’inflation au Québec selon le niveau de revenu des ménages. Pour ce faire, j’ai utilisé les tableaux cansim 326-0021 et 203-0022 de Statistique Canada. Le premier contient l’indice des prix à la consommation (indice qui sert à calculer le taux d’inflation) par type de dépense de 1979 à 2015. Le deuxième fournit des données tirées de l’Enquête sur les dépenses des ménages (EDM) par type de dépense et par quintile de revenus, c’est-à-dire en classant les ménages selon leur revenu avant impôt, puis en les divisant «en cinq groupes comprenant un nombre égal d’unités, appelées les quintiles», mais seulement de 2010 à 2014.

Dépenses des ménages par type de dépense et par quintile

Dans un premier temps, j’ai regardé comment les dépenses des cinq quintiles de ménages se répartissent par grand type de dépense. Le résultat, tiré de la moyenne des dépenses de ces ménages entre 2010 et 2014, est illustré dans le tableau qui suit.

inflation_quintiles1

Ce tableau permet de constater que la répartition des dépenses des cinq quintiles de ménages ne varie pas autant qu’on pourrait le penser. Les plus grandes différences entre les quintiles inférieur et supérieur s’observent du côté des dépenses pour :

  • le logement (33,5 % des dépenses pour les ménages les plus pauvres par rapport à 22,9 % pour les ménages les plus riches);
  • le transport (15,2 % et 22,0 %);
  • les loisirs (4,6 % et 7,6 %).

Par contre, il faut réaliser que des proportions identiques de dépenses entre les ménages les plus riches et les plus pauvres signifient que les premiers versent pour ce type de dépenses 242 % de plus que les ménages les plus pauvres. Par exemple, les versements pour le logement des ménages les plus pauvres, qui représentaient 33,5 % de leurs dépenses, correspondaient en moyenne entre 2010 et 2014 à 8192 $, alors que ceux des ménages les plus riches, qui représentaient 22,9 % de leurs dépenses, s’élevaient à 19 150 $. Les montants consacrés aux loisirs passent ainsi de 1118 $ chez les plus pauvres à 6394 $ chez les plus riches, soit 470 % de plus!

L’inflation par quintile

Même si le tableau précédent fournit de l’information intéressante, il nous montre surtout que les différences de proportions de dépenses selon ces quintiles ne pourraient certainement pas permettre de trouver des écarts significatifs d’inflation entre les ménages. J’ai donc par la suite utilisé les données plus détaillées de ces tableaux, qui se répartissent en respectivement 283 lignes (pour l’indice des prix à la consommation) et 316 lignes (pour les dépenses des ménages). Malheureusement, il n’y a pas de données pour chacun des 316 types de dépense pour les cinq quintiles ni pour les indices des prix à la consommation associés aux 283 types de dépenses. En outre, les lignes des deux tableaux ne correspondent pas toujours. Finalement, Statistique Canada ne fournit pas d’indice de prix pour un certain nombre de types de dépense (par exemple, pour les jeux de hasard), car on ne peut pas vraiment accorder un prix à ces produits, ni parler d’inflation quand on consacre plus ou moins d’argent à ces produits. Au bout du compte, je n’ai pu associer les montants versés par les ménages à des indices de prix à la consommation que pour une cinquantaine de types de dépenses. C’est mieux que d’en avoir seulement 15 comme dans le premier tableau, mais j’espérais pouvoir en associer bien davantage…

Pour calculer les taux d’inflation propres aux ménages des cinq quintiles, j’ai multiplié la proportion des dépenses de ces ménages pour chacun des quelque 50 types de dépense pour chaque année de 2010 à 2014 par les indices des prix à la consommation associés à ces types de dépense. Pour ajouter une année à cet exercice, j’ai utilisé la répartition des dépenses des ménages de 2014 en la multipliant avec les indices des prix à la consommation de 2015. J’ai fait cet exercice pour voir si les changements de prix de 2015 (notons que la «crise» des choux-fleurs à 7,00$ n’a eu lieu qu’en 2016…) dus à la baisse de la valeur du dollar se répartiraient différemment cette année-là. Le résultat de tous ces calculs est présenté dans le tableau suivant.

inflation_quintiles2

La première colonne montre l’augmentation globale des prix entre 2010 et 2014 ainsi qu’entre 2014 et 2015. Le constat qui m’a frappé le plus est la différence entre l’augmentation des prix selon l’indice des prix à la consommation (7,5 % entre 2010 et 2014 et 1,1 % entre 2014 et 2015) et celle obtenue avec la méthode que j’ai utilisée (9,8 % entre 2010 et 2014, soit 31 % de plus, et 0,7 % entre 2014 et 2015, soit 36 % de moins). Ces différences s’expliquent par le fait que Statistique Canada utilise des paniers de consommation fixes en les changeant aux deux ans (par exemple le panier de 2009 pour les indices de 2010 à 2012, celui de 2011 pour 2013 et 2014, et celui de 2013 pour 2015) alors que, avec la méthode que j’ai utilisée, le panier s’ajuste chaque année (sauf pour 2015 où j’ai utilisé celui de 2014). Si cela explique qu’il y ait une différence, je dois avouer que je ne m’attendais pas à une différence aussi forte. Cela montre que les types d’achats changent beaucoup plus que je ne le pensais d’une année à l’autre.

Les colonnes suivantes montrent l’augmentation des prix entre 2010 et 2014 ainsi qu’entre 2014 et 2015 pour chacun des quintiles. À ma surprise, les différences sont minimes et ce sont les ménages les plus pauvres qui ont le moins subi l’inflation entre 2010 et 2014, mais qui l’ont le plus senti entre 2014 et 2015! Il faut bien sûr interpréter ce résultat avec prudence, et ce pour de nombreuses raisons :

  • les produits achetés par les ménages à l’intérieur d’un type de dépenses ne sont sûrement pas les mêmes; par exemple, si la proportion des achats de viande des ménages des quintiles inférieur et supérieur était semblable entre 2010 et 2014 (en moyenne 1,96 % et 2,21 %), les ménages du premier quintile ont consacré 470 $ à ces achats par rapport à 1924 $ pour les ménages du quintile supérieur; on peut donc soupçonner que ni les quantités ni les types de viande ne sont les mêmes; en fait, même si on avait des données plus détaillées, comme les achats de bœuf, on ne saurait pas la quantité de bœuf haché mi-maigre (c’est-à-dire très gras…) et de filet mignon achetée par ces ménages, ni les changements de prix spécifiques à ces achats;
  • on ne sait pas si ces ménages achètent les mêmes produits chaque année; par exemple, avec la forte hausse du prix de la viande entre 2010 et 2015 (35 %), il est fort probable que les achats de viande aient davantage augmenté dans les produits dont les prix ont le moins augmenté ou encore dans les produits les moins chers; d’ailleurs, la part des dépenses consacrées à la viande a baissé de 8 % chez les ménages du quintile inférieur entre 2010 et 2014 (même si les prix ont augmenté de 23 %), tandis que cette part a augmenté de 18 % chez les ménages du quintile supérieur (soit presque au même rythme que les prix, laissant voir beaucoup moins de changements de consommation que parmi les ménages du quintile inférieur);
  • on ne connaît pas les prix de départ : l’inflation peut être moins forte pour les ménages les moins riches, mais cela ne veut pas dire qu’ils paient moins cher pour des biens semblables que les ménages les plus riches; on sait par exemple qu’il y a souvent moins de marchés d’alimentation dans les quartiers pauvres, que les ménages les plus pauvres n’ont pas les moyens d’acheter de grandes quantités de biens quand ils sont en solde et ont moins souvent d’automobiles (voir plus loin) pour pouvoir aller dans les magasins à rabais;
  • l’évolution de l’indice des prix à la consommation de Statistique Canada (ou l’inflation) est basée sur l’achat de produits par des enquêteurs dans des commerces précis, tandis que les consommateurs n’effectuent pas nécessairement leurs achats dans ces commerces.

Plus grandes différences

Je vais terminer ce billet en montrant dans le tableau suivant les plus grandes différences de consommation entre les ménages des premier et cinquième quintiles entre 2010 et 2014.

inflation_quintiles3

La première ligne de ce tableau est là comme point de repère, montrant la différence du niveau des dépenses totales des ménages des quintiles inférieur et supérieur. On notera que les dépenses des ménages du quintile supérieur étaient en moyenne plus élevées que celles des ménages du quintile inférieur de 242 % entre 2010 et 2014. Les lignes suivantes indiquent les types de dépenses où les différences de dépenses en dollars (montrées à la troisième colonne) ont été les plus élevées à l’avantage des plus riches et les trois dernières montrent les trois seuls types de dépenses (parmi les quelque 50 que j’ai conservés) où les ménages les plus pauvres ont en moyenne dépensé davantage que les ménages les plus riches entre 2010 et 2014.

La plus grande différence de dépense s’observe du côté du «logement appartenant à l’occupant», différence de plus de 11 000 $. Comme le pourcentage de différence est beaucoup plus élevé que la moyenne (635 % par rapport à 242 %), il est clair que cette différence est à la fois due à la valeur plus grande des logements habités par les riches, mais sûrement et surtout à leur taux de propriété plus élevé. D’ailleurs, le type de dépense pour lequel les ménages du quintile inférieur consacrent le plus d’argent par rapport aux ménages du quintile supérieur est justement le «logement loué par l’occupant», type de dépenses où on observe des versements entre quatre et cinq fois plus élevés (5200 $ par rapport à moins de 1200$) du côté des ménages les plus pauvres.

On remarquera aussi les écarts énormes du côté des dépenses pour l’achat (dépenses plus élevées de 573 %) et l’utilisation (330 %) d’automobiles, et de véhicules récréatifs (1158 %), et pour les forfaits-voyages (écart de 1667 %!). On voit à quel point le changement à l’aide sociale décrété par le ministre Blais pour réduire le «temps qu’un prestataire de l’aide sociale peut passer à l’extérieur de la province» est ridicule… L’écart de 447 % consacré aux «boissons alcoolisées achetées au magasin» peut aussi permettre de contrer le mythe des pauvres qui consacrent plus d’argent à l’alcool qu’à la nourriture. Je trouve aussi que l’écart de 674 % dans les achats de matériel de loisirs illustre bien l’exclusion de la vie commune de trop de ménages pauvres.

Et alors…

Si les résultats de l’exercice que j’ai fait sont en partie décevants, ils permettent de bien voir les limites du concept d’indice des prix à la consommation et de réaliser qu’il est illusoire de vouloir avoir le fin mot sur les effets spécifiques de l’inflation sur les ménages les plus pauvres et les plus riches en utilisant des données plus détaillées basées sur ce concept. Cela renforce aussi la pertinence de la méthode utilisée par les auteurs de l’étude que j’ai présentée dans le précédent billet.

Et, ne boudons pas notre plaisir, cet exercice a permis d’en savoir plus sur les différences les plus importantes de consommation entre les plus riches et les plus pauvres, et d’ainsi combattre certains mythes qui ont la vie dure…

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2 commentaires leave one →
  1. 2 juillet 2016 7 h 25 min

    Déterminer une inflation à l’aide des données de la consommation!!??? Je n’y crois pas. Les spécialistes disent que l’inflation dépend du niveau d’endettement d’un pays en comparatif des liquidités (argent comptant/argent imprimé) en circulation dans ce même pays.
    C’est cette différence qui détermine le niveau d’inflation. De plus, dire que le revenue pour une personne pauvre afin de se loger est autour de 33,5% de son revenus est un pur mensonge et ne refléte aucunement la réalité. Nous parlons de plus de la moitié; du revenue pour payer seulement son loyer.
    Je ne sais pas dans quel tranche de revenue ces données sont établit mais un fait reste…la réalité décrite dans ces tableau n’est pas réel.
    Si un pauvre investit 33,5% de son revenue pour se loger….alors c’est qu’il gagne beaucoup plus qu’un pauvre.

    J'aime

  2. 2 juillet 2016 9 h 05 min

    «dire que le revenue pour une personne pauvre afin de se loger est autour de 33,5% de son revenus est un pur mensonge»

    Dorénavant vos commentaires seront modérés et seront refusés s’ils contiennent encore ce genre d’insulte ou des éléments de sarcasmes du genre «!!???».

    Premièrement, ce n’est pas ce que j’ai écrit. Il s’agit de 33,5 % de leurs dépenses, pas de leurs revenus. Ensuite, je parle des 20 % des ménages les plus pauvres, ce qui signifie qu’au moins la moitié d’entre eux ont un revenu supérieur au seuil de faible revenu et ne sont donc pas «pauvres». Finalement, si vous questionnez la validité de ces données, adressez-vous à Statistique Canada.

    « Les spécialistes disent que l’inflation dépend du niveau d’endettement d’un pays en comparatif des liquidités (argent comptant/argent imprimé) en circulation dans ce même pays.»

    Vous pouvez bien croire en la théorie quantitative de la monnaie (qui est contestée par un grand nombre de ce que vous appelez des «spécialistes») qui détermine une des causes de l’inflation, mais vous confondez de toute évidence la ou les causes de l’inflation avec sa mesure. Et je ne la mesure pas ici avec seulement des données sur la consommation, mais aussi avec les indices des prix à la consommation de Statistique Canada. La méthode que j’ai utilisée est complexe, j’en suis conscient, mais il serait bon de la comprendre avant de la critiquer.

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