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À quand la fin de l’utilisation des combustibles fossiles?

20 juillet 2016

énergies fossiles

L’accord de Paris sur le climat a débouché sur des objectifs ambitieux, soit «de contenir le réchauffement climatique « bien en dessous de 2 °C par rapport aux niveaux préindustriels » et si possible de viser à « poursuivre les efforts pour limiter la hausse des températures à 1,5 °C ». Tout cela est bien beau, mais les moyens pris permettent-ils vraiment de rêver à tout le moins qu’il soit possible d’atteindre ces objectifs?

Le graphique qui accompagne ce billet (tiré de la page 21 d’un rapport sur les changements climatiques du ministère fédéral Environnement et Changement climatique Canada) montre par exemple l’évolution prévue des émissions de gaz à effet de serre au Canada avec les mesures annoncées jusqu’en septembre 2015, avec au bas du graphique les cibles établies par le Canada (baisse de 17 % par rapport au niveau de 2005 d’ici 2020 et de 30 % d’ici 2030). Ainsi, sans mesure supplémentaire, les émissions de gaz à effet de serre (GES) du Canada se situeraient entre 765 et 875 mégatonnes d’équivalent CO2 (MT EQ CO2) en 2030, selon les hypothèses retenues (sur le prix du pétrole et sur la croissance économique, surtout), soit entre 46 % et 67 % au-dessus de la cible pour 2030 de 524 MT EQ CO2. Il faudrait donc des mesures vraiment draconiennes pour même espérer atteindre cette cible (oublions déjà celle de 2020…). Pourtant, la ministre de l’Environnement prétend que ces cibles adoptées par les conservateurs sont un plancher et qu’elle compte en établir de nouvelles plus ambitieuses…

C’est dans ce contexte que j’ai pris connaissance récemment d’une étude parue dans le Journal of Economic Perspectives de l’hiver 2016. Intitulée Will We Ever Stop Using Fossil Fuels? (Ne cesserons-nous jamais d’utiliser des combustibles fossiles?), cette étude de Thomas Covert, Michael Greenstone et Christopher R. Knittel (les deux premiers enseignent l’économie à l’Université de Chicago et le dernier au Massachusetts Institute of Technology) examine les tendances les plus récentes sur l’offre et la demande de combustibles fossiles pour voir si les objectifs de l’accord de Paris sont vraiment atteignables et ce qu’il faudrait faire pour qu’elles le soient.

Situation actuelle

La hausse de l’utilisation des combustibles fossiles dans les pays en développement a plus qu’annulé les effets des mesures prises dans les pays industrialisés. Ainsi, la consommation mondiale de pétrole a augmenté de 7,5 % entre 2005 et 2014, celle de charbon (la plus émettrice de GES) de 24 % et celle de gaz naturel de 20 %. Pour pouvoir estimer comment cette situation évoluera, les auteurs examinent par la suite les facteurs qui peuvent influencer l’offre et la demande de sources de combustibles fossiles.

L’offre de pétrole, de gaz naturel et de charbon

On parle depuis des années du pic pétrolier, c’est-à-dire du moment où «la production mondiale de pétrole plafonne avant de commencer à décliner du fait de l’épuisement des réserves de pétrole exploitables». Or, avec les découvertes de nouvelles sources et surtout de moyens de production de sources auparavant inexploitables (pétrole de schiste, sables bitumineux, etc.), ce pic recule sans cesse. Il en est de même pour le gaz naturel. En fait, seules les réserves de charbon ont diminué au cours des dernières années.

énergies fossiles1Les deux graphiques ci-contre illustrent l’évolution des réserves prouvées (c’est-à-dire exploitables) de pétrole et de gaz naturel depuis 1980, et de charbon depuis 1994. Celui du haut indique le nombre d’années au cours desquelles la consommation de ces combustibles fossiles pourrait se maintenir au niveau de consommation de chacune de ces années jusqu’à l’épuisement de ces réserves et celui du bas la quantité d’énergie en termes absolus que ces réserves permettraient de créer, quantité illustrée en quadrillion (1015) de BTU. Celui du haut montre que le nombre d’années de réserves prouvées de pétrole a augmenté de façon régulière depuis 1980 (ce qui signifie qu’on a découvert en moyenne plus de pétrole qu’on en a consommé), que le nombre d’années de réserves prouvées de gaz naturel s’est maintenu (on en a trouvé autant qu’on en a consommé), mais que le nombre d’années de réserves de charbon a grandement diminué (on en a consommé de plus en plus et on en a trouvé moins qu’on en a consommé), quoique le niveau de cette baisse ait ralenti depuis 2006 et soit même devenu nul depuis 2010. Il demeure que ce combustible est le seul des trois qui sont illustrés dans ce graphique qui pourrait durer encore plus de 100 ans si son utilisation se stabilisait au niveau de 2014.

Le graphique du bas montre que, comme on devait s’y attendre, la quantité d’énergie qu’on peut utiliser des réserves de pétrole et de gaz naturel est en hausse, mais que celle provenant des réserves de charbon a diminué entre 1994 et 2006 avant de repartir en très légère hausse depuis cette année-là. Les auteurs concluent de ces tendances que :

«[traduction] Si on se fie aux tendances des 35 dernières années, nous devons non seulement ne pas nous attendre à manquer de combustibles fossiles dans un avenir proche, mais ne pas nous attendre non plus d’avoir moins de combustibles fossiles à l’avenir que n’en avons maintenant. Bref, le monde est susceptible d’être inondé de combustibles fossiles pendant des décennies et peut-être même des siècles à venir.»

Autre objet d’inquiétude du côté de l’offre de combustibles fossiles, le taux de succès de l’exploration et de l’exploitation de sources de combustibles fossiles est en hausse aux États-Unis. En plus, des recherches faites par des géologues montrent que les réserves de pétrole pour l’instant inexploitables sont entre trois et quatre fois plus importantes que les réserves «prouvées», donc exploitables. Ce ratio pour le gaz naturel et le charbon est plus imprécis, mais s’étend respectivement de 4 à 60 fois et de 14 à 25 fois les réserves «prouvées». Et, il existerait d’autres sources potentielles de combustibles fossiles (les auteurs parlent d’un autre type de pétrole de schiste et des hydrates de méthane) qui, si on parvenait à les exploiter, multiplieraient encore la taille des réserves de combustibles fossiles.

Au bout du compte, peu importe si ces estimations sont réalistes ou pas, une chose est certaine : il ne faut surtout pas compter sur l’épuisement des sources de combustibles fossiles pour atteindre les objectifs de réduction des émissions de GES et la limitation du réchauffement climatique à 2 °C et encore moins à 1,5 °C.

La demande de pétrole, de gaz naturel et de charbon

Ne pouvant compter sur l’évolution de l’offre de combustibles fossiles pour limiter leur utilisation, il ne reste qu’à examiner l’évolution de sa demande et les méthodes qui pourraient la restreindre, notamment en augmentant son prix. Les auteurs examinent surtout les secteurs de la production électrique (qui représente aux États-Unis 90 % de sa consommation de charbon) et du transport (qui représente aux États-Unis 60 % de son utilisation de pétrole).

Les sources non fossiles qui pourraient remplacer le charbon dans la production d’électricité aux États-Unis sont principalement les énergies nucléaire, solaire et éolienne. Toutefois, comme la construction de centrales nucléaires est en baisse et ne pourrait augmenter, les auteurs concentrent leur analyse sur les deux dernières sources. Je devrai ici résumer grandement leur présentation.

En gros, les auteurs montrent que, si le prix des énergies solaire et éolienne a grandement diminué, il est encore beaucoup plus élevé que celui des combustibles fossiles. En plus et surtout, le niveau de leur production est fort variable selon les conditions et cette production ne se fait pas nécessairement lors des périodes de pointe de l’utilisation de l’électricité. En conséquence, même en les subventionnant pour rendre leur prix plus comparable à celui des combustibles fossiles, il faudrait développer des technologies permettant de les stocker pour pouvoir les utiliser à grande échelle et pour qu’elles puissent remplacer les combustibles fossiles.

Les auteurs analysent ensuite la possibilité de remplacer le pétrole dans les transports et montrent, encore une fois, que les possibilités sont limitées (la démonstration est intéressante, mais recoupe tellement d’éléments que je renonce même à la résumer).

Conséquences

Il est clair pour les auteurs que l’évolution probable de l’offre et de la demande de combustibles fossiles en fonction des types de mesures actuelles ne peut en aucun cas permettre de même s’approcher des objectifs de réduction des émissions de GES et de limitation du réchauffement climatique. Selon leurs calculs (effectués dans un autre document qui n’était pas accessible sur Internet lors de la rédaction de ce billet), si les tendances récentes d’offre et de demande de combustibles fossiles se maintiennent, la température de la Terre devrait augmenter d’entre 10 et 15 °F, soit d’entre 5,6 et 8,2 °C entre 2012 et 2100, dépendant des hypothèses retenues. «Ces scénarios impliquent des changements sur la planète difficiles à imaginer et des menaces dramatiques pour le bien-être humain dans de nombreuses parties du monde».

Ils ajoutent que les scénarios qu’ils ont utilisés ne tiennent pas compte de la possibilité du développement de technologies permettant d’exploiter les deux autres sources de combustibles fossiles mentionnées auparavant (l’autre type de pétrole de schiste et les hydrates de méthane), possibilité qui entraînerait un réchauffement supplémentaire allant de 1 à 3,5 °C.

Peut-on espérer échapper à cet avenir qu’ils qualifient de dystopique (cauchemardesque)? Ils y vont d’une réponse un peu trop centrée sur les moyens propres à l’économie à mon goût. Ils disent que les mesures actuelles montrent deux défaillances du marché : les prix du carbone ne sont pas assez élevés et les subventions à la recherche insuffisantes. Et même sans ces défaillances, la croissance de la consommation prévue dans les pays à bas et moyens revenus où il serait encore plus difficile de la réduire laisse peu de place aux types de mesures actuelles. Si les mesures volontaires adoptées à Paris ne donnent pas les résultats espérés, il ne restera, selon eux, qu’à espérer qu’une nouvelle source d’énergie peu émettrice fasse une apparition aussi soudaine qu’improbable.

Et alors…

Comme je ne suis nullement expert dans le domaine, je n’ai aucun moyen de savoir si les estimations des auteurs sont exagérées ou pas. Par exemple, leurs estimations sont nettement plus élevées que celles du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), qui parlait en 2014 de «réchauffements de l’ordre de 4 à 5 °C » d’ici 2100 «si les réserves de combustibles fossiles disponibles sont entièrement utilisées». Par contre, le GIEC ne tient compte dans ses estimations que des réserves actuellement prouvées, mais pas de la découverte plus que probable de nouvelles réserves au cours des années suivantes, alors que les auteurs de l’étude tentent de les estimer.

En plus, chaque fois que le GIEC met ses données à jour, ses estimations augmentent. Il semblerait que les données de 2015 auraient été encore plus élevées que celles des quatre scénarios principaux du GIEC. Alors qu’en France «le réchauffement est proche de 1 °C, il est déjà de 2 °C à 4 °C dans les régions polaires». Bref, même si possiblement trop élevées, les estimations des auteurs de cette étude ne semblent pas d’un niveau hors de proportion par rapport à celles des estimations du GIEC.

L’aspect que j’ai trouvé le plus faible dans cette étude est que ses auteurs n’ont considéré que des solutions économiques qui permettraient de préserver le mode de vie actuel. Nulle part ils n’ont envisagé la seule véritable façon d’éviter le cauchemar dont ils parlent, soit d’apporter des solutions institutionnelles et réglementaires visant par exemple à interdire les automobiles individuelles à moyen terme, en développant un véritable réseau de transport en commun interrégional, idéalement électrique, et en limitant aussi les autres activités émettrices de GES, comme le transport aérien et la production de viandes (surtout celle provenant de ruminants). Il est certain que ces solutions susciteraient beaucoup de résistances, mais y en a-t-il d’autres? Même l’utilisation d’émissions négatives (certaines fortement contestées) ne pourrait entraîner d’impact significatif. On a beau adopter des cibles exigeantes, 80 % par ci, 95 % par là, ce n’est pas ces cibles dites ambitieuses qui nous éloigneront du cauchemar si on n’envisage pas de prendre les moyens nécessaires pour au moins s’en approcher…

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4 commentaires leave one →
  1. Sciencesenviro permalink
    20 juillet 2016 5 h 11 min

    Encore un excellent billet. Merci pour cette entrée. À mon sens, la meilleure solution pour arriver à une réduction drastique de notre consommation d’énergies fossiles serait d’amorcer une décroissance conviviale à grande échelle.

    Aimé par 1 personne

  2. 20 juillet 2016 5 h 59 min

    Merci pour les commentaires.

    Mes courtes propositions déboucheraient peut-être sur une forme de décroissance conviviale, mais cela n’en est pas l’objectif, quoique cela ne soit pas contradictoire.

    Aimé par 1 personne

  3. 20 juillet 2016 11 h 46 min

    Un article de La Presse montre aujourd’hui que le réchauffement de 1,5 °C est déjà atteint…

    «La planète flirte depuis plusieurs mois avec un réchauffement de 1,5 degré Celsius par rapport à la moyenne du XXe siècle, un signe parmi tant d’autres du réchauffement climatique actuel.»

    «On approche même des 2 degrés de réchauffement dans l’hémisphère Nord»

    Aimé par 1 personne

Trackbacks

  1. Sables mouvants au Canada |

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