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Le PIB et l’économie numérique

27 juillet 2016

PIBnumériqueIl y a cinq ans, j’ai publié une série de trois billets portant sur les forces et surtout les faiblesses du produit intérieur brut (PIB). Récemment, une étude de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) intitulée Are GDP and Productivity Measures Up to the Challenges of the Digital Economy? (Est-ce que le PIB et la productivité sont bien adaptés aux défis de l’économie numérique?) a justement abordé la pertinence de l’utilisation du PIB compte tenu de la place de plus en plus importante prise par l’économie numérique (y compris l’économie dite de partage). Je tiens à souligner que c’est grâce à l’excellent blogue de Timothy Taylor que j’ai pris connaissance de l’existence de cette étude.

Productivité et PIB

La baisse de la croissance de la productivité, qui s’observe dans la plupart des pays industrialisés, suscite depuis quelques années de profondes inquiétudes. En effet, il n’est pas habituel qu’une telle stagnation survienne alors que l’implantation de changements technologiques est aussi rapide et que la scolarité de la population augmente autant. Ce constat soulève deux questions : le ralentissement de la productivité (et de la croissance économique) est-il temporaire ou permanent? Ce ralentissement est-il réel ou n’est-il pas une conséquence de lacunes dans la mesure de l’économie numérique par le PIB? Cette étude aborde uniquement la deuxième question, quoique ses conclusions puissent aussi apporter une réponse à la première…

Mesure de l’économie du «partage» par le PIB

Les auteurs (Nadim Ahmad et Paul Schreyer, deux statisticiens de l’OCDE) se penchent sur différentes activités associées à l’économie numérique, ou plus spécifiquement celles de l’économie dite du partage :

  • services d’hébergement (Airbnb et autres);
  • services de transport (par exemple Uber);
  • services d’échange (eBay);
  • services d’intermédiation financière (financement participatif ou «crowdfunding»);
  • autres intermédiaires (pour le transport aérien, les services Internet, l’hébergement, etc.).

Même si les auteurs ont analysé ces services séparément, je vais regrouper leurs conclusions, car elles se ressemblent. D’une part, la plus grande partie des échanges monétaires dans ces secteurs est comptabilisée. Par contre, ils ne le sont pas nécessairement dans les pays où ces services sont rendus. Il y a donc un problème, mais il ne s’agit pas du fait que ces services ne sont pas comptabilisés. D’autre part, il est vrai que certains de ces services font augmenter le bien-être de la population sans être comptabilisée (car sans échanges monétaires), mais cela n’est pas le propre de ces services. En effet, le fait que des services qui améliorent le bien-être de la population ne soient pas comptabilisés par le PIB est loin d’être nouvelle. C’est entre autres le propre de tous les services domestiques, rendus à la maison. La valeur de la préparation d’un repas à la maison n’est pas comptabilisée, mais elle l’est si cette préparation est faite par un traiteur ou un restaurant. Il en est de même du lavage, du nettoyage, des soins aux enfants ou aux parents malades, de l’entretien et de la réparation de la maison, du changement d’huile d’une automobile, etc. Même si ces activités augmentent sans contredit le bien-être des ménages, elles n’ont aucun impact sur le PIB. Cette confusion est répandue : non, le PIB ne mesure pas le bien-être économique de la population, mais des activités qui comportent un échange monétaire, peu importe le bien-être que ces activités apportent (ou enlèvent). C’est la même chose pour le bien-être apporté par Wikipédia ou Linux, par le bénévolat ou par toute autre activité où il n’y a pas d’échange monétaire, il n’est pas considéré par le PIB et n’a pas à l’être.

L’illusion de la gratuité

Les personnes qui reprochent au PIB de ne pas bien mesurer l’impact de l’économie numérique donnent aussi en exemple certains produits numériques, comme des logiciels, des journaux et des services comme Google ou Facebook, qui sont offerts gratuitement. Les auteurs soulignent tout d’abord que ce genre de gratuité existe depuis fort longtemps, donnant en exemple la radio et la télévision qui sont financés directement par la publicité. Il en est de même des produits vendus à perte dans les commerces de détail, qui visent à attirer une clientèle qui achètera aussi des produits sur lesquels ils font des profits.

Dans le cas des produits numériques gratuits, le financement correspondant peut se faire en partie par la publicité, mais aussi par l’utilisation de données massives personnelles («Big data», voir ce billet) qui seront par la suite utilisées, louées ou vendues.

PIBnumérique1L’image ci-contre montre le fonctionnement du financement d’un produit (bien ou service) par la publicité ou par l’utilisation de données massives. Dans le cas du financement par la publicité, le PIB comptabilisera ces revenus comme approximation de la valeur monétaire des services rendus «gratuitement». Par contre, il est vrai que le consommateur ne verse pas de somme directement au producteur du service en question. Par contre, cette façon de voir ignore le fait que le consommateur paie indirectement aux sociétés qui achètent de la publicité le coût de celle-ci, car ces sociétés incorporent ce coût au prix des produits qu’elles vendent (j’ai expliqué cela dans un billet datant de cinq ans; j’ignorais à l’époque que cette explication était partagée par des experts du domaine du calcul du PIB…). Même si les personnes qui utilisent le produit gratuit (comme la télévision) n’achètent pas nécessairement les produits dont le prix est augmenté en raison des dépenses publicitaires, au bout du compte, le PIB captera ces coûts supplémentaires.

Les auteurs comparent cette façon de calculer le PIB à celle utilisée pour compiler la valeur monétaire pour le PIB des services gouvernementaux. En effet, ceux qui payent (les contribuables) n’utilisent pas nécessairement les services gouvernementaux en proportion de leur contribution au financement de ces services. La contribution au PIB des services gouvernementaux est donc calculée en supposant qu’elle correspond aux dépenses du gouvernement pour offrir ces services (surtout des salaires). Il faut noter que la portion de ces services qui est tarifée est calculée indépendamment (comme les dépenses des consommateurs pour les abonnements au câble, par exemple).

Certains prétendent en plus qu’il y a une forme de «contrat» tacite entre les sociétés qui achètent de la publicité et les consommateurs, car ceux-ci acceptent de perdre leur temps (les auteurs parlent plutôt de consacrer leur temps…) à regarder la publicité. Mais les auteurs rejettent cette interprétation (comme l’explication est un peu longue et pas nécessaire à la compréhension, je vais la sauter). Par contre, ils considèrent qu’il y a une forme de «contrat» implicite quand les consommateurs acceptent de livrer leurs renseignements personnels pour que la société qui leur offre des services gratuits puisse les utiliser ou les vendre (ou les louer). Ils ajoutent que si ces contrats sont implicites, ils sont loin d’être explicites! En effet, on peut douter que tous les utilisateurs de Google sachent que cette société compile leurs recherches sur ce moteur pour mieux connaître leurs caractéristiques et vendre des pubs adaptées qui s’affichent au début de la liste des résultats de la recherche ou vendre carrément ces données à d’autres sociétés. Il en est de même de Facebook et d’autres services du genre. Cela dit, uniquement implicite ou aussi explicite, cette relation permet de toute façon de comptabiliser la valeur monétaire de l’utilisation de ces services aux fins du PIB, la valeur de ces services correspondant aux revenus que ces sociétés retirent de nos données personnelles. Cela montre encore une fois que le PIB n’est pas une mesure du bien-être apporté par une activité, mais bien des échanges monétaires finaux qui résultent de transactions.

Autres aspects

Les auteurs analysent ensuite la question de la propriété intellectuelle, question de plus en plus importante, comme je l’ai montré dans ce billet. Un des plus gros problèmes de la comptabilisation de la propriété intellectuelle pour le PIB est son attribution à un pays donné. Les auteurs constatent que ce problème n’a pas du tout été solutionné et que les pays où la propriété intellectuelle des entreprises transnationales est comptabilisée ne sont pas nécessairement ceux où elle est utilisée. Cela peut faire en sorte que «[traduction libre] les données sur la productivité du travail dans les pays où les recettes nettes issues de la propriété intellectuelle sont positives seront surestimées, alors qu’elles seront sous-estimées dans les autres pays». Les auteurs recommandent finalement de faire preuve de prudence dans l’estimation du PIB et de la productivité dans les pays où la propriété intellectuelle représente une part importante du PIB.

Les auteurs recommandent la même prudence dans l’estimation de la contribution au PIB des achats faits par commerce électronique. Finalement, ils analysent le problème de l’estimation des dépenses en fonction des volumes de transactions et de la qualité des produits. Ces questions étant complexes, surtout dans l’estimation des volumes de produits numérisés, je vais passer rapidement. Disons seulement que ce type de problème n’est pas du tout spécifique aux produits numérisés, la qualité étant un aspect difficile à estimer.

Les comptes satellites

Chaque fois que les auteurs mentionnent que le PIB ne mesure pas le bien-être, ils conseillent aux pays de se doter de «comptes satellites» pour justement estimer le bien-être de la population. Même si cette étude n’aborde pas le contenu précis de ces comptes satellites, ce n’est pas son objet, il vaut, je crois, la peine de développer un peu sur cette question. Comme le PIB ne tient pas compte du bien-être, il peut arriver que deux pays qui ont des PIB par habitant semblables n’offrent pas le même bien-être à leur population. Les habitants d’un pays qui consacre une plus forte proportion qu’un autre pays de ses dépenses à l’armée, à la répression policière, aux services pénitenciers, au secteur financier ou à des activités polluantes, mais une proportion plus basse de dépenses pour la santé, l’éducation et les services sociaux, bénéficient moins du bien-être qu’on associe pourtant trop souvent au PIB par habitant. Il est donc important que les pays développent des indicateurs plus directement liés au bien-être, comme des indicateurs sur la santé (espérance de vie en santé, mortalité infantile, etc.), les inégalités (coefficient de Gini, part des revenus et de la richesse accaparée par le 1 % le plus riche, etc.), l’éducation, la criminalité, les grossesses précoces, le logement, l’itinérance, l’environnement, les liens sociaux, la démocratie, la conciliation travail-vie personnelle, etc.

Et alors…

Cette étude fut pour moi un délice. On y précise d’une part ce que mesure le PIB et que l’apparition de l’économie numérique n’y change rien. D’autre part, les auteurs, sans s’y étendre, montrent clairement qu’il faut se fier à bien d’autres indicateurs que le PIB pour se faire une meilleure idée du bien-être offert dans une société.

Tout cela est bien beau, mais que fait-on avec ces «comptes satellites»? Rappelons que les chercheurs Luc Godbout et Marcelin Joanis sont arrivés à la conclusion il y a quatre ans que le Québec, s’il était un pays, se classerait premier ou deuxième au monde (selon la pondération utilisée) en utilisant l’indice Vivre mieux qui tient en compte les indicateurs que j’ai mentionnés plus tôt. Et que s’est empressé de dire de ces résultats Alain Dubuc? Que «notre performance en termes de bien-être repose en partie du vieux gagné» et que pour conserver cette qualité de vie, il faut éviter de penser qu’il faut préserver le modèle qui nous a permis d’atteindre cette position de tête. Luc Godbout, un des auteurs de l’étude, n’a pas dit autrement en affirmant que les principaux défis devant nous ne sont pas ceux évalués par l’indice Vivre mieux, mais bien ceux qui relèvent «de la productivité du travail, du vieillissement de la population, des taux d’emploi des travailleurs expérimentés de 55 ans et plus, du niveau de scolarité». Je ne dis pas que ces sujets ne sont pas importants, mais ce ne sont pas ceux qui nous ont permis de bien nous classer dans cet indice, notamment les indicateurs touchant la criminalité, le logement et la satisfaction face à la vie.

Bref, oui, on doit utiliser des comptes satellites, c’est essentiel, mais encore faudrait-il en tenir compte quand on élabore des politiques et éviter de ne retenir que les moyens qui visent l’amélioration de l’indicateur qui évalue mal notre bien-être, soit le PIB.

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2 commentaires leave one →
  1. Gilles Turcotte permalink
    1 août 2016 16 h 23 min

    Bis : Le TI ( Traitement de l’Information ) est un service, pas une industrie.
    « Nommer » « économie numérique » cette réalité est une erreur informationnelle, qui ne peut que résulter en un flou encore plus grand qu’actuellement.
    Le TI informatisé multiplie la capacité, mais en tant que service aux industries existantes, pas en tant qu’industrie indépendante.
    La confusion est née des entreprises fabriquant des logiciels populaires vendus au marché.
    Mais ces logiciels servent numériquement des fonctions depuis toujours existantes.
    En nommant tout-croche cette réalité, on va encore faire des politiques tout-croche n’ayant encore comme résultat que d’engraisser la corruption.
    Observons comment les vaniteux ( les élus ) sont incapables de savoir quoi faire avec cette « industrie » …. simple causalité.

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  2. 1 août 2016 16 h 48 min

    «Le TI ( Traitement de l’Information ) est un service, pas une industrie»

    Premièrement, l’acronyme TI, signifie normalement Technologies de l’information, et, accompagné d’un «C», Technologies de l’information et des communications. Ses services peuvent aussi bien être rendus à l’interne qu’à l’externe. Il en est de même de bien d’autres service, dont ceux dont je pense que vous parlez. Airbnb, par exemple, est une entreprise externe et fait bien partie d’une industrie…

    Pour le reste, je ne comprends pas le sens le votre commentaire et son lien avec l’étude dont je parle dans ce billet.

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