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L’invention de l’«illettrisme»

1 août 2016

illettrismeC’est la lecture de Pour la sociologie de Bernard Lahire, dont j’ai parlé dans ce billet, ainsi que mon intérêt sur tout ce qui touche l’analphabétisme qui m’a incité à lire L’invention de l’ « illettrisme » du même auteur. Selon la quatrième de couverture, l’auteur tente dans ce livre de démonter la machine qui a été mise en branle dans les années 1970 en inventant ce terme…

Avant-propos : L’auteur explique le contexte qui l’a porté à écrire ce livre et l’approche qu’il adoptera dans ses analyses.

Introduction générale : Cette introduction présente d’abord l’historique de l’apprentissage de l’écriture, insistant entre autres sur les différences notables à ses débuts entre les hommes et les femmes, les milieux urbains et ruraux, les métiers et les religions (les protestants lisent davantage, phénomène qui a perduré et se manifeste aussi au début du XXème siècle par la présence de plus de livres chez les protestants que chez les catholiques). Si pendant des siècles on a mesuré le niveau d’alphabétisation en observant la proportion de mariés qui signaient leurs documents, puis par la capacité de pouvoir lire (ou décoder) un texte, on a par la suite ajouté le critère de la compréhension des textes. De là est venue la notion plus vague d’analphabétisme «fonctionnel», accompagnée d’interprétations variables selon le sens qu’on accole à ce terme et d’un discours moralisateur. C’est justement ce discours que l’auteur entend analyser dans ce livre, par exemple l’utilisation de «lieux communs» et d’autres figures de rhétorique.

1. La fabrique publique de l’«illettrisme» : Pour que la société reconnaisse qu’un problème peut être social, il ne suffit pas qu’une situation existe et qu’elle soit un problème, mais il faut aussi qu’elle la perçoive comme un problème social. La pauvreté ou l’inégalité entre les hommes et les femmes ont existé pendant des siècles avant que la société les perçoive comme des problèmes sociaux et réagisse en conséquence. Il en est de même pour l’illettrisme.

L’organisme ATD Quart monde (ATD = aide à toute détresse, quart monde = extension du concept de tiers monde, l’étendant aux pauvres des pays industrialisés) fut à la base des sensibilisations pour que l’illettrisme soit considéré comme un problème social. Ayant pour objectif de lutter contre la pauvreté et les exclusions qu’elle entraîne, cet organisme a su faire percevoir l’illettrisme (complet et fonctionnel) comme une cause majeure de pauvreté et encore plus d’exclusion, et même des difficultés d’intégration des immigrants, même si l’importance accordée à cette cause tend à réduire celle des autres facteurs qui sont à leur origine.

L’auteur donne de nombreux exemples des contradictions du discours de cet organisme. Vantant d’un côté les expériences de vie des pauvres et les connaissances qu’ils en ont tirées, il n’hésite pas dans ses envolées plus misérabilistes à déplorer leur ignorance pour montrer la nécessité de combattre l’illettrisme. Il explique aussi que le néologisme illettrisme a été créé dans les années 1970 par ATD Quart monde en raison de la perception négative des termes analphabète, analphabétisme et alphabétisation, utilisés auparavant pour décrire la situation des immigrants qui ne lisaient et n’écrivaient pas le français (ou de l’analphabétisme dans les pays pauvres). Il y a des années que je me demande pourquoi les Français utilisent ce terme et pas nous. Là, je le sais…

L’auteur s’en prend ensuite à la définition large de l’analphabétisme (ou de l’illettrisme), qui englobe tout «obstacle à la participation entière et effective à la vie de la société». Il se demande alors de façon pertinente s’il y a quelqu’un qui ne ressent pas au moins un obstacle à sa participation «entière et effective à la vie de la société»… Un sondage a révélé en janvier 2015 que «80% des Américains seraient en faveur d’un étiquetage obligatoire des aliments contenant… de l’ADN» (source originale). Doit-on en conclure qu’au moins 80 % de la population des États-Unis est analphabète («au moins», car on peut ignorer qu’il y a de l’ADN dans tous les aliments sans désirer qu’on les étiquette)? Mais, bon, je m’éloigne du livre que je suis censé présenter…

Si l’illettrisme difficile à définir et la pauvreté facile à reconnaître sont aussi liés qu’on le dit, pourquoi ne pas concentrer ses efforts à lutter contre la pauvreté plutôt que contre l’illettrisme? Si les difficultés des illettrés à participer à la société n’ont jamais été prouvées, mais seulement énoncées, la difficulté des pauvres à influencer la politique est, elle, clairement démontrée. Je résume grossièrement cette partie du livre qui mérite beaucoup mieux, dans laquelle l’auteur nous montre comment un enjeu, certes important, mais secondaire, a pris le dessus sur les enjeux primaires (pauvreté, logements insalubres, mauvaise alimentation, etc.).

L’auteur explique ensuite que ce n’est qu’après l’adoption de l’école obligatoire à 16 ans que le phénomène de l’échec scolaire (ici, on parle du décrochage), petit frère de l’illettrisme, est apparu et est devenu un problème. Avant cela, les jeunes des classes qui quittent de nos jours l’école au secondaire ne s’y rendaient même pas. Comme l’école n’était pas obligatoire, on ne pouvait pas parler d’échec scolaire. Selon l’idéologie des critiques, ceux-ci ont cherché les «coupables» de ce nouveau «problème social» du côté de la pédagogie (trop marxisante!), des immigrants, voire des syndicats d’enseignants ou des conséquences de la pauvreté et de la stigmatisation des pauvres.

2. Rhétorique publique et thématiques : L’auteur revient sur les très nombreuses définitions de l’illettrisme (ses exemples s’étendent sur une grande partie de ce chapitre…) et surtout sur l’imprécision de ces définitions. Par exemple, des «situations d’inconfort social générées par une acquisition partielle des savoirs de base» peuvent se manifester bien différemment selon la personne et ses activités. Au bout du compte, toute personne peut être considérée comme illettrée dans un domaine ou un autre. Alors, comment mesurer un phénomène indéfinissable? On ne s’étonnera pas alors que l’auteur ait recensé des évaluations passant de 10 % de la population à 64 % (quelle précision!) et même à 80 %. Pourquoi pas 100 % si on considère que certaines définitions parlent de pouvoir se débrouiller dans tous les domaines de la vie en société? Pour l’auteur, toutes ces données sont «davantage des preuves rhétoriques que des preuves logiques». Elles visent plus à mettre ce «problème social» en évidence qu’à véritablement en mesurer l’ampleur.

Il poursuit en critiquant la tendance qu’ont les observateurs à citer des cas particuliers dramatiques pour personnaliser ce problème social et fournit de nombreux exemples à cet effet. D’autres insistent sur la honte ressentie par les illettrés qui utilisent toutes sortes de trucs pour camoufler leur «handicap» (perte de lunettes pour ne pas montrer qu’on ne sait pas lire, achat de journaux sans les lire, etc.), quand ils ne commentent pas le lien entre l’illettrisme et la délinquance, voire le crime.

L’auteur aborde ensuite les différents styles de rhétorique utilisés dans les discours en général et sur l’illettrisme en particulier. Ils peuvent aussi bien être basés sur la raison que sur l’amplification, sur l’émotion ou sur la passion. Quand l’illettrisme est considéré comme un fléau qui menace la République, l’ordre social ou même la démocratie, on peut retracer facilement les ficelles de la rhétorique utilisée…

3. Entre experts et savants : On le devine, l’auteur tente ici de distinguer et d’établir les points communs entre les personnes qu’on présente comme des experts et celles qu’on considère comme des savants. L’expert connaît le problème de près et s’y identifie (tout en sachant garder une certaine distance), et a un savoir relativement pointu dans certains domaines précis, tandis que le savant a une connaissance plus générale et garde plus de distance (parfois trop) entre le problème et son analyse. L’expert expliquera par exemple la cause de l’illettrisme, tandis que le savant se demandera, encore une fois par exemple, pourquoi l’illettrisme, qui est présent depuis toujours et l’est encore moins de nos jours, est devenu un problème social. L’auteur se voit bien sûr comme un savant!

Une courte mention qu’il a faite dans cette section m’a particulièrement rejoint. Il soulève le fait que toutes les enquêtes sont tenues individuellement, sans tenir compte de l’appui que bien de ces personnes reçoivent de leurs proches. Cela ne signifie pas que la situation des analphabètes soit enviable, mais qu’il faut savoir distinguer entre ceux et celles qui ont de l’aide, et ceux et celles qui n’en ont pas. Il s’attarde ensuite sur plus de 35 pages à décortiquer le discours d’un expert (Alain Bentolila) qui, entre autres, accuse les illettrés de nombreux maux, de violence, de crédulité (ils seraient notamment les premières victimes de la démagogie de l’extrême droite) et les considère comme des autistes sociaux et pratiquement des sous-humains, la lecture étant pour lui une condition nécessaire pour pouvoir agir sur le monde. Disons que cela ne fut pas la partie du livre que j’ai la plus appréciée, tant en raison de sa longueur et de ses répétitions que par le dégoût des attaques de cet «expert»…

4. L’«illettré» en fiction : L’auteur analyse dans ce chapitre les caractéristiques de personnages analphabètes dans des œuvres de fiction. Il montre que les lieux communs présentés dans les chapitres précédents ont une place prépondérante dans ces œuvres. On ne peut bien sûr pas demander à des auteurs de fictions d’analyser une réalité comme l’analphabétisme avec profondeur. Par contre, l’auteur montre bien que les lieux communs colportés par les supposés experts sont devenus comme des faits sur lesquels les auteurs de fiction basent leurs histoires.

5. Éthique et culture : Un des facteurs qui explique que la plupart des gens acceptent des définitions aussi floues de l’illettrisme et des estimations aussi variées de son importance est que cela leur permet de se distinguer facilement de ces personnes et de se faire croire qu’ils font partie d’une élite. En effet, en utilisant d’une part un discours misérabiliste outrancier (autistes sociaux, incapables de se réaliser, irresponsables, etc.), on se rassure de ne manifestement pas faire partie de cette catégorie de personnes, et en exagérant d’autre part leur nombre, on peut se sentir membre d’une élite qui, elle, contrôle sa vie et influence la société.

J’ai souvent pensé que ce facteur pouvait jouer dans le fait que tant de gens prennent un malin plaisir à prétendre que la moitié des Québécois sont analphabètes, même si cette moitié est le résultat de la définition utilisée (qui ne parle absolument pas d’analphabètes, comme on peut le voir dans ce billet). Ils sont nombreux, mais, fiou, je n’en fais pas partie, et, refiou, j’appartiens en fait à la moitié qui possède tous les outils pour pouvoir se démarquer des autres! Cela dit, bien d’autres facteurs, dont le biais de confirmation, peuvent expliquer cette croyance.

L’auteur aborde ensuite la question de l’autonomie qu’on met de nos jours sur un piédestal. Qu’on veuille favoriser l’autonomie des personnes, c’est bien, mais ça l’est moins de prétendre que les personnes qui ont des niveaux de lecture ou d’écriture moins élevés que les autres sont nécessairement dépendantes et que celles qui ont des niveaux plus élevés sont nécessairement autonomes, alors que personne ne peut l’être complètement, chaque être humain dépendant sur bien des aspects des autres.

Conclusion : Sociologie critique et «illettrisme» : L’auteur précise ici que le fait de critiquer le discours et la mauvaise mesure d’un phénomène (et de publier un livre ayant un titre provocateur comme L’invention de l’illettrisme) n’est nullement une négation de l’existence et de l’importance de ce phénomène. On peut de même critiquer le discours et la mesure de la pauvreté sans nier son existence et son importance. En soulignant les contradictions dans un discours portant sur un phénomène, on peut alors mieux circonscrire sa portée et développer des politiques et des actions qui seront plus pertinentes et efficaces.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Si la question de l’analphabétisme vous intéresse, ce livre est pour vous. Voilà bien un autre livre écrit par ce sociologue que je n’ai eu aucune difficulté à lire et à comprendre! On pourrait trouver que sa critique de la définition floue de l’analphabétisme, et donc de sa mesure, ne permet pas de se faire une idée précise de ce qu’est vraiment l’analphabétisme et de son étendue, mais, justement, est-ce possible de le faire? Chose certaine, en osant s’attaquer au discours dominant sur l’analphabétisme, autant celui porté par la gauche que celui porté par la droite, l’auteur nous donne amplement matière à réflexion!

 

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2 commentaires leave one →
  1. 2 août 2016 12 h 30 min

    Cet auteur est vraiment un nom à retenir.

    Aimé par 1 personne

  2. 2 août 2016 13 h 28 min

    En tout cas, je l’ai retenu! 😉

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