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Les personnes à bas salaires au Canada

3 août 2016

Salaire minimumDans la foulée des campagnes pour porter le salaire minimum à 15,00 $ de l’heure, de plus en plus d’études se penchent sur la question des bas salaires et sur les caractéristiques des bas salarié.e.s. Je me suis moi-même servi dans un billet datant d’environ trois mois de données publiées par l’Institut de la statistique du Québec (ISQ) pour présenter un portrait des personnes qui profiteraient d’une telle hausse au Québec.

Le Centre d’étude des niveaux de vie (CSLS) a publié il y a quelques semaines une étude originale sur le sujet (étude non couverte par les médias, à ma connaissance). Intitulée Trends in low-wage employment in Canada: incidence, gap and intensity, 1997-2014 (Tendances de l’emploi à bas salaire au Canada: sa fréquence, son écart et son intensité, 1997-2014), cette étude de Jasmin Thomas examine sous toutes ses coutures les tendances de l’emploi à bas salaire. Elle examine surtout l’évolution de la fréquence des emplois qui offrent moins que les deux tiers du salaire médian canadien des employé.e.s à temps plein (soit 16,01 $ en 2014), celle de l’écart moyen entre le salaire de ces personnes et les deux tiers du salaire médian, et celle de ce que l’auteur appelle l’intensité du bas salaire (incidence x écart = intensité). Comme cette étude est volumineuse (66 pages) et examine vraiment beaucoup d’aspects de la question, je me contenterai ici de présenter les principaux résultats.

Fréquence et écarts

Le graphique qui suit résume bien les constats généraux de l’étude. Notons que la population retenue est celle des salarié.e.s âgé.e.s de 20 à 64 ans et que les données proviennent des micro-données de l’Enquête sur la population active (EPA) de Statistique Canada.

salaires peu élevés1

Ce graphique compare l’évolution du niveau du salaire minimum réel (en fait la moyenne pondérée des niveaux de salaire minimum des provinces, ligne grise), c’est-à-dire en tenant compte de l’inflation, à l’évolution de la fréquence des emplois qui offrent moins que les deux tiers du salaire médian canadien (ligne pointillée) et à celle de l’écart moyen entre le salaire de ces personnes et les deux tiers du salaire médian (ligne bleue foncée). Pour pouvoir comparer l’évolution de ces variables qui ont des niveaux bien différents, l’auteur fait partir les données à 100 (en divisant chaque donnée de chaque série par la donnée de 1997).

Salaire minimum : Le salaire minimum réel a diminué d’un peu plus de 5 % entre 1997 et 2004 (de 8,91 $ à un peu moins de 8,50 $, en dollars de 2014), a augmenté légèrement entre cette année et 2007, puis plus fortement jusqu’en 2010 et enfin plus doucement jusqu’en 2014 (pour atteindre 10,40 $, en hausse de 17 % depuis 1997 ou de 22 % depuis 2004).

Fréquence : Malgré certaines variations annuelles, la fréquence du bas salaire a diminué d’environ 12 % de 1997 à 2008 (de 27,9 % à 24,5 %) avant de repartir en hausse pour se retrouver en 2014 très près du niveau de 1997 (soit à 27,6 %). Cette évolution dépend de nombreux facteurs. L’auteur avance que ce serait lié à la croissance économique. La fréquence des bas salaires aurait baissé lorsque la croissance fut élevée, soit avant la récession de 2008, et aurait augmenté par la suite en raison de la faible croissance. Il y a selon moi beaucoup d’autres facteurs qui peuvent avoir joué, dont l’évolution de l’importance relative de l’emploi dans les industries et les professions.

Écart : L’écart moyen entre le salaire des personnes à bas salaires et les deux tiers du salaire médian a évolué en grande partie à l’inverse du niveau du salaire minimum (en légère hausse de 22,7 % en 1997 à 23,4 % en 2008, puis en baisse plus importante par la suite pour se retrouver à 21,0 % en 2014). En effet, quand la valeur du salaire minimum stagne ou diminue, l’écart maximum entre le salaire des personnes à bas salaires et les deux tiers du salaire médian augmente (ce qui influence à la hausse l’écart moyen) et, à l’inverse, quand la valeur du salaire minimum augmente, les écarts maximums et moyens diminuent, ce qu’on peut constater à partir de 2008. L’auteur a d’ailleurs calculé que la corrélation entre le niveau du salaire minimum et l’écart moyen fut au cours de cette période de -0,69, ce qui est très élevé. Le reste de l’évolution de cet écart est lié à différents facteurs, notamment à la croissance du salaire médian, car quand celui-ci augmente, l’écart entre le salaire minimum et les deux tiers du salaire médian tend à augmenter, et à l’évolution de la fréquence, car, quand celle-ci augmente, c’est parce qu’il y a plus de monde qui gagne juste un peu moins que le deux tiers du salaire médian, faisant ainsi diminuer l’écart moyen. Le graphique montre d’ailleurs que les augmentations de la fréquence sont généralement associées à des baisses de l’écart, et vice-versa.

Fréquence des bas salaires selon certaines caractéristiques

L’étude examine ensuite le niveau de fréquence des bas salaires et de l’écart moyen selon un grand nombre de caractéristiques. Comme l’écart moyen varie peu selon les caractéristiques des personnes (quand on gagne moins que les deux tiers du salaire médian, notre salaire se situe toujours entre ce point et le salaire minimum), je ne résumerai que les principaux constats sur la fréquence :

  • elle était entre 1997 et 2014 environ 50 % plus importante chez les femmes que chez les hommes (32,8 % par rapport à 22,3 % en 2014), mais cette différence a diminué de façon importante au cours de la période étudiée (de 14,2 points de pourcentage en 1997 à 10,5 points en 2014);
  • elle était entre deux et trois fois plus élevée chez les jeunes de 20 à 29 ans que dans les tranches d’âge plus élevées, se situant entre 40 et 50 % selon les années par rapport à environ 20 % chez les salarié.e.s âgé.e.s de 30 à 49 ans et de 50 à 64 ans;
  • elle varie beaucoup selon le niveau de scolarité : alors qu’elle s’est maintenue entre 40 et 50 % chez les personnes ayant moins qu’un diplôme d’études secondaires (DES), elle s’est située entre 30 et 40 % chez les titulaires d’un DES, entre 20 et 25 % chez les titulaires d’un diplôme d’études postsecondaires, entre 14 et 18 % chez les titulaires d’un baccalauréat et entre 8 et 12 % chez les titulaires d’une maîtrise ou d’un doctorat;
  • elle était en 2014 la plus élevée dans les industries de l’hébergement et de la restauration (72 %), du commerce de détail (61 %) et de l’agriculture (57 %), et la moins élevée dans les services publics (4 %), l’administration publique (7 %) et la forêt, les mines et le pétrole (7 %), comme on peut le voir dans le graphique qui suit;

salaires peu élevés2

  • elle était beaucoup plus élevée (entre 45 % et 50 %) chez les personnes travaillant à temps partiel que chez celles travaillant à temps plein (assez stable à 20 %);
  • en tenant compte du coût de la vie, elle était en 1997 plus basse que la moyenne canadienne (26,7 %) en Colombie-Britannique (24,0 %), en Alberta (24,3 %) et au Québec (25,4 %) et beaucoup plus élevée que cette moyenne dans les provinces de l’Atlantique (entre 34,2 % et 41,1 %); elle était en 2014 plus basse que la moyenne canadienne (26,0 %) en Alberta (17,4 %), en Saskatchewan (20,2 %) et au Québec (22,1 %) et beaucoup plus élevée que cette moyenne dans les provinces de l’Atlantique (entre 29,3 % et 33,7 %) et en Ontario (30,4 %); ces proportions et leur évolution s’expliquent surtout par la croissance économique et le coût de la vie.

Effet d’une hausse du salaire minimum à 15,00 $ sur la fréquence du bas salaire et son écart

L’auteur examine ensuite l’effet d’une hausse du salaire minimum à 15,00 $ sur la fréquence du bas salaire et sur son écart. Comme il suppose que cette hausse n’aurait aucun effet sur les salaires qui sont plus élevés que les deux tiers du salaire médian (16,01 $ en 2014, je le rappelle), l’auteur ne prévoit aucun impact sur la fréquence. Selon moi, il y en aurait un, car le salaire minimum est souvent un repère pour les salaires qui lui sont légèrement plus élevés. Par contre, cet effet serait très difficile à estimer (car on doit supposer des réactions à un type d’événement qui n’est jamais arrivé) et, de fait sûrement de faible ampleur.

Par contre, l’effet sur l’écart moyen entre les salaires des personnes qui gagnent moins que les deux tiers du salaire médian et les deux tiers du salaire médian serait majeur. Par exemple, si toutes les personnes gagnant moins que les deux tiers du salaire médian (16,01 $) gagnaient le salaire minimum (15,00 $), l’écart moyen serait de 6,3 % (1,01 $ / 16,01 $ = 6,3 %). En supposant que personne touchant entre 15,00 $ et 16,01 $ ne verrait son salaire augmenter (ni que personne gagnant disons 14,00 $ actuellement ne toucherait plus de 15,00 $), hypothèse selon moi extrême, l’écart moyen en 2014 passerait de 21,0 % actuellement à 5,8 %. Enfin, peu importe la précision de ce calcul, il est clair que l’écart moyen diminuerait énormément!

Et alors…

C’est la première fois que je vois une étude aborder la question des bas salaires de cette façon. Si les caractéristiques des personnes à bas salaires décrites dans cette étude sont très semblables à celles révélées par d’autres études (dont celle de l’ISQ dont j’ai parlé en début de billet), elle fournit beaucoup plus de précision sur les industries dans lesquelles travaillent ces personnes et apporte un angle supplémentaire en comparant la situation dans les différentes provinces. En outre, l’examen de l’écart moyen entre les salaires des personnes qui gagnent moins que les deux tiers du salaire médian et les deux tiers du salaire médian montre l’importance du niveau du salaire minimum pour que les gens à bas salaires soient moins désavantagés et reçoivent un salaire décent.

Il est certain qu’aucune étude du genre ne peut révolutionner l’analyse de la situation des personnes à bas salaires, car on en sait déjà beaucoup, mais celle-ci rajoute une brique à l’édifice de cette analyse.

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