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L’idolâtrie du marché

8 août 2016

idolâtrieLe livre L’idolâtrie du marché – critique théologique de l’économie de marché de Hugo Assmann et Franz Josef Hinkelammert m’a été recommandé par Ianik Marcil. Il vise à montrer que le capitalisme, notamment ses croyances sur le rôle automatiquement bénéfique des marchés, comporte de nombreuses ressemblances avec les dogmes religieux. Comme il s’agit d’un livre relativement complexe, je vais me contenter d’en présenter seulement quelques parties. Cela permettra tout de même de comprendre son approche.

Les présupposés tacites

Assmann s’attarde dans le deuxième chapitre à un ensemble d’hypothèses qui sous-tendent les modèles économiques orthodoxes (surtout classiques et néoclassiques, mais pas seulement), mais qui ne sont pas présentées de façon explicite ou suffisamment explicite. Ce qu’il appelle les «présupposés tacites» seraient, selon lui, «étrangers et contraires à la vie». Je vais ici citer les plus importants :

  • la théorie orthodoxe ne tient pas compte des valeurs, considérant qu’elles n’ont pas leur place en économie; pourtant tout l’édifice de l’économie classique repose sur la supposée préséance des intérêts privés qui permettraient, grâce à l’intervention quasi divine de la main invisible, d’assurer le bien-être de tout le monde; la théorie ne précise pas que la préséance des intérêts privés n’est pas une création spontanée, comme elle veut nous le faire croire, mais est en fait une application de l’utilitarisme;
  • cette théorie n’accorde officiellement aucune importance aux inégalités, car elle présuppose que le marché redistribue toujours de la façon la plus efficace;
  • les marchés et la théorie classique ne peuvent pas tenir compte des externalités; comme elles embêtent les économistes classiques, ils préfèrent ne pas les intégrer à leur théorie;
  • cette théorie repose aussi sur le concept de l’équilibre vers lequel tout marché tend, sans jamais démontrer qu’un tel équilibre existe;
  • la théorie évacue ce qui l’embête d’autres façons, notamment en supposant que les actions ne sont pas liées entre elles, abusant de l’expression «ceteris paribus» (toute chose étant égale par ailleurs), alors qu’aucune activité économique ne peut être réalisée pendant que rien d’autre ne change;
  • on suppose que l’être humain est parfaitement rationnel (l’homo œconomicus), sans tenir compte de ses véritables comportements;
  • le travail et la souffrance du travailleur n’ont aucune valeur en soi, seul le prix sur le marché nous indique la valeur de ce qui a été créé par le travail;
  • on ne tient nul compte de l’efficience sociale du capitalisme (ou de son inefficience…);
  • le modèle classique repose sur des raisonnements circulaires (c’est comme cela parce c’est comme cela) et est donc non réfutable, par le fait même non scientifique (voir Karl Popper).

L’idolâtrie du marché

Le marché est pour beaucoup de monde la seule solution, la seule vérité. Comme le disait Margaret Thatcher, il n’y a pas d’autre choix (l’auteur cite Hayek qui a dit la même chose dans les années 1970; or Thatcher s’inspirait beaucoup de Hayek…). Hors des marchés, point de salut! Il est ironique de constater que ce livre a été écrit en 1989, l’année où fut conçu le consensus de Washington, recette qui fut par la suite imposée par le FMI et la Banque mondiale aux pays qu’ils «aidaient» en exigeant des ajustements structurels considérés comme la seule façon de prendre la voie de la croissance, notamment en Amérique du Sud, région d’où vient Assmann… Et cela n’est qu’un aspect de ce que l’auteur appelle l’idolâtrie du marché :

  • les péchés (égoïsme, cupidité, intérêt privé, etc.) ne sont pas que pardonnés, mais deviennent des vertus grâce à la magie de la main invisible, assurant le bien-être de tout le monde;
  • mais, pour que la main invisible agisse correctement, il faut la laisser faire pour que la destinée promise par le marché se réalise;
  • il faut aussi faire des sacrifices au dieu marché, en se serrant la ceinture, en payant sa juste part (ça, ce n’est pas dans le livre…), en endurant le travail mal payé, en acceptant un taux de chômage dit naturel et un taux de pauvreté dit «normal», et en souffrant pour pouvoir aller au ciel… euh, je veux dire avant que la magie du retour à l’équilibre ne daigne manifester ses effets grâce à sa capacité autorégulatrice (l’auteur revient plus loin plus en détail sur le concept du sacrifice);
  • on personnalise aussi le marché pour nous convaincre de son autonomie : non seulement peut-il être nerveux, mais il peut aussi connaître la panique ou subir l’épreuve de l’angoisse, tout en pouvant «vivre» des périodes d’euphorie;
  • à l’inverse, l’être humain, qui doit pourtant être l’objectif premier de toute activité économique, est assimilé à une marchandise, devient une ressource humaine, comme l’environnement qui devient une ressource naturelle et qui n’a aucune autre valeur.

L’auteur conclut :

«L’idolâtrie est un phénomène qui imprègne les relations commerciales en tant que telles, dans la mesure où elles se déroulent dans une atmosphère préservée de toute considération de caractère non mercantile, en relation avec la vie sociale des hommes. (…) L’idolâtrie du marché est, en premier lieu, la conviction, pratique et non critique, que les critères de marché sont l’élément déterminant et tendanciellement exclusif permettant de juger de la valeur d’une gestion de l’économie.»

Les sacrifices humains

Les religions ont bien souvent valorisé les sacrifices pour calmer son dieu ou lui plaire. Le sacrifice du fils de Dieu (pour faire pardonner les humains) dans le christianisme en est un exemple patent. L’auteur donne plein d’autres exemples, dont l’Inquisition, les Croisades et bien d’autres guerres religieuses.

L’économie néolibérale n’est pas en reste. Elle aussi aime bien les sacrifices. Pour compléter les exemples mentionnés plus tôt, l’auteur mentionne :

  • le terrorisme économique;
  • la destruction de la nature;
  • la pollution délétère;
  • les attaques à la santé et à la vie de travailleurs et de populations entières (l’auteur ne pouvait connaître le sacrifice des employées du Rana Plaza, mais connaissait notamment les piètres conditions de santé et sécurité au travail dans les mines);
  • que l’économie néolibérale prétend que seule une minorité est censée être sacrifiée, alors que, dans les pays pauvres, c’est la majorité qui l’est (et avec la hausse des inégalités, cette proportion tend aussi à augmenter dans les pays riches);
  • que les mesures d’austérité, imposées à l’époque surtout dans les pays en développement mais de nos jours imposées surtout en Europe et, dans une moindre mesure ici, font aussi augmenter l’importance de cette minorité sacrifiée.

La suite

Pour la suite du livre, je vais me limiter à mentionner les principaux sujets abordés :

  • les conditions dans lesquelles des sacrifices sont acceptables;
  • les principes à la base de la théologie de la libération;
  • (les sujets suivants sont écrits par Franz Josef Hinkelammert) les liens, les spécificités et les oppositions entre les sphères économiques et politiques;
  • les liens entre le fondamentalisme chrétien et le néolibéralisme aux États-Unis (et ailleurs);
  • l’économie néolibérale et les politiques du développement, de l’environnement et de la paix;
  • l’instrumentalisation du ciel (dans le sens de paradis) pour convaincre les pauvres de ne pas se révolter, car ils seront éternellement heureux au ciel, mais iront en enfer s’ils se révoltent;
  • la vision de Marx et des marxistes de la religion et de ses idoles;
  • la relation entre la théologie et l’économie, surtout en regard de la situation de la pauvreté et de l’exclusion.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Je ne sais pas trop… D’une part, les thèses présentées dans ce livre sont originales et pertinentes. D’autre part, j’ai eu souvent beaucoup de difficulté à suivre les raisonnements des auteurs, idolâtrie1surtout du premier. Ce n’est pas l’aspect religieux qui m’a dérangé, mais la propension de l’auteur de fonctionner en spirale (comme trop d’écrits philosophiques…), c’est-à-dire de faire le tour de la question en cercles qui se rapprochent de l’objet de son propos, mais trop souvent sans l’atteindre! Ou, s’il l’atteignait, j’étais trop perdu pour m’en apercevoir…

J’exagère bien sûr un peu, sinon je n’aurais jamais pu écrire ce billet! Mais il demeure que ce genre de livre me donne parfois un peu mal à la tête…

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