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Les métaphores et trompe-l’oeil de l’économie

22 août 2016

métaphoresAvec le livre Les passagers clandestins – métaphores et trompe-l’œil dans l’économie, Ianik Marcil s’attaque au «discours économique et politique contemporain [qui] est truffé de métaphores et de trompe-l’oeil masquant la réalité et la complexité des phénomènes sociaux (…)» et propose leur déconstruction, «première étape nécessaire à la réappropriation du langage et à la construction d’un nouveau discours économique».

Après une dédicace à Bernard Maris et à Gilles Dostaler qui ont «changé [sa] vie intellectuelle» et un avant-propos où il explique pourquoi il dénonce l’usage abusif des métaphores (par lesquelles «on présente des images comme si elles constituaient une description véridique de la réalité») et le recours fallacieux des trompe-l’œil (qui «mystifient notre perception de la réalité»), on entre dans le cœur du livre. Je vais ici tenter de simplement mentionner les sujets abordés dans chacun des chapitres qui composent ce livre pour laisser le plaisir à ses lecteurs éventuels de découvrir leur contenu plus en détail.

Les passagers clandestins : L’auteur développe dans ce chapitre l’idée que les gens qui abusent des métaphores et qui recourent aux trompe-l’œil font «figure des passagers clandestins de la pensée : ils tirent profit d’une apparence de vérité sans payer leur dû de réflexion» et «sous-entendent l’impossibilité d’y changer quoi que ce soit». Il donne ensuite quelques exemples de métaphores et de trompe-l’œil à remettre en question, puis explicite le concept de néolibéralisme qu’il considère comme un fourre-tout qui veut tout ou ne rien dire (un trompe-l’œil de gauche?😉 ). Et il termine ce chapitre en affirmant que le néolibéralisme est maintenant derrière nous, ayant laissé la place au post-libéralisme, qui est, si cela est possible, encore pire, car apolitique et plus hégémonique…

La main invisible : L’auteur explique le concept derrière cette métaphore (qui signifie que «la poursuite de l’intérêt individuel, non coordonné, permet l’atteinte de la prospérité économique et du bien-être collectif») et montre qu’il existait en fait bien avant qu’Adam Smith, considéré le père de la pensée économique classique, ne l’énonce en lui accolant la métaphore de la main invisible. Il en profite pour faire un survol des principaux penseurs qui ont développé la pensée économique basée sur ce concept (Quesnay, Hayek, Walras et bien d’autres), tout en les critiquant avec raison et en remettant les bases de l’analyse économique à leur place, soit humaine…

La dictature quantitativiste et mathématicienne : Comme son titre l’indique, ce chapitre s’attaque à la fascination des économistes pour les chiffres et surtout pour l’utilisation abusive des mathématiques pour mieux comprendre les réalités économiques. Il montre entre autres à quel point la mesure statistique la plus répandue, la moyenne, peut être trompeuse (ou peut être un trompe-l’œil) et encore pire, que la modélisation mathématique de l’économie à partir d’hypothèses fausses et réductrices de la complexité de l’économie n’est qu’un moyen de rendre «scientifique» des visions du monde en fait idéologiques.

Chacun pour soi, tous contre les autres : L’auteur montre cette fois le simplisme du concept d’homo œconomicus, cet être irréel qui ne s’intéresse qu’à ses intérêts égoïstes, et donne des exemples des métaphores utilisées pour l’imposer (utilisateur-payeur, clientèle étudiante, contribuable, ressources humaines, capital humain à développer, etc.). Or cet être ne tiendrait pas du tout compte de la réalité des humains réels : «Si la modélisation psychologique simpliste de l’homo œconomicus rate sa cible et, au final [sic], n’explique rien, c’est qu’elle fait l’impasse sur les nécessaires interrelations entre les humains et les institutions qui en résultent, ancrées dans une réalité historique, culturelle et sociologique déterminée». Il termine ce chapitre en distinguant les concepts d’individualité et d’individualisme.

La juste part et le bon père de famille : Comme le titre nous le laisse penser, l’auteur déconstruit ici ces deux métaphores (et bien d’autres). La première (la juste part) a été utilisée ad nauseam durant la grève étudiante de 2012, négligeant les avantages dont toute une société peut bénéficier d’avoir une population instruite et le principe de solidarité sur lequel cette société doit reposer. La deuxième est non seulement patriarcale et sexiste, mais confond la gestion d’un ménage avec celle d’un État.

On veut votre bien, et on va l’avoir : L’auteur aborde cette fois les métaphores et trompe-l’oeil sur la contribution respective des secteurs public et privé à la création de richesse et à la satisfaction des besoins. Il en profite pour débusquer d’autres expressions qui visent à donner une meilleure image au secteur privé, même quand ses activités nuisent au bien commun.

Trésor de guerre et doux commerce : Dans ce chapitre, l’auteur nous parle de la monnaie et de son rôle, que certains jugent inexistant, sur l’économie réelle. Il poursuit en nous présentant l’entrepreneur, ce supposé créateur de richesse vénéré, et en contestant la vision du rôle pacificateur du commerce.

Se réapproprier le discours : L’auteur conclut en comparant les économistes qui utilisent des métaphores et trompe-l’œil au médecin malgré lui de Molière qui se fait passer pour ce qu’il n’est pas grâce à ses atours… Il précise que les métaphores peuvent être bien utiles tant qu’on montre clairement qu’elles en sont et qu’on ne les utilise pas comme si elles représentaient la réalité. Il termine cette conclusion en montrant clairement que l’économie n’est qu’un outil pour permettre à l’être humain de se consacrer à la vie de l’esprit et à la politique (en citant le texte que j’ai présenté dans ce billet, comme quoi les grands esprits se rencontrent!). Pour ce, il faut «se réapproprier le discours, affirmer un refus global de l’utilitarisme et de l’économisme», donc déconstruire la rhétorique dominante et mieux comprendre notre monde.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! Ce livre sera pour moi une source inépuisable d’expressions qui me tapent sur les nerfs (même si j’ai déjà abordé un certain nombre des métaphores citées dans ce livre…)! Plus sérieusement, l’auteur a trouvé selon moi un moyen très amusant et très pédagogique pour en fait s’attaquer au fonctionnement de l’économie mondiale et aux théories fumeuses qui servent de paravent aux économistes et dirigeants qui nous mènent à sans cesse plus d’inégalités et directement dans le mur en termes environnementaux. Et ça se lit en quelques heures. Ne boudez pas votre plaisir!

6 commentaires leave one →
  1. 22 août 2016 10 h 01 min

    Je crois qu’inconsciemment, j’attendais ta critique avant d’ajouter ce livre à ma liste à lire: c’est maintenant fait!

    Aimé par 1 personne

  2. 22 août 2016 16 h 06 min

    Fiou, quelle confiance!😉

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  3. benton65 permalink
    23 août 2016 22 h 29 min

    Dans la série documentaire « Capitaliste », on parle de la fameuse expression « la main invisible » d’Adam Smith. Or il le mentionne une seule fois dans ses écrits et cela n’a peu a voir avec le libre marché. Smith disait que chaque pays produit certains biens selon son expertise comme l’Espagne qui produit son vin et en vendra à l’Angleterre et l’Angleterre qui produit du verre et en vendra à l’Espagne. Qu’est-ce qui empêcherait les producteurs anglais de transférer sa production de verre en Espagne ? La main invisible, c’est-à-dire en gros sa conscience nationaliste!
    On voit qu’avec la mondialisation et la délocalisation, la « main invisible » de Smith est d’une inefficacité totale!

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  4. benton65 permalink
    23 août 2016 22 h 36 min

    Autres trompe-l’oeil:
    L’État providence: Comme on paie de l’impôt pour les services de l’État, disons qu’elle est de plus en plus providence pour ceux qui en paient moins ou peu, c’est-à-dire les entreprises et les riches grâce aux paradis fiscaux et/ou l’évitement fiscal!

    Dire les vrais affaires: Finalement, il semble que les vrais affaires se résume a des affirmations populismes!

    Dire tout haut ce que le monde pense tout bas: Justement, si le monde le pense tout bas, c’est que ce sont des… bassesses!

    Aimé par 1 personne

  5. 23 août 2016 22 h 43 min

    Hum, oui, il ne parle qu’une fois de la main invisible dans son livre et cela ne touche pas le libre marché comme tel, mais c’est pour imager le fait que l’égoïsme du boulanger qui veut faire des profits permet une amélioration du bien-être de tous… Donc qu’un vice peut se transformer en vertu grâce à la main invisible.

    Ce que tu dis ressemble plus, il me semble, à la théorie des avantages comparatifs de David Ricardo (il parlait du vin du Portugal et du tissu anglais). Mais, je me trompe peut-être…

    https://fr.wikipedia.org/wiki/Théorie_du_commerce_international#Th.C3.A9orie_ricardienne_des_avantages_comparatifs

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  6. benton65 permalink
    23 août 2016 22 h 53 min

    Effectivement, cela me revient, il y avait une section « Ricardo » dans le documentaire. Je crois que Ricardo se basait sur les affirmations de Smith qu’il adaptait a sa façon. Smith fut souvent « adapté » voire utilisé par les économistes du libre marchés.
    Et l’exemple que vous citex était bien la même utilisée dans le documentaire…

    Aimé par 1 personne

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