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Les revenus des diplômé.e.s selon la discipline

7 septembre 2016

baristaDans l’imaginaire populaire, les études universitaires en sciences sociales et en sciences humaines ne servent pas à grand-chose quand vient le temps de trouver un emploi. On a d’ailleurs appris l’an dernier qu’un ministre de l’Éducation japonais a demandé aux universités de ce pays de fermer ou de diminuer l’importance de leurs départements de sciences humaines et sociales, car leurs diplômé.e.s ne serviraient pas les besoins de la société.

Pour combattre cette perception, j’utilisais jusqu’à récemment une étude de Statistique Canada intitulée Les diplômés en sciences humaines et sociales et le marché du travail qui nous révélait qu’en fait les taux d’emploi et les revenus des diplômé.e.s de plus de 45 ans dans ces matières étaient encore plus élevés que ceux des diplômé.e.s de plus de 45 ans dans des programmes d’études appliquées (commerce, gestion, sciences et technologies de la santé et du génie, mathématiques, sciences physiques, etc.). Ils étaient toutefois plus faibles dans toutes les tranches d’âge moins élevées. Si cette étude est intéressante, elle date malheureusement de 2001 et ses constats portent sur une période allant de 1993 à 1997. J’attends depuis ce temps que d’autres études examinent cette question.

Une étude récente de l’Education Policy Research Initiative (EPRI) de l’Université d’Ottawa, intitulée Barista or Better? New evidence on the earnings of postsecondary education graduates: A Tax Linkage Approach (Barista ou mieux? Nouveaux résultats sur les gains des diplômé.e.s postsecondaires : une approche de jumelage des données fiscales), est la première que je vois depuis ce temps qui s’approche de l’étude que j’ai citée dans le paragraphe précédent. Comme dans l’imaginaire populaire, les auteur.e.s (qui sont cinq, dont une femme) se demandent si les études postsecondaires dans un domaine lié aux sciences sociales et aux sciences humaines (ou, encore pire, aux arts) condamnent vraiment les futur.e.s diplômé.e.s à se contenter d’un emploi de barista (comme je ne connaissais pas ce terme avant de lire cette étude, je précise qu’il s’agit, selon Wikipédia, d’une «personne derrière un comptoir, servant à la fois des expressos et des boissons alcoolisées», quoique cette expression soit davantage liée au service du café qu’à celui de boissons alcoolisées). Les auteur.e.s ajoutent qu’il est essentiel de confirmer ou d’infirmer ce genre d’impressions pour fournir une information fiable pour que les personnes qui effectuent un choix de programmes puisse le faire de façon éclairée.

Données

Les données utilisées dans cette étude proviennent des diplômé.e.s de 14 établissements postsecondaires de quatre provinces (on n’en sait pas plus). Les auteur.e.s ont pu jumeler les diplômé.e.s de 2005, 2007, 2009 et 2011 de ces établissements à leurs déclarations fiscales entre 2005 et 2013. On voit que la période où des données sont disponibles est bien plus courte que celle présentée dans l’étude de 2001 (il y a sûrement très peu de diplômé.e.s qui ont au moins 45 ans huit ans après la fin de leurs études), mais bon, c’est mieux que rien! En outre, les auteur.e.s ont retiré de l’échantillon les personnes encore aux études, celles dont on n’a pas retrouvé de déclaration de revenus et celles qui ont gagné moins de 1000 $ une année donnée. Ces restrictions réduisent l’échantillon de 58 à 67 % selon les années et le type de diplôme (collégial et universitaire). Ils n’ont aussi pas tenu compte des diplômé.e.s en médecine, en dentisterie et en pharmacie. Il est quand même resté entre 7400 et 10 900 données par année pour les diplômé.e.s de collèges et entre 14 000 et 18 000 données par année pour les diplômé.e.s universitaires, des échantillons beaucoup plus élevés que pour l’étude de 2001 (moins de 1000 données par groupe).

Comme les données publiées dans cette étude sont très nombreuses (et d’autres sont accessibles sur un site Internet consacré à cette étude), je ne présenterai ici que les résultats que j’ai jugés les plus importants.

Faits saillants

En moyenne, le revenu (en dollars constants de 2014) des diplômé.e.s universitaires de 2005 a augmenté de 66 % entre 2005 et 2013, passant de 45 200 $ à 74 900 $, tandis que celui des diplômé.e.s collégiaux de 2005 a augmenté de 59 %, passant de 33 900 $ à 54 000 $. On voit donc que, même si la période analysée est bien plus courte que celle de l’étude de 2001, la durée est tout de même suffisante pour observer des changements importants dans le revenu de ces diplômé.e.s.

Diplômé.e.s universitaires

barista1Le graphique ci-contre montre l’évolution des revenus des diplômé.e.s universitaires par discipline d’études. Je ne relèverai que les résultats les plus significatifs :

  • c’est dans les domaines de la santé et du génie que les revenus annuels de l’année suivant la diplomation furent les plus élevés pour toutes les cohortes, ceux-ci gravitant autour de 60 000 $; par contre ceux des diplômé.e.s en génie ont augmenté d’un peu plus de 75 % entre 2005 et 2013 (pour atteindre environ 100 000 $) alors que ceux des diplômé.e.s en santé n’ont augmenté que de 16 % (probablement parce qu’ils travaillent dans des domaines plus conventionnés et ont moins souvent des promotions);
  • les revenus annuels de départ des diplômé.e.s en sciences sociales et en sciences humaines étaient nettement moins élevés que la moyenne (entre 30 et 40 000 $ par rapport à la moyenne de 45 200 $) et ont augmenté de 70 à 75 % entre 2005 et 2013, soit légèrement plus que la moyenne (66 %), pour atteindre entre 60 et 65 000 $; la légende des baristas qui gagnent selon les auteur.e.s environ 22 000 $ par année est donc totalement contredite;
  • par contre, il est vrai que les revenus annuels de départ des diplômé.e.s en Beaux-Arts furent les moins élevés en 2005 (environ 30 000 $), mais ils ont crû d’environ 55 % entre 2005 et 2013 pour atteindre 45 000 $, le double de ceux des baristas!

On peut observer à la Figure 10 de la page numérotée 26 de l’étude que les revenus annuels des femmes étaient parfois inférieurs et parfois supérieurs à ceux des hommes en 2005, l’année d’obtention du diplôme, mais ont beaucoup moins augmenté que les leurs dans toutes les disciplines. Les auteur.e.s expliquent cette croissance plus faible par trois facteurs :

  • la répartition des diplômé.e.s par sous-discipline (par exemple plus d’hommes en économie et plus de femmes en sociologie dans les sciences sociales);
  • la tendance des femmes à travailler moins d’heures en raison des obligations familiales, et à s’absenter pour des grossesses (ce qui influence surtout la croissance des revenus), ce qui réduit leurs années d’expérience;
  • la discrimination au sein du marché du travail.

Diplômé.e.s des collèges

barista2Le graphique ci-contre montre l’évolution des revenus des diplômé.e.s des collèges par discipline d’études (PPT Services = services personnels, de protection et de transport).

  • c’est encore dans les domaines de la santé et du génie (techniques de génie, plus précisément) que les revenus annuels de l’année suivant la diplomation furent les plus élevés pour toutes les cohortes, ceux-ci gravitant autour de 40 000 $; par contre ceux des diplômé.e.s en génie ont augmenté de près de 80 % entre 2005 et 2013 (pour atteindre environ 72 000 $) alors que ceux des diplômé.e.s en santé n’ont augmenté que de 25 % pour atteindre un peu plus de 49 000 $;
  • comme ces données proviennent de collèges qui enseignent des programmes techniques, il n’y a pas de disciplines liées aux sciences sociales et aux sciences humaines; la discipline qu’on peut le plus associer à ce genre d’études est probablement les arts et l’éducation;
  • les revenus annuels de départ des diplômé.e.s en arts et en éducation étaient légèrement moins élevés que la moyenne (environ 29 600 $ par rapport à la moyenne de 33 900 $) et ont augmenté de 40 % entre 2005 et 2013, soit nettement moins que la moyenne (59 %), pour atteindre environ 41 500 $; la légende des baristas ne tient donc pas plus pour les diplômé.e.s du niveau collégial;
  • par contre, les revenus annuels de départ des diplômé.e.s en Beaux-Arts furent d’à peine 25 000 $ en 2005, guère plus que celui estimé pour les baristas (22 000 $), mais s’en sont rapidement éloigné pour atteindre 41 000 $ en 2013 (presque autant que les diplômé.e.s en arts et en éducation grâce à une hausse de 64 %, hausse légèrement supérieure à la moyenne), soit environ 85 % de plus que les revenus des baristas.

Encore ici, les revenus annuels des femmes n’étaient que légèrement inférieurs à ceux des hommes en 2005, l’année d’obtention du diplôme, mais ont beaucoup moins augmenté que les leurs dans toutes les disciplines (voir la Figure 25 de la page numérotée 48 de l’étude). L’écart le plus grand s’observe dans les services personnels, de protection et de transport, probablement parce que les femmes sont proportionnellement plus nombreuses que les hommes dans les services personnels (comme la coiffure), où les revenus sont relativement faibles, et proportionnellement moins nombreuses dans les services de protection (comme en techniques policières) et de transport, où les revenus sont relativement élevés.

Et alors…

Même si la période couverte par cette étude est relativement courte, elle permet tout de même de déboulonner certains mythes, même si je trouve le mythe du barista particulièrement grossier. Les auteur.e.s aimeraient pouvoir disposer ds données de plus d’établissements postsecondaires, voire de tous. Cela serait bien sûr intéressant, notamment parce que cela permettrait une analyse plus poussée, par exemple par disciplines spécifiques plutôt que par groupes de disciplines. Il est en plus regrettable que ces données ne permettent pas de savoir dans quelles industries et professions ces personnes travaillent, mais n’en demandons pas trop!

En outre, la période couverte par cette étude est trop courte pour pouvoir comparer ses données avec celles de l’autre étude dont j’ai parlé au début de ce billet, notamment sur la situation comparative des personnes âgées de 45 ans et plus. Par contre, il est possible de voir si la trajectoire se ressemble, mais seulement pour les diplômé.e.s universitaires (car la première étude ne couvre que ces diplômé.e.s). Le graphique qui suit nous indique en effet l’évolution des écarts de revenus selon l’âge, le sexe et le grand domaine d’étude (sciences humaines et sociales, et programmes d’études appliquées).

barista3

On pourrait en effet associer les revenus de départ de l’étude présentée dans ce billet à ceux des moins de 25 ans de ce graphique et les revenus huit ans après à ceux de 25 à 34 ans de ce graphique. Malheureusement, les tendances indiquées dans ce graphique sont opposées chez les hommes et les femmes : chez les premiers, l’écart s’est rétréci et chez les deuxièmes il s’est agrandi. En outre, dans l’étude actuelle, les écarts se sont grosso modo maintenus entre les revenus des hommes et des femmes en sciences humaines et sociales, et ceux des hommes et des femmes dans les programmes d’études appliquées. Il faudra donc attendre des séries plus longues pour l’étude présentée dans ce billet pour savoir si la tendance au rapprochement des revenus dans ces domaines pour les personnes âgées de 45 ans et plus s’observe encore de nos jours.

Bref, on ne peut guère aller plus loin que les conclusions des auteurs de cette étude : il est faux de prétendre que les études en sciences sociales et humaines ne donnent rien, mais il demeure que les revenus des diplômé.e.s en sciences appliquées sont plus élevés au moins au cours des huit années qui suivent leur diplomation.

4 commentaires leave one →
  1. 7 septembre 2016 8 h 48 min

    C’est un sujet fascinant en effet! Et il faudrait plus d’études sur la question!

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  2. 7 septembre 2016 10 h 47 min

    En effet! J’y reviendrai sûrement un jour…

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  3. Luc Poitras permalink
    8 septembre 2016 15 h 17 min

    Il faut néanmoins avoir en tête que cette étude porte sur les revenus obtenus par les diplômés en question, indépendamment de la nature du métier qu’ils exerceront pendant les huit années subséquentes. Ce qui pourrait expliquer la distorsion entre les résultats de cette étude et le vécu de ceux et celles dont les revenus proviennent exclusivement du domaine lié à leur diplôme, comme l’explique fort bien le texte suivant à propos des musiciens.
    http://www.servicecanada.gc.ca/fra/qc/emploi_avenir/statistiques/5133.shtml

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  4. 8 septembre 2016 15 h 42 min

    Votre commentaire rejoint ce que j’ai voulu dire en écrivant «Il est en plus regrettable que ces données ne permettent pas de savoir dans quelles industries et professions ces personnes travaillent».

    «comme l’explique fort bien le texte suivant à propos des musiciens»

    C’est en effet un texte pertinent. Il montre aussi que les données des recensements et de l’Enquête nationale auprès des ménages, même si elles peuvent compléter le portrait en indiquant les professions dans lesquelles les diplômés d’un programme d’études travaillent (par exemple à l’aide du fichier 99-012-X2011056, le 31ème de cette page :
    http://www12.statcan.gc.ca/nhs-enm/2011/dp-pd/dt-td/Lp-fra.cfm?LANG=F&APATH=3&DETAIL=0&DIM=0&FL=A&FREE=0&GC=0&GID=0&GK=0&GRP=0&PID=0&PRID=0&PTYPE=105277&S=0&SHOWALL=1&SUB=0&Temporal=2013&THEME=96&VID=0&VNAMEE=&VNAMEF=), ne peuvent fournir un portrait complet. Cela dit, je pensais un jour utiliser ce fichier pour un autre billet, mais il contient tellement d’information que le choix des parties à présenter serait tout un enjeu. Finalement, comme ce fichier vient de l’Enquête nationale auprès des ménages (qui était à participation volontaire), il compte beaucoup de trous dans les données par profession (et encore plus si on les recoupent par tranches d’âge, ce qui serait fort intéressant)…

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