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Sciences et vérités

19 septembre 2016

Sciences et véritéOn associe souvent les sciences à la vérité. Mais est-ce vraiment le cas? Et à quel point? Dans son livre De la vérité dans les sciences, le physicien Aurélien Barrau se pose ces questions et, sans y répondre formellement, entend susciter la réflexion sur ce sujet.

Prologue : L’auteur explique dans ce court prologue le contexte qui l’a amené à écrire ce livre (une rencontre entre des philosophes et des scientifiques sur la vérité dans les sciences) et présente ses objectifs.

I. Qu’est-ce que la science : D’entrée de jeu, l’auteur remet en question le caractère incontestable qu’on accole trop souvent à la science. Il tente ensuite de définir ce qu’est la science (ou les sciences?). La présence des mathématiques? Pas toujours, comme en biologie. La capacité de prévoir? Les expériences, l’observation, l’analyse rationnelle? L’auteur préfère finalement ne pas définir ce terme, car les «dictionnaires sont des cimetières ou des prisons» et ne permettent pas l’évolution d’un concept. Il conclut ce chapitre en disant que :

«La science n’est qu’un mode d’accès au réel, parmi beaucoup d’autres. (…) Elle est un mode qui, de plus varie grandement avec les époques et les moyens à dispositions. Mais dès lors qu’elle accepte les limites de sa perception et la fugacité de ses propositions, elle dessine un univers d’une richesse inouïe parce que rien n’y est tenu pour acquis, parce que la pensée n’y a jamais peur de ce qu’elle ignore encore. (…) Aucun «principe» simple ne permet de la définir et d’appréhender l’ensemble de l’édifice. La diversité de ses méthodes, la tentative de ne pas déceler dans le réel que ce que notre esprit ou notre culture désire y entrevoir, ainsi que l’usage constant du doute face à ses propres énoncés constituent sans doute – avec l’acceptation du caractère inévitablement éphémère de ses énoncés – les fondamentaux de ses modalités.»

II. Vérité des sciences : En vérité, en vérité, l’auteur a des problèmes avec les définitions, même avec celle de la vérité! «Ce qui est vrai ne l’est que relativement à un certain nombre de conventions qui peuvent s’avérer dangereuses autant que nécessaires selon le cas. La vérité est (…) assujettie à une construction et ne fait sens qu’au sein de celle-ci. Il faut certainement s’y plier, mais garder à l’esprit qu’affronté ou interprété différemment, le réel peut révéler d’autres vérités». L’auteur met aussitôt en garde de ne pas interpréter ce constat comme une justification du révisionnisme de la science, mais simplement comme une reconnaissance du caractère bien relatif du concept de la vérité. Il précise d’ailleurs plus loin que «Penser en scientifique, c’est d’abord accepter de se laisser surprendre; c’est ne pas enclore le réel dans ce que nous souhaitons qu’il soit; c’est vouloir penser au-delà de nos fantasmes et de nos croyances». Et encore, la science c’est aussi accepter qu’il «n’est plus question de s’émerveiller devant nos propres créations, mais aussi devant ce qui semble exister et se déployer indépendamment de nous». Comme il le dit si bien à ses élèves, si on cherche des certitudes absolues, on doit faire de la théologie, pas de la physique (pas sûr, cependant que les théologues seraient d’accord)!

III. Falsifications, incommensurabilité et anarchisme : Tout en soulignant l’apport essentiel du principe de réfutabilité de Karl Popper (ce qui est scientifique peut être réfuté, mais ce qui ne peut pas l’être n’est pas scientifique), l’auteur en souligne les limites, en se basant notamment sur la pensée de Paul Karl Feyerabend, qui niait «l’existence de règles méthodologiques universelles» en science. L’auteur considère en effet que la «science est exploratoire, y compris quant à ses propres modalités». Il cite ensuite Thomas Kuhn qui concluait que «la science ne fonctionne pas par accumulation, mais par ruptures», par changements de paradigmes. Par exemple, la théorie d’Einstein n’a pas complété celle de Newton, mais l’a remplacée.

L’auteur met toutefois en garde contre l’utilisation de ces nuances pour justifier les théories obscurantistes, comme le créationnisme. Même si la démarche scientifique ne peut pas être clairement définie, le créationnisme ne souscrit à aucune de ses caractéristiques. Il montre ensuite son désaccord avec Feyerabend qui considère que tout peut être enseigné. Mais, cette position de Barrau ne repose pas sur le caractère non scientifique de certaines croyances (comme le créationnisme), mais plutôt sur leur ineptie intrinsèque : «Il faut montrer qu’ils [ce qu’il appelle les mondes pauvres] sont faibles ou faux suivant leur logique propre [et non selon celle de la science]. Il faut souligner les incohérences ou incomplétudes internes. Tout est là». L’auteur conclut que nous devons rester modestes (pas par mysticisme, mais par réalisme) et accepter que toutes les sociétés ont considéré vraies des théories qui se sont finalement révélées fausses et qu’il en sera sûrement encore le cas à l’avenir.

IV. Vers un relativisme cohérent et exigent : L’auteur précise qu’on doit bien sûr rejeter le relativisme qui prétend que toutes les opinions se valent (ce qu’aucun philosophe relativiste sérieux ne fait, d’ailleurs), mais que l’humilité nécessaire à la recherche de la vérité doit nous amener à accepter que nos vérités peuvent très bien n’être que relatives. Il ne s’agit pas d’être laxiste, mais au contraire plus exigeant. Il n’a rien de plus relatif que le relativisme! L’auteur conclut :

«[La science] est un mélange intrinsèquement instable d’ambition et d’humilité absolue. Elle est aussi consciente du fait que ces termes eux-mêmes n’acquièrent un sens que lorsqu’un cadre historique et culturel est choisi et assumé. Elle sait qu’elle ne touche pas la Vérité, que nos savoirs ne sont exacts et justes que relativement à des constructions toujours déconstructibles. Tout peut vaciller à chaque instant, aucune certitude n’est possible. Et pourtant, elle sait que le discours d’un astronome n’est pas celui d’un astrologue (…).»

Épilogue : L’auteur résume ses positions, ce que j’ai fait dans ce billet…

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! Moi qui ai toujours eu une perception négative du relativisme, croyant notamment que ses principaux partisans croyaient vraiment que toutes les opinions se valent, je dois avouer que ce petit livre (moins de 100 pages) a ébranlé cette perception. J’ai toujours su qu’il peut être sain de ne pas toujours prendre les théories scientifiques comme des vérités inébranlables, mais gardais quand même une certaine gêne devant le relativisme. Je la garde toujours, mais comprends mieux qu’il y a bien des variantes au relativisme et qu’elles ne sont pas toutes à rejeter. Chose certaine, ce livre qui a comme objectif de favoriser la réflexion l’a pleinement atteint!

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