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Les gros chars et le prix de l’essence

21 septembre 2016

gros-charsDans un billet que j’ai publié en mars 2015, je relativisais les conclusions de quelques auteurs qui avaient observé que, pour la première fois dans l’histoire (en fait, c’était la deuxième), il s’était vendu au Québec en décembre 2014 plus de camions (catégorie qui comprend, selon la note 3 du tableau cansim 079-0003 de Statistique Canada, «les mini-fourgonnettes, les véhicules utilitaires sport, les camions légers et lourds, les fourgonnettes et les autobus») que de voitures particulières et qui attribuaient cette situation à la baisse du prix de l’essence. Je montrais entre autres qu’il est normal que la proportion de camions dans les ventes de véhicules neufs augmente l’hiver et que la hausse de cette proportion est en fait une tendance qui s’observe depuis le début des années 1980. Dans un autre billet que j’ai publié quelques mois plus tard, j’ai montré que, tel que je le prévoyais, la proportion de camions dans les ventes de véhicules neufs est repassée sous la barre des 50 % en mars 2015 et y est demeurée en avril et en mai 2015. Par contre, j’observais aussi que cette proportion continuait à augmenter. Qu’en est-il plus d’un an plus tard? C’est ce que je vais tenter de savoir en utilisant, comme pour les précédents billets, les données du tableau cansim 079-0003 de Statistique Canada.

Tendance à long terme

Le graphique qui suit montre la tendance annuelle à long terme de la proportion de camions dans les ventes de véhicules neufs au Québec (ligne rouge) et dans le reste du Canada (ligne bleue). On voit que cette tendance haussière n’a connu que quelques interruptions depuis 1981 (à la fin des années 1980, de 1999 à 2008 et en 2012 au Québec, et encore moins dans le reste du Canada), mais que le niveau de cette proportion a toujours été nettement plus élevée dans le reste du Canada qu’au Québec (d’entre huit et 17 points de pourcentage, selon les années). Ainsi, cette proportion a augmenté de respectivement 39 et 38 points de pourcentage dans le reste du Canada et au Québec entre 1981 et 2015, soit de 27,5 à 66,8 % dans le reste du Canada (une hausse de plus de 140 %) et de 13,2 à 51,6 % au Québec (une hausse de 290 %!).

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D’autres données, dont celles du tableau cansim 079-0004, montrent que cette tendance touche surtout les ventes de camions légers (qui représentaient 97% du nombre de camions neufs vendus au Québec et au Canada en 2015), dont celles des véhicules utilitaires sport (VUS). Les courbes de tendance de ce graphique (lignes droites) permettent aussi de constater que la proportion de camions dans les ventes de véhicules neufs a bien plus augmenté en 2015 qu’au cours des années précédentes au Québec (car le point de l’année 2015 est nettement au-dessus de la courbe) et que cette proportion a surpassé cette année-là la barre des 50 % en moyenne annuelle pour la première fois.

Tendance à moyen terme

Le graphique qui suit montre le même genre de données, mais par mois entre le premier janvier 2010 et le dernier mois pour lequel des données sont disponibles, soit juillet 2016 (donnée diffusée la semaine dernière par Statistique Canada).

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Ce graphique ne permet pas seulement d’observer plus de données (soient celles de janvier à juillet 2016), mais fait ressortir les tendances plus récentes. On peut d’ailleurs constater que la tendance à la hausse de la proportion de camions dans les ventes de véhicules neufs s’est considérablement ralentie de 2010 à 2014 au Québec, mais qu’elle a soudain repris de la vigueur depuis la fin 2014. On voit aussi que la tendance a été bien plus régulière dans le reste du Canada. Cette proportion a même dépassé au Québec la barre des 60 % en janvier et février dernier, alors qu’elle n’avait même jamais atteint 55 % au cours des hivers précédents. L’hypothèse que la baisse du prix de l’essence stimule la vente des plus gros véhicules serait-elle finalement plus juste que je ne le pensais?

Impact du prix de l’essence

J’ai utilisé diverses méthodes pour tenter d’estimer l’impact du prix de l’essence dans l’évolution de la proportion de camions dans les ventes de véhicules neufs. J’y suis tout d’abord allé directement en calculant le coefficient de corrélation entre le prix de l’essence ordinaire (en utilisant la moyenne mensuelle pour le Québec des données fournies par la Régie de l’énergie) et la proportion de camions dans les ventes de véhicules neufs entre janvier 2010 et juillet 2016. Cela m’a donné un coefficient de -0,58 (le rapport négatif signifie que le prix de l’essence et la proportion de camions varient inversement, c’est-à-dire que la proportion de camions tend à augmenter quand le prix de l’essence diminue et vice-versa, ce qui est logique), ce qui n’est pas mauvais, mais quand même pas si élevé. Comme la proportion de camions dans les ventes de véhicules neufs varie passablement selon les mois, j’ai alors tenté de désaisonnaliser cette proportion en calculant la moyenne mensuelle de ces proportions de 2010 à 2015, en divisant les moyennes mensuelles par la moyenne annuelle, et en divisant les données de chaque mois par ces résultats mensuels (je sais, ce n’est pas facile à comprendre…). Cela a de fait permis à rendre la courbe de cette proportion plus lisse, mais, à ma grande surprise, cela a fait diminuer un peu le coefficient de corrélation (à -0,55), alors que je pensais que cela le ferait augmenter! Cette petite baisse (en fait cette petite hausse, car -0,55 est plus élevé que -0,58…) est probablement due au fait que le prix de l’essence a tendance à diminuer l’hiver quand la proportion de camions vendus augmente et à diminuer l’été quand cette proportion diminue. La désaisonnalisation amoindrit en effet cette relation.

Étant comme bien du monde visuel, j’ai alors décidé de regarder cette relation sur un graphique, celui qui suit. Je me disais qu’il fallait peut-être que je tienne compte du fait que les consommateurs attendent peut-être quelques mois après un changement du prix de l’essence avant d’ajuster leur comportement. Encore là, je me gourais…

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On notera que j’ai construit ce graphique à deux axes (l’évolution de la proportion de camions, la ligne rouge, variant en fonction de l’axe de gauche et celle du prix de l’essence, la ligne bleue, correspondant à l’axe de droite) en équilibrant le plus possible la proportion entre les maximums et les minimums des deux axes (62/37 = 67,8% et 150/90 = 66,7%).

Là, j’ai constaté trois choses qui m’avaient échappé. Tout d’abord, la proportion de camions et le prix de l’essence semblent vraiment varier en sens opposé depuis la forte baisse du prix de l’essence à la fin de 2014 et au début de 2015. En fait, cette forte relation s’observe même depuis le début de 2014. J’ai donc calculé le coefficient de corrélation entre ces deux valeurs de janvier 2014 à juillet 2016. Cela m’a donné un coefficient de -0,90, valeur qui montre une relation très forte! Avec les données désaisonnalisées sur la proportion de camions (non illustrées dans le graphique), encore une fois, la force de la relation diminue (demeurant quand même à -0,88). Toujours à l’œil, la relation ne me semblait pas trop mauvaise entre janvier 2011 et décembre 2013, même si le prix de l’essence est demeuré relativement élevé au cours de cette période. De fait, le coefficient de corrélation est de -0,63 au cours de cette période (mais de seulement -0,40 avec les données désaisonnalisées). Finalement, le début de la période (l’année 2010) semble plutôt montrer une relation positive entre le prix de l’essence et la proportion de camions au cours de la forte augmentation du prix de l’essence. De fait, le coefficient de corrélation de janvier à décembre 2010 est de 0,43, pas si élevé, mais de façon tout à fait contre-intuitive, positif! L’augmentation des prix de l’essence ferait augmenter la proportion d’achats de véhicules qui consomment plus d’essence!

Et alors…

Que conclure de ces résultats? Ils laissent penser que la variation du prix de l’essence expliquerait la majeure part de celle de la proportion de camions dans les ventes de véhicules neufs depuis janvier 2014, qu’elle l’aurait expliqué un peu moins entre janvier 2011 et décembre 2013, mais qu’elle aurait eu un effet opposé en 2010! Je prends la peine ici de rappeler qu’une corrélation n’est pas une causalité et que les relations que j’ai trouvées ne sont donc pas nécessairement causales.

Il est aussi connu que les comportements des humains ne sont pas coulés dans le béton. Comment expliquer la forte hausse de la proportion de camions vendus vers la fin de 2010 jusqu’en janvier 2011, malgré la hausse du prix de l’essence? J’ai vérifié la météo de ces mois en me disant que les ventes de VUS augmentent peut-être davantage quand il fait plus froid que la moyenne ou quand les précipitations de neige lui sont plus élevées, mais n’ai rien trouvé pour appuyer cette hypothèse. Bref, une autre tentative d’explication qui est tombée à l’eau!

Ce qui semble certain, c’est que le prix de l’essence peut jouer un certain rôle dans les décisions d’achat, mais qu’il est loin d’être le seul facteur, et que son importance relative (et celle des autres facteurs) peut varier considérablement avec le temps. L’autre constat indubitable est que, malgré la supposée sensibilisation des Québécois à l’environnement, leur amour des gros chars augmente année après année…

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6 commentaires leave one →
  1. Gilbert Boileau permalink
    21 septembre 2016 7 h 21 min

    J’ai quasiment honte d’avoir acheté un pickup en 2015 … 11l/100 km … Pas le pire. Mais ça demeure utile à la campagne où l’essence est beaucoup moins chère qu’à Montréal.

    Aimé par 1 personne

  2. Youlle permalink
    23 septembre 2016 20 h 29 min

    «Ce qui semble certain, c’est que le prix de l’essence peut jouer un certain rôle dans les décisions d’achat, mais qu’il est loin d’être le seul facteur…»

    Le facteur majeur est que « le gros truck » remplace les couilles. Si vous êtes observateur, vous déjà vu les couilles du bonhomme pendantes, attachées dessous le « trailer hitch ».

    C’était comme ça dans le temps des chevaux.

    Pas besoin de chercher plus loin.

    J'aime

  3. Youlle permalink
    23 septembre 2016 20 h 33 min

    «J’ai quasiment honte d’avoir acheté un pickup en 2015 … 11l/100 km … »

    Heu! Il est petit votre pickup!

    J'aime

  4. 23 septembre 2016 20 h 45 min

    «Le facteur majeur est que « le gros truck » remplace les couilles.»

    Cela signifierait que la proportion de la population qui a besoin d’un remplacement de couilles (y compris les femmes) aurait presque quadruplé depuis 1980… Je ne dis pas que ce facteur ne joue pas, mais il doit y en avoir d’autres! En plus, ce facteur fait partie de ce que j’appelle l’amour du gros char!

    Aimé par 1 personne

  5. Youlle permalink
    25 septembre 2016 9 h 18 min

    « (y compris les femmes) »

    Pour les femmes et les « hommes roses » c’est l’insécurité et les conseils de leur conjoint. J’en connais plusieurs et dans ma famille.

    Les besoins cà se compresse ou se dilate selon la mode.

    Et aussi
    pour faire comme les autres.

    Sans vouloir offenser Gilbert Boileau.

    J'aime

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  1. L’influence du prix de l’essence sur ses ventes |

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