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Les inégalités et la structure de production

24 septembre 2016

inegalites-et-structureL’importance du secteur financier, la paye des pdg, le niveau insuffisant du salaire minimum, la mondialisation, la baisse de la syndicalisation, les changements technologiques, l’accumulation de rentes et la capture de la réglementation sont probablement les facteurs auxquels on pense en premier pour expliquer les inégalités de revenus. Un communiqué de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) paru cette semaine a présenté certains travaux qui se sont penchés sur l’impact de la structure de production d’un pays sur son niveau d’inégalités. Intrigué, j’ai décidé de lire la courte étude (une douzaine de pages) sur laquelle ce communiqué était basé. Intitulée Linking Economic Complexity, Institutions and Income Inequality (Les liens entre la diversité économique, les institutions et les inégalités de revenus), cette étude (accessible à partir de cette page) de cinq auteurs parue en mai 2015 aborde un angle rarement exploré lorsqu’on pense aux facteurs expliquant les inégalités.

La courbe de Kuznets

Simon Kuznets a conçu sa célèbre courbe (l’image qui accompagne ce billet en est une reproduction) vers 1955. Avec cette courbe, il prétendait que, lorsqu’un pays s’enrichit, les inégalités augmentent jusqu’à un certain niveau de revenu par habitant, puis se mettent à décroître quand le revenu par habitant augmente encore plus. Si cette évolution s’est parfois observée, ce ne fut pas fréquent et cela est de plus en plus rare. Depuis que Kutznets a créé cette courbe, on s’interroge de plus en plus sur la pertinence d’associer le développement économique au seul PIB. Un des éléments qui semble prometteur est l’étude de l’impact de la structure de production d’un pays sur son niveau d’inégalités. En effet, la structure de production d’un pays est souvent le reflet d’autres facteurs qui sont liés aux inégalités, comme la qualité des institutions, la scolarité de la population, la géographie, la température, le passé colonial, la technologie utilisée, etc.

L’indice de la diversité économique

De nombreuses études montrent que les économies qui reposent sur l’extraction des ressources naturelles sont bien plus inégales que celles qui sont plus diversifiés et qui sont basées sur un niveau technologique avancé. Pour comparer les structures de production des pays, les auteurs utilise l’indice de la diversité économique (Economic Complexity Index) développé par le Massachusetts Institute of Technology (MIT). Cet indice tient compte surtout de la structure des exportations d’un pays, car c’est le facteur qui fait le plus ressortir les différences de la structure de production d’un pays, et la compare au niveau de ses inégalités. Les auteurs donnent l’exemple de deux paires de pays au PIB par habitant assez semblables, inegalites-et-structure1soit le Chili et la Malaisie, et l’Équateur et la Thaïlande. Le graphique ci-contre montre que plus de la moitié de la valeur des exportations du Chili et de l’Équateur est composée d’un ou deux biens, et que cette concentration se fait du côté des ressources naturelles (surtout du cuivre au Chili, et surtout du pétrole et des bananes en Équateur), alors que les exportations de la Malaisie et de la Thaïlande sont bien plus variées et bien moins concentrées sur les ressources naturelles (et plus dans des produits électroniques et de la machinerie). Or, les coefficients de Gini de la Malaisie et de la Thaïlande sont bien moins élevés (respectivement 0,39 et 0,38) que ceux du Chili et de l’Équateur (0,49 et 0,47).

Si on se basait uniquement sur cet exemple, cette relation ne voudrait pas dire grand-chose. Pour voir si cette relation est répandue, les auteurs ont comparé l’indice de la diversité économique (IDÉ) et le coefficient de Gini de 1960 à 2008 (en regroupant les données en cinq décennies) pour tous les pays comptant au moins 1,5 million d’habitants et exportant pour une valeur d’au moins 1 milliard $ par année (retenant ainsi les pays qui représentent 91% de la population mondiale et 84% des exportations). Notons qu’on peut accéder au rang des pays selon l’IDÉ sur cette page, avec les données allant de 1962 à 2014.

Les résultats

Je vais aller droit au but : en tenant compte du PIB par habitant, du niveau de scolarité et de la population, l’IDÉ expliquerait environ 60 % des écarts d’inégalités entre les pays. Les auteurs ont contrôlé la robustesse de leurs résultats avec d’autres sources de données et d’autres facteurs sans changement notable. Ils ont ensuite estimé le lien entre les changements de l’IDÉ et des inégalités par pays avec le temps (d’une décennie à l’autre). Ils s’attendaient à des résultats moins nets, car les changements de inegalites-et-structure2structures de production dans les pays sont toujours lents (si on a du pétrole, il serait étonnant qu’on arrête de l’exploiter, même si on devrait…). Ils ont quand même trouvé une relation significative comme le montre le graphique ci-contre. On peut en effet constater qu’il y a bien plus de pays dans les quadrants en haut à gauche et en bas à droite (montrant une relation inverse entre l’évolution du coefficient de Gini, donc des inégalités, et celle de l’IDÉ) que dans les quadrants en haut à droite et en bas à gauche.

Les auteurs ajoutent que le rôle de la structure de production sur les inégalités est sûrement plus important que le montre l’IDÉ, car celui-ci ne tient compte que des exportations de biens, donc pas de l’importance des secteurs de la finance et de l’immobilier qui sont fortement liés aux inégalités.

Ensuite, les auteurs utilisent ces données pour déterminer l’impact sur les inégalités de chacun des produits d’exportations pour construire un indice de Gini des produits (IGP). Le rang des produits selon l’IGP est disponible sur cette page, avec les données allant de 1995 à 2014. Comme prévu, ce sont les ressources naturelles qui se situent au bas du classement et la fabrication de machines à son sommet.

Conclusion

Les auteurs ne prétendent pas que l’importance du rôle de la structure de production sur les inégalités contredit le fait que les facteurs mentionnés au début de ce billet jouent aussi un rôle dans les inégalités. L’utilisation de la structure de production est plutôt un autre angle pour expliquer les inégalités. Ils expriment cette relation ainsi :

«Bien sûr, nos résultats ne signifient pas que les structures de production sont le seul facteur qui détermine le niveau des inégalités des revenus d’un pays. Une explication plus probable, comme nous l’avons soutenu dans l’introduction, est que la structure productive d’un pays est le reflet d’un certain nombre de facteurs, des institutions à l’éducation, qui évoluent au même rythme que la composition des produits qu’un pays exporte.»

Et alors…

Ce n’est pas la première fois que je lis des études qui font un lien entre la structure de production d’un pays et les inégalités. Les malédictions des ressources naturelles et du secteur financier sont par exemple bien documentées. Par contre, c’est la première fois que je lis une étude qui analyse les liens entre l’ensemble de la structure de production et les inégalités. Même si on n’a pas vraiment besoin d’autres arguments pour refuser l’exploitation pétrolière au Québec et le passage du pétrole sale de l’ouest du Canada sur nos terres, cette étude nous en fournit d’autres et nous incite à nous y opposer avec encore plus de vigueur.

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