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Les inégalités de salaires : une question de compétences?

26 octobre 2016

inegalites-de-salairesC’est grâce à un billet de l’excellent blogue de Timothy Taylor que j’ai pris connaissance de l’étude de Richard Freeman (directeur du National Bureau of Economic Research, le NBER) intitulée A Tale of Two Clones: A New Perspective on Inequality (Une histoire de deux clones : une nouvelle perspective sur les inégalités). Cette étude tente de déterminer les sources des inégalités de salaires.

Introduction

Les inégalités ont augmenté sans cesse depuis une quarantaine d’années. Et même parmi les riches, les plus riches d’entre eux s’enrichissent davantage. C’est rendu que les 400 contribuables les plus riches des États-Unis, soit environ de 0,0001 % d’entre eux (l’auteur parle de 0,0000027 %, mais cela voudrait dire qu’il y aurait 15 milliards de contribuables aux États-Unis…), gagnent plus de 1 % des revenus et près de 10 % des gains en capital.

Une des explications les plus souvent avancées serait que l’offre et la demande de compétences ne correspondent pas : on manquerait de personnes très qualifiées et on aurait trop de personnes peu qualifiées. Cela expliquerait la hausse des salaires pour les premiers et la stagnation des revenus pour les deuxièmes. Si on accepte cette explication, on comprendra que les inégalités pourraient être combattues efficacement en encourageant les jeunes à demeurer plus longtemps à l’école.

Mais cette explication est pour le moins incomplète. Elle ne tient pas compte des inégalités de revenus entre des personnes ayant des compétences semblables ni de celles qu’on observe entre les personnes qui ont des revenus provenant de leur capital et celles qui n’en ont pas. Il doit donc y avoir d’autres facteurs qui entrent en ligne de compte.

Comparons les clones

L’auteur s’imagine deux clones qui auraient obtenu le même diplôme en 2006, et auraient les mêmes compétences, âge, sexe, ethnie, antécédents familiaux, etc. Le premier aurait été embauché par Facebook et le deuxième par My Space, deux entreprises qui avaient la même taille et la même capitalisation boursière cette année-là (celle de MySpace était en fait un peu plus élevée). On peut sans s’étonner imaginer que le premier a en 2016 un revenu bien plus élevé que le deuxième. Est-ce une anecdote sans importance ou un exemple pertinent pouvant expliquer la hausse des inégalités? C’est à cette question que cette étude veut répondre. Pour ce, l’auteur tentera de quantifier la part des inégalités qui découle des différences de compétences de celle qui est plutôt liée aux différences de salaires entre des entreprises pour des personnes ayant des compétences semblables (idéalement identiques).

L’auteur ajoute que si une forte part des inégalités s’expliquait par ce deuxième facteur, cela irait à l’encontre de la théorie économique, d’autant plus que les États-Unis représentent un des marchés du travail les moins réglementés des pays riches. Selon cette théorie, une trop grande différence de salaires entre les entreprises mettrait en branle des mécanismes d’égalisation, notamment entre les entreprises qui paient davantage et celles qui paient moins (qui ont donc des coûts de production inférieurs), et en raison de la mobilité de la main-d’œuvre, tant entre les entreprises qu’entre les régions. Mais, l’auteur ajoute que les marchés sont en fait de moins en moins parfaits et de plus en plus monopolistiques, et que ces deux types de mobilité ont grandement diminué au cours des dernières années. En plus, si les mécanismes d’égalisation fonctionnaient tel que stipulé dans la théorie, on n’observerait pas une hausse des inégalités de salaires depuis 40 ans, car ces mécanismes auraient eu amplement le temps de faire réduire les inégalités. Or ce ne fut manifestement pas le cas.

Pour construire ses «clones», l’auteur utilise des sources fournissant des données sur les revenus, les années de scolarité, l’âge, le sexe, l’appartenance ethnique, la profession, l’industrie et d’autres caractéristiques comprenant leurs résultats à des tests portant sur les compétences cognitives et non cognitives. Il jumelle ces données à d’autres portant sur les entreprises (liste de paye, nombre d’emplois, revenus, dépenses en capital et autres). Il utilise aussi dans ses tests de robustesse des données qui lient des employés avec des employeurs spécifiques.

Résultats

Le graphique qui suit résume le résultat des calculs de l’auteur (en fait tirés d’une autre étude non disponible faite avec trois autres personnes, comme indiqué au bas du graphique). Ce graphique a été construit avec «la variance du logarithme des gains, ce qui est la mesure standard de l’inégalité des gains chez les travailleurs utilisée en l’économie».

inegalites-de-salaires1

Je dois préciser ici que j’ai dû ajouter l’échelle des données de l’axe vertical, car ce graphique (comme tous les autres de cette étude) n’en contenait pas (grrr). La ligne du haut (orange) montre l’évolution des inégalités des salaires de tous les travailleurs entre 1977 et 2009 (c’est bizarre de terminer une série par une année de récession, mais bon, cela ne change que légèrement les résultats). Celle du centre (bleue) indique l’évolution des inégalités des salaires versés entre les entreprises. Celle du bas (grise) illustre l’évolution des inégalités des salaires des personnes présentant les mêmes caractéristiques et les mêmes compétences.

Ce graphique montre essentiellement que les inégalités ont fortement augmenté au cours de la période en question, mais que la hausse de l’importance relative des inégalités due aux inégalités de salaires entre les entreprises et entre les personnes présentant les mêmes caractéristiques et les mêmes compétences fut presque aussi importante que la hausse pour l’ensemble des travailleurs. En fait, alors que les inégalités entre les personnes présentant les mêmes caractéristiques et les mêmes compétences ne représentaient en 1977 qu’une faible proportion des inégalités entre l’ensemble des travailleurs (à l’œil, moins de 15 %), elles en représentaient plus de 40 % en 2009.

Plus précisément, l’auteur calcule que la hausse des inégalités des salaires de tous les travailleurs fut de 0,170 point de logarithme alors que celle des inégalités des salaires versés entre les entreprises et entre les personnes présentant les mêmes caractéristiques et les mêmes compétences fut la même, soit de 0,147 point. Cela l’amène à observer que la hausse des inégalités des salaires versés entre les entreprises et entre les personnes présentant les mêmes caractéristiques et les mêmes compétences a représenté 86 % de la hausse globale des inégalités de salaires (0,146 / 0,170 = 86,47%). Il en conclut que la hausse des inégalités des salaires entre les personnes présentant les mêmes caractéristiques et les mêmes compétences est entièrement due à la hausse des inégalités des salaires versés entre les entreprises (on notera toutefois que cette relation n’est pas identique à chaque année entre 1977 et 2009, même si ces deux hausses d’inégalités suivent en gros la même tendance).

L’auteur souligne ensuite que, comme cette relation provient de données de sources différentes, il est nécessaire de procéder à des vérifications (à ce qu’on appelle des tests de robustesse). Il compare alors la hausse des inégalités entre les entreprises et celle entre les personnes travaillant pour les mêmes entreprises, mais seulement entre 1992 et 2007 (en raison de la disponibilité des données). Il observe alors que 68 % de la hausse des inégalités provient de la hausse des inégalités entre les entreprises, ce qui, même si ce taux diffère un peu du résultat précédent (86 %), va dans le même sens. J’aurais aimé qu’il compare avec les données précédentes pour la même période, mais il ne l’a pas fait et je renonce à calculer moi-même ce taux à l’œil à l’aide du graphique, d’autant plus que la tendance à la hausse des inégalités fut bien plus forte entre 1977 et 1992 qu’entre 1992 et 2007.

Il teste ensuite la hausse des inégalités parmi les personnes qui sont restées dans les mêmes entreprises et celles qui ont changé d’emploi. Encore là, les résultats vont dans le même sens. Il fait ensuite quelques autres tests, qui, on s’en doute, confirment les résultats antérieurs.

Conclusion de l’auteur

Le résultat de cette étude remet en question la solution la plus souvent évoquée pour faire diminuer les inégalités de salaires, soit de simplement faire augmenter la scolarité et les compétences de la population. L’auteur s’inquiète ensuite des effets de la Grande récession qui a fait augmenter de façon significative l’emploi précaire (à forfait, temporaire, pour des agences de placement, etc.). Il avance même que «Notre travail attire l’attention (…) sur le danger qui en résulte que les États-Unis voient une nouvelle féodalité économique s’établir, où quelques grandes entreprises détenues par les barons et baronnes de richesse dominent l’économie, entourés par une masse de travailleurs qui luttent pour joindre les deux bouts». Il conclut que l’amélioration de la scolarité et des compétences de la population n’est pas une mauvaise chose, mais qu’elle doit être accompagnée d’autres mesures pour réduire les écarts de salaires qui se creusent de plus en plus entre les travailleurs, même entre ceux qui ont des compétences semblables.

Et alors…

Je demeure perplexe face à cette étude. Tout d’abord, je ne crois pas aux clones. Deux personnes ont beau avoir les mêmes caractéristiques qu’utilise l’auteur, jamais elles ne seront identiques. Par exemple, il a beau dire que certaines données qu’il utilise testent les compétences non cognitives (qui sont d’une grande importance, on le sait depuis au moins une semaine grâce à ce billet), elle ne font pas partie des caractéristiques comparées dans son premier exercice. Ensuite, il ne nous dit pas si les écarts de salaires sont plus ou moins grands selon les caractéristiques utilisées. Par exemple, avant de dire qu’on fait fausse route en misant sur la scolarité et l’acquisition de compétences, a-t-il vérifié si les inégalités sont plus importantes ou moins chez les personnes peu scolarisées ou chez les personnes plus scolarisées? Voilà bien une question qu’il serait intéressant de creuser. Par contre, les résultats de son étude sont tout de même importants. Il n’est d’ailleurs pas le seul à avoir observé que les inégalités de salaires sont plus importantes entre les entreprises qu’à l’intérieur des entreprises. D’ailleurs, le résumé de cette étude (que je vais sûrement lire et peut-être présenter ici…) indique des résultats similaires, mais qui seraient plus prononcés entre les plus petites entreprises. Bref, cette étude ouvre de nouvelles possibilités d’analyse, fournit des pistes originales, isole un facteur qu’on n’aurait jamais pensé aussi important pour expliquer la hausse des inégalités, mais ne constitue pas une réponse finale. Mais, aucune étude ne le fait!

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