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Les inégalités et les rapports de force

29 octobre 2016

rapport-de-force-et-inegalitesLes deux dernières études que j’ai présentées sur ce blogue portaient sur deux différents aspects des inégalités, soit le rôle des compétences non cognitives et celui des inégalités salariales entre des personnes possédant des compétences identiques. L’étude de Nancy Folbre dont je vais parler cette fois est intitulée Just deserts? Earnings inequality and bargaining power in the U.S. economy (De justes récompenses? Les inégalités de revenus et le pouvoir de négociation dans l’économie des États-Unis), et porte (notamment) sur le rôle des rapports de force dans les inégalités.

Le mérite et la chance

Selon le philosophe John Rawls, il est équitable qu’une personne puisse recevoir un revenu plus élevé si sa contribution sort de l’ordinaire, si elle améliore le sort de tout le monde (y compris et surtout celui des plus défavorisés), si le marché du travail est efficient, si les chances sont au départ égales et si tout le monde reçoit un revenu minimum acceptable. C’est bien joli, mais ces «si» ne s’observent nulle part (j’ai résumé grossièrement les propos de l’auteure)…

Croire vraiment que les gens qui ont les revenus plus élevés contribuent davantage à la société que ceux qui n’ont que de faibles revenus n’est qu’un effet de la croyance irrationnelle que nous vivons dans un monde juste. Il s’agit d’un biais cognitif qui vise à diminuer la dissonance cognitive de la personne qui y croit, biais que Daniel Kahneman appelle le cadrage (on pourrait aussi parler de raisonnement motivé).

La croyance à la juste récompense peut inciter au bon comportement et à l’effort. Par contre, elle porte les riches à surestimer leur contribution à la société et les pauvres à se discréditer et à parfois renoncer à tout effort, le jugeant inutile. Elle voile en plus le rôle de la chance et de la discrimination dans les succès et les échecs, ce qui influence en plus les politiques publiques.

Les théories économiques et la juste récompense

Les deux principales théories néoclassiques sur le sujet (celle de la productivité marginale et celle du capital humain) reposent sur des facteurs que chaque personne peut contrôler. Mais, leurs hypothèses ne sont pas réfutables (donc pas scientifiques). La théorie de la productivité marginale prétend que chaque facteur (capital et travail) est rétribué selon sa contribution à la production. Malheureusement pour les promoteurs de cette théorie, il est impossible d’attribuer la part précise de l’un et de l’autre (surtout pas la contribution précise d’une seule personne), notamment parce qu’il faut tenir compte de bien d’autres facteurs (entre autres institutionnels). C’est malgré tout sur la base de cette fable que Gregory Mankiw a prétendu en 2013 que le revenu du 1 % le plus riche est équitable, car il correspondrait à sa contribution à la société.

Cette vision est non seulement basée sur une théorie improuvable, mais elle néglige en plus ce que l’auteure appelle poliment les «changements exogènes». Par exemple, une baisse ou une hausse inattendue de la demande de certaines compétences fera augmenter ou diminuer les revenus de travailleurs sans que leur mérite ou leurs efforts aient quoi que ce soit à y voir. Un ouragan influencera grandement notre vie sans que le mérite y joue un rôle (à moins de croire à la colère divine, mais même les économistes néoclassiques ne vont pas jusque là…). L’auteure donne aussi comme exemples l’appartenance à une cohorte de naissance plus ou moins grande, ou à une autre qui arrive sur le marché du travail durant une récession, le lieu de naissance et le revenu de ses parents.

La théorie du capital humain est celle qui sert de base à une litanie qu’on a entendue à satiété lors de la grève étudiante de 2012 : la scolarité est un investissement rentable dans son capital humain. Dans cette optique, les pauvres sont responsables de leur état, car ils n’avaient qu’à étudier plus longtemps! Comme ce sont les revenus des plus scolarisés qui ont augmenté le plus, ils méritent leurs salaires élevés. Pourtant, les données montrent que le «retour sur investissement» des études varie fortement selon les individus, leur ethnie et leur sexe. L’auteure ajoute que des facteurs comme la beauté et l’extroversion ont aussi un impact sur les revenus, facteurs sur lesquels il est plus compliqué d’investir… Et il y a aussi la chance (ou plutôt la malchance) de choisir un domaine d’études fortement en demande lors de son inscription, mais en baisse après avoir obtenu son diplôme. Elle ajoute avec ironie que l’impossibilité pour un bébé de choisir ses parents représenterait dans cette théorie une «défaillance du marché».

rapport-de-force-et-inegalites1Les données montrent en plus que si la prime à l’éducation existe toujours et a même augmenté au cours des dernières années, le revenu réel des diplômés a simplement diminué moins que celui des non-diplômés et que celui des diplômées s’est maintenu pendant que celui des non-diplômées a diminué, comme le montrent les graphiques ci-contre. L’auteure ajoute qu’il s’agit de moyennes qui peuvent varier considérablement selon les universités, les États, les disciplines et les personnes.

En plus, ces gains sont ceux du passé, alors que la proportion de diplômés était bien moins élevée que maintenant. Et, la proportion de diplômés est bien plus élevée (30 % des hommes et 40 % des femmes âgées de 25 à 29 ans en 2012) que la proportion d’emplois qui exige des diplômés (18 %). Si tous et toutes investissaient dans leurs études, on ne ferait qu’augmenter le niveau de surqualification. Bref, les calculs des promoteurs de l’investissement dans le capital humain, même en mettant de côté tous les autres facteurs mentionnés et en acceptant leurs hypothèses irréalistes, ne fonctionnent pas. L’auteure conclut :

«La théorie du capital humain prétend que nous vivons dans un monde rassurant où l’économie est hautement compétitive et axée sur le savoir, monde dans lequel l’apprentissage permet automatiquement de recevoir des revenus élevés. Mais les slogans nous promettant que l’investissement dans l’éducation garantit la prospérité ressemblent à une religion laïque. Ils sont fortement influencés par la croyance en un monde juste.»

Les revenus et les rentes

L’auteure retrace ensuite l’historique de l’utilisation du terme «rente». Longtemps associée à la propriété, surtout de la terre, le concept de rente s’applique maintenant à tout revenu obtenu de façon inéquitable et inefficace. Elle touche toutes sortes de revenus, de ceux des pdg à ceux tirés du lobbying, des salaires plus élevés dans les professions réglementées aux prix plus élevés des produits vendus par des entreprises monopolistiques, des profits associés à la propriété intellectuelle à ceux qui découlent d’une innovation. Ce dernier exemple montre qu’une rente peut même parfois être positive (car incitant à l’innovation).

Le rapport de force et les revenus

«La recherche de rentes est tout simplement une forme de conflit distributif. Elle peut aussi bien avoir lieu à l’intérieur qu’à l’extérieur du marché du travail et ses résultats sont largement influencés par les différences de rapports de force. Comme la publicité pour une formation commerciale donnée par un consultant de premier plan le dit, «Vous ne recevez pas ce que vous méritez. Vous obtenez ce que vous négociez». Mais ce slogan est trop limité. En fait, ce ne sont pas tous pas toutes les transactions qui reposent sur la négociation et les négociations ne se terminent pas toutes avec des transactions.»

S’il est vrai que les salaires sont influencés par la productivité des travailleurs et par les compétences (ou le capital humain), ce lien est beaucoup plus ténu que les néoclassiques le prétendent. Les travailleurs et les entreprises qui veulent les embaucher ont des objectifs conflictuels. Dans ce conflit, les rapports de force individuel et collectif influencent grandement la rémunération des travailleurs. Depuis 25 ans au moins, de nombreux changements institutionnels et technologiques ont fait diminuer le rapport de force des travailleurs :

  • la mondialisation et la libre circulation des capitaux ont réduit le lien entre les travailleurs et les entreprises d’un pays, et la possibilité pour un État de réglementer le marché du travail;
  • l’immigration (peu scolarisée aux États-Unis) a réduit le rapport de force des travailleurs peu scolarisés (notons que ce constat est parfois confirmé et parfois contredit par un bon nombre d’études);
  • les ententes de libre-échange ont augmenté la concurrence étrangère réduisant le rapport de force des travailleurs de tous les pays;
  • les changements technologiques ont rendu certaines compétences désuètes;
  • la concentration des entreprises a augmenté leur rapport de force;
  • la baisse de la syndicalisation a aussi fait diminuer le rapport de force des travailleurs.

L’auteure ajoute que les inégalités entre les membres des mêmes professions sont rendues plus élevées qu’entre les professions. Le fait que plus de 20 % des travailleurs aux États-Unis reçoivent maintenant des primes à la performance tend aussi a augmenter les inégalités. Ce modèle a toutefois des limites, car ils est impossible pour la majorité des emplois de déterminer la contribution spécifique des travailleurs. Ce modèle de rémunération devient encore plus inadapté lorsqu’on valorise le travail d’équipe dans le cadre duquel la concurrence entre les travailleurs devient contre-productive. Ce sont donc souvent les employés les mieux payés qui bénéficient de ces primes (dont une bonne part travaillent dans le secteur financier), accentuant encore une fois les inégalités.

Le niveau trop bas du salaire minimum (dû entre autres au manque de rapport de force des syndicats et des travailleurs mal payés), qui évolue à un rythme non seulement inférieur au salaire moyen, mais aussi à l’inflation, contribue aussi à l’augmentation des inégalités. La discrimination basée sur le sexe, l’ethnie ou même l’orientation sexuelle est aussi le résultat de la faiblesse du rapport de force des personnes discriminées (faiblesse qui s’est manifestée notamment par l’érosion des programmes d’«action positive»), ce qui contribue aussi à la hausse des inégalités.

La baisse de cohésion sociale joue aussi un rôle important. Face à de grandes inégalités, les gens se regardent trop comme des concurrents et pas assez comme des concitoyens. Les sociétés coopératives sont toujours plus égalitaires, car elles acceptent mieux les politiques sociales redistributrices. Et cela joue dans les deux sens, créant un cercle vicieux, car les inégalités rendent les citoyens moins coopératifs. Ce manque de coopération accentue en plus les discriminations raciales et sexuelles, et défavorise même le partage des tâches domestiques entre les hommes et les femmes, ce qui à son tour fait augmenter les inégalités de revenus.

Ignorer tous ces facteurs et préférer se baser sur des théories irréalistes comme celles de la productivité marginale et du capital humain ne peut que retarder la mise en place de politiques qui permettent vraiment de combattre les inégalités. On continuera au contraire à penser que les riches reçoivent leur juste récompense…

Et alors…

On comprendra sûrement que j’ai dû prendre de nombreux raccourcis pour pouvoir résumer la riche étude de l’auteure. Je n’ai bien sûr pas pu souligner toutes les nuances que contient ce texte. Ce document est très différent de ceux que je présente habituellement : pas de chiffres (ou si peu), pas de corrélation ou de démonstration économétrique, que des analyses. Et pourtant, l’auteure a su rassembler la grande majorité des facteurs qui influencent les inégalités de marché (autres que les transferts, les impôts et les taxes), même ceux qui découlent de l’influence de la baisse de cohésion sociale. Un grand texte!

4 commentaires leave one →
  1. Claude Généreux permalink
    29 octobre 2016 8 h 03 min

    Merci. Excellent « arrière-fond » au débat (et à la mobilisation) entourant le « $15/h ».

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  2. 29 octobre 2016 9 h 47 min

    Je prévois publier un billet plus spécifique sur le salaire minimum au Québec samedi prochain. Pas sur l’ensemble du dossier, mais sur un aspect en particulier qui n’a pas été soulevé dans les documents que j’ai lus sur le sujet…

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  3. 29 octobre 2016 12 h 42 min

    Je me retrouve mieux dans ce billet que dans les autres!

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  4. 29 octobre 2016 12 h 52 min

    Ceux avec beaucoup de chiffres et corrélations?

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