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La colère et le pardon

31 octobre 2016

nussbaum_angerJ’hésite souvent à lire des livres portant sur la philosophie ou sur la sociologie, encore plus s’ils sont en anglais. Mais, Martha Nussbaum est pour moi dans une classe à part. J’ai donc décidé de lire son livre Anger and Forgiveness (La colère et le pardon), qui analyse ces deux types de réactions dans différents contextes.

I. Introduction : les Érinyes dans les Euménides : L’auteure présente deux changements importants survenus dans la Grèce du Ve siècle avant notre ère : pour punir les crimes, on a remplacé, mais jamais complètement, la vengeance personnelle par des institutions dites de justice et on a transformé les Érinyes (divinités persécutrices) en Euménides (divinités bienveillantes). L’auteure explique que ce deuxième changement permet toujours à la colère de se manifester, mais sans violence, seulement pour lancer un signal de désagrément (je simplifie…). Elle se sert de cette histoire pour aborder la transition entre des sentiments irrationnels comme la colère et la vengeance en des sentiments qui apportent plutôt des avantages en termes de bien-être personnel et collectif, en examinant leur impact dans les sphères personnelles, sociales et politiques.

II. La colère : la faiblesse, la vengeance, la baisse de rang : Comme toute bonne philosophe, l’auteure définit le sujet de son livre avant de l’analyser. Elle considère tout d’abord que si la vengeance fait partie de la colère, elle ne la définit pas complètement et que ces deux sentiments posent problème. La colère, un sentiment réactif, peut aussi bien provenir d’un méfait ou d’une blessure qu’on nous a fait subir volontairement sans motif que d’une humiliation qui affaiblit notre rang social (un n’excluant pas l’autre). Dans le premier cas, la vengeance n’annulera nullement le méfait ou la blessure, tandis que dans le second, elle pourrait renverser le rapport de rang social avec l’agresseur. Malgré cela, la vengeance demeure futile, autant que l’importance démesurée qu’on accorde au rang social.

Il existe aussi d’autres formes de colère (contre une machine distributrice défectueuse, par exemple…). Dans tous les cas, l’auteure «recommande une transition de la colère vers des pensées plus constructives visant un avenir plus positif» (traduction approximative…). Elle analyse ensuite les similitudes et les différences d’autres sentiments avec la colère, notamment la gratitude, la haine, le chagrin, le mépris, le dégoût et l’envie.

III. Le pardon: une généalogie : Pour pouvoir définir et analyser le concept du pardon, l’auteure a choisi de remonter à ses origines judéo-chrétiennes. À partir de ces origines, elle montre l’évolution de ce concept et distingue différentes formes de pardon, notamment le «pardon transactionnel», donc conditionnel, le pardon inconditionnel et l’amour et la générosité inconditionnels, puis analyse les conséquences de cette évolution sur les relations intimes, sociales et politiques.

IV. Les relations intimes: le piège de la colère : Comme le titre l’indique, l’auteure analyse les conséquences de la colère dans les relations intimes, surtout entre des enfants et des parents, entre conjoints et même envers soi-même. Elle poursuit dans ce chapitre quatre objectifs :

  • décrire les spécificités des relations intimes qui colorent l’analyse des réactions colériques;
  • montrer que le stoïcisme et la colère ne sont pas appropriés dans les relations intimes au contraire des émotions comme le chagrin et la peur;
  • contredire l’affirmation que la colère est importante pour rétablir le respect et la dignité personnels lorsqu’une personne intime nous blesse ou nous trahit sans motif;
  • répondre à ceux qui prétendent que l’absence de colère peut montrer un manque de respect pour la personne qui nous a offensés.

Pour atteindre ses objectifs, l’auteure aborde aussi dans ce chapitre le rôle du pardon, de la culpabilité, de la honte, de la responsabilité, du regret, du remords, de l’empathie et de l’espièglerie dans les relations intimes.

V. Les relations sociales: le stoïcisme doit être envisagé : Les enjeux étant bien plus complexes et variés dans les relations sociales (rencontres avec des inconnus, liens bureaucratiques, échanges sur les réseaux sociaux, relations avec des collègues, etc.), l’auteure considère qu’on doit chercher à s’adapter aux différentes situations possibles. En général, elle conseille le stoïcisme, car la plupart des situations qui pourraient nous amener à nous mettre en colère n’en valent pas la peine. Il est préférable de passer à autre chose. Mais, certaines situations plus graves peuvent exiger le recours à la colère, réelle ou feinte (par exemple, pour montrer notre désapprobation du comportement d’une personne), ou même encore à la dénonciation publique et, dans certains cas, juridique. Ses exemples dans ce chapitre sont souvent savoureux et ne peuvent que nous rappeler des situations où nous aurions pu être plus stoïques (elle se met même quelques fois en vedette dans des situations pas vraiment avantageuses pour elle…).

VI. Le domaine politique: la justice de tous les jours : La colère joue-t-elle un rôle lorsqu’on confie les méfaits qu’on a subis aux institutions de la justice? Quelles autres émotions le processus judiciaire nous inspire-t-il? Lesquelles sont les plus appropriées? Comme dans les chapitres précédents, elle aborde aussi d’autres concepts comme le pardon, la dissuasion, la réhabilitation, la prévention et les excuses, mais aussi la confiance et la dépendance envers l’impartialité des institutions de la justice. Elle se demande aussi si ces institutions protègent les capabilités des citoyens, c’est-à-dire leur possibilité de se réaliser. Cette protection touche notamment à la dignité des personnes ainsi qu’à leurs droits et à leur liberté.

VII. Le domaine politique : la justice révolutionnaire : L’auteure se sert de trois mouvements révolutionnaires (l’Inde de Gandhi, l’Afrique du Sud de Mandela et le mouvement des droits civiques de King aux États-Unis) pour analyser le rôle de la colère (parfois sous la forme d’indignation) et du pardon dans leurs succès et leurs échecs. Elle explore aussi l’importance de la confiance (et surtout de l’absence de la confiance) face aux institutions, de la peur, de la haine, de la non-violence (ou de la non-colère, ce qui n’est pas la même chose selon l’auteure), de la dignité, de l’empathie, du respect, de la générosité et de l’amour pour réaliser une transition réussie vers un monde plus juste. Et elle insiste surtout sur l’importance d’éviter le piège de la vengeance…

Conclusion, les yeux du monde : L’auteure se demande ici pourquoi, alors que nous acceptons de faire des efforts pour nous éduquer, manger de façon saine ou arrêter de fumer, n’en faisons-nous pas plus pour contrer nos impulsions colériques. Elle présente trois croyances répandues au sujet de la colère et tente de les déconstruire :

  • la colère serait le produit de l’évolution, inhérente à la nature humaine;
  • l’absence de colère serait un signe d’inhumanité, d’absence d’émotions, d’indifférence;
  • la colère est bonne et est une manifestation de puissance et de virilité.

Et, elle termine sa conclusion avec une expression typique des années 1960 et 1970, Give peace a chance (Donne une chance à la paix), expression popularisée par John Lennon dans un enregistrement réalisé à Montréal…

Puis, elle ajoute à son livre trois annexes portant sur les émotions, sur les spécificités de la colère et du blâme, et sur les différents types de colère.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! Il est possible que mon compte-rendu soit répétitif et donne l’impression que ce livre ne fait qu’appliquer les mêmes principes à différentes situations. Or, ce n’est pas le cas. Je n’ai simplement pas pu dans ce genre de billet rendre les nuances qu’elle apporte à chaque situation. Et, ce sont entre autres ces nuances qui font la richesse de ce livre.

J’ai abordé ce livre avec un peu d’appréhension. J’ai en effet beaucoup de difficulté à me concentrer sur les raisonnements des philosophes. Mais, Martha Nussbaum ne m’a pas déçu. Ses démonstrations sont claires et lisibles, même en anglais. Je ne cacherai pas que j’ai préféré son livre Capabilités (dont j’ai parlé dans ce billet), plus proche de mes intérêts, mais j’ai été agréablement surpris par celui-ci qui m’a permis de réfléchir sur mes comportements et sur celui de bien d’autres personnes. C’est non seulement beaucoup, mais énorme!

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