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Le PIB par habitant et le revenu médian des ménages

2 novembre 2016

pib-par-habitantOn interprète généralement le fait que le revenu médian des ménages a beaucoup moins augmenté que le PIB par habitant depuis 1980 comme un reflet de la hausse des inégalités. Mais est-ce vraiment le seul facteur qui explique cet écart? C’est en fait beaucoup plus compliqué que cela…

Le graphique qui accompagne ce billet montre que, de fait, le revenu réel médian des ménages (ajusté pour l’inflation) des États-Unis a à peine augmenté (en fait de seulement 0,32 % par année) entre 1979 et 2013 (hausse en plus réalisée entièrement dans la deuxième moitié des années 1990), alors que le PIB réel par habitant a augmenté à un rythme bien plus élevé (1,60 % par année). Si cela confirme que le PIB par habitant est un bien mauvais indicateur du bien-être des populations (et pas seulement en raison de cet écart…), il est important de bien comprendre les facteurs qui expliquent ces évolutions divergentes.

Une étude récente de Brian Nolan, Max Roser et Stefan Thewissen de l’University of Oxford en Grande-Bretagne a justement abordé cette question importante. Intitulée GDP per capita versus median household income: What gives rise to divergence over time? (Le PIB par habitant et le revenu médian des ménages : Quels sont les facteurs qui expliquent la divergence de leur évolution au fil du temps?), cette étude analyse l’évolution de cet écart dans 27 pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE).

Définitions

La première étape pour analyser les facteurs qui expliquent les écarts entre le PIB réel par habitant et le revenu réel médian des ménages est de savoir de quoi on parle, donc de définir ces concepts et les sources des données qu’on utilise pour les calculer. Le PIB réel provient des comptes nationaux et est estimé en volumes. Pour transformer le PIB nominal en PIB réel (et tenir compte de l’inflation), on utilise le déflateur du PIB. Ce déflateur est différent de l’indice des prix à la consommation (IPC) qui sert à calculer les revenus réels à partir des revenus nominaux (ou bruts, ou en monnaie courante). Il tient compte de l’évolution de beaucoup d’autres prix que celui des biens de consommation estimés par l’IPC, notamment les prix des importations, des exportations, de la formation de capital fixe, etc. Finalement, pour transformer le PIB réel en PIB réel par habitant, on divise simplement le PIB réel par la population.

Le revenu réel médian des ménages provient d’enquêtes. Pour pouvoir tenir compte des avantages sur le niveau de vie de vivre dans un ménage plus gros qu’un autre (loyer moins élevé par personne, moins d’électroménagers par personne, achats de nourriture, de vêtements et autres proportionnellement moins chers, etc.), on répartit le revenu total du ménage par la racine carrée du nombre de personnes vivant dans ces ménages et on accorde ce résultat à tous les membres de ce ménage. Par exemple, pour un ménage de quatre personnes gagnant en tout un revenu réel de 100 000 $, on considérera que ces quatre personnes gagnent 50 000 $ chacune (100 000 $ / racine carrée de quatre, soit deux = 50 000 $). Ainsi, on considère que le revenu de 100 000 $ d’un ménage de quatre personnes apporte autant de bien-être économique à chaque membre du ménage qu’un revenu de 50 000 $ à un ménage d’une seule personne.

Facteurs expliquant les écarts entre le PIB par habitant et le revenu médian des ménages

Compte tenu des définitions que nous venons de voir, on peut maintenant déterminer les facteurs qui expliquent les différences entre ces deux indicateurs :

  • différence entre les évolutions des deux déflateurs utilisés (IPC pour le revenu médian des ménages et déflateur du PIB pour le PIB par habitant);
  • différence entre les évolutions du revenu national brut et du PIB : en gros, la différence provient de la part du PIB qui va à des non-résidents et de la part des revenus des résidents qui provient de l’étranger (donc du PIB d’un autre pays);
  • différence entre les évolutions du revenu national brut par personne et du revenu moyen des ménages par personne : cette différence provient du fait que ces deux indicateurs n’ont pas la même source (comptes nationaux pour le premier et enquêtes pour le deuxième) et que les enquêtes reposent sur les réponses des ménages, pas aussi précises et fiables que les comptes nationaux;
  • différence entre les évolutions du revenu moyen des ménages par personne et du revenu moyen des ménages par équivalent adulte : cette différence provient du fait qu’on répartit le revenu des ménages en fonction de leur taille; ainsi l’écart de l’évolution entre ces deux indicateurs varie essentiellement en fonction des changements de la taille des ménages; si la taille moyenne des ménages augmente, un même revenu moyen par personne apportera plus de bien-être économique par équivalent adulte et vice-versa;
  • différence entre les évolutions du revenu moyen des ménages par équivalent adulte et du revenu médian des ménages par équivalent adulte : cette différence dépend de l’évolution du niveau d’inégalités.

Résultats

Les auteurs présentent leurs résultats au moyen d’un grand nombre de tableaux et graphiques pour les 27 pays étudiés. Je vais me contenter d’analyser les résultats du troisième de ces tableaux. En effet, même en montrant les deux premiers, je devrais aussi présenter le troisième qui est celui qui offre le plus de réponses.

pib-par-habitant1Les lignes de ce tableau montrent les données pour les 27 pays étudiés et pour la moyenne de ces pays («Average»), ainsi que l’écart type («standard dev»). Les deux premières colonnes indiquent le nom des pays et la période couverte par les données de ces pays (qui n’est pas toujours la même). Les cellules rouges sont supérieures à 0,50 point de pourcentage et les vertes inférieures à -0,50.

Les colonnes (1), (2) et (3) montrent respectivement les taux de croissance annuels moyens (TCAM, ou CAGR en anglais) du PIB réel par habitant et du revenu médian réel des ménages, et l’écart entre les deux. On y voit notamment que les données pour le Canada indiquent comme aux États-Unis une différence entre ces indicateurs, mais bien moins marquée que dans ce pays (croissance de 1,32 % par année entre 1980 et 2010 pour le PIB réel par habitant et 0,73 % pour le revenu réel médian des ménages, une différence de 0,59 point de pourcentage). Si quatre pays (Estonie, Norvège, République tchèque et Suisse) montrent une croissance plus forte du revenu réel médian des ménages que du PIB réel par habitant, ce dernier augmente plus fortement dans les 23 autres, les plus grands écarts provenant de la Pologne (2,90), de la Hongrie (2,14) et de la Slovaquie (2,13). L’écart moyen (0,57 point de pourcentage en faveur du PIB par habitant) est très semblable à celui observé au Canada (0,59), mais plus de deux fois moins élevé qu’aux États-Unis (1,27).

Les colonnes (4) à (8) montrent la contribution de chacun des cinq facteurs décrits plus tôt à cet écart en point de pourcentage et les colonnes (9) à (13) leur contribution en pourcentage de l’écart total indiqué à la colonne (3). Les écarts en point de pourcentage sont les plus significatifs, car ceux en pourcentage dépendent de l’ampleur de l’écart total indiqué à la colonne (3), ce qui explique qu’ils peuvent atteindre près de 1000 % lorsque l’écart total est très près de 0 (comme en Grèce).

«Prices», colonnes (4) et (9) : si ce facteur (différence entre les évolutions des deux déflateurs utilisés) a en moyenne une influence semblable à celle des autres facteurs (20 % de l’écart moyen), montrant que l’indice des prix à la consommation est en général plus élevé que le déflateur du PIB, il est le facteur qui a le plus joué aux États-Unis (0,60 point sur 1,27, soit 47 % de l’écart total). Qui l’eut cru? C’est toutefois en Slovénie qu’il a eu la plus grande influence (1,74 point) et en Estonie qu’on a observé au contraire que l’indice des prix à la consommation a été le plus inférieur au déflateur du PIB (-1,42 point). Au Canada, l’indice des prix à la consommation a été supérieur au déflateur du PIB, mais de seulement 0,14 point, ce qui explique quand même 24 % de l’écart entre les taux de croissance du PIB et du revenu médian des ménages.

«National Income», colonnes (5) et (10) : ce facteur (différence entre les évolutions du revenu national brut et du PIB) a en moyenne une influence un peu plus élevée que celle des autres facteurs et du précédent (24 % de l’écart moyen). Par contre, il n’a une influence supérieure à 0,50 point de pourcentage que dans deux pays, soit en Islande (2,18 points de pourcentage) et au Luxembourg (0,76), deux pays où le secteur financier a eu une taille démesurée dans les périodes étudiées, ce qui a fait en sorte qu’une part importante de leur PIB s’est en fait réalisé par une hausse des revenus à l’étranger. Le taux très élevé en Islande s’explique aussi par le fait que la période étudiée est bien plus courte que dans les autres pays (2004-2010), ce qui accentue ainsi les conséquences de la crise financière de 2008 particulièrement fortes dans ce pays. On notera aussi le taux élevé de ce facteur en Irlande (0,47), même si la période étudiée est bien plus longue (1987-2010), cette fois en raison de la présence de sociétés qui ne sont établies dans ce pays qu’en raison de son faible taux d’imposition et qui déplacent ensuite un bonne partie de leurs profits dans d’autres pays. Au Canada (-0,05 point) et aux États-Unis (-0,09), ce facteur n’a eu qu’un impact mineur, favorisant le revenu des ménages (ce qui signifie qu’ils reçoivent un peu plus de revenus de l’étranger que les ménages des autres pays reçoivent du leur).

«NA vs HS», colonnes (6) et (11) : ce facteur (différence entre les évolutions du revenu national brut par personne et du revenu moyen des ménages par personne) a en moyenne peu d’impact (seulement 5 % de l’écart moyen), mais a une grande importance dans certains pays, par exemple en Islande (-1,77) et en Pologne (2,01). Si ce facteur n’a eu qu’une influence infime en Australie et au Royaume-Uni (0,01), il est celui qui a eu la plus grande importante au Canada (0,22 point, ce qui représente 37 % de l’écart total) et la deuxième plus importante aux États-Unis (0,32, pour 25 % de l’écart total). On peut donc se poser des questions sur la capacité des enquêtes auprès des ménages dans ces pays de bien estimer les revenus des ménages.

«Household size», colonnes (7) et (12) : ce facteur (différence entre les évolutions du revenu moyen des ménages par personne et du revenu moyen des ménages par équivalent adulte, reflet de la variation de la taille des ménages) fut en moyenne le plus important, expliquant 45 % de l’écart total. Il fut positif, c’est-à-dire qu’il a fait diminuer la croissance du revenu médian des ménages, dans 25 des 27 pays, ne l’ayant fait augmenter que dans deux pays, et très peu, soit en Suède (-0,16) et au Danemark (-0,03). C’est aussi le facteur dont la contribution est la plus égale entre les pays et qui a donc l’écart type le moins élevé (0,19, par rapport à entre 0,32 et 0,69 pour les autres). Ce facteur explique 18 % de l’écart au Canada, et 11 % aux États-Unis.

«Inequality», colonnes (8) et (13) : ce facteur (différence entre les évolutions du revenu moyen des ménages par équivalent adulte et du revenu médian des ménages par équivalent adulte) a étrangement eu en moyenne peu de poids, car il n’explique que 6 % de l’écart moyen. Par contre, il explique 24 % de l’écart total aux États-Unis et 29 % au Canada (même si son ampleur fut moindre, soit de 0,17 point par rapport à 0,31).

On peut conclure que ces cinq facteurs peuvent avoir des influences bien différentes d’un pays à l’autre. Il n’y a donc pas de modèle unique pour expliquer l’écart entre la croissance du PIB réel par habitant et celle du revenu réel médian des ménages.

D’autres résultats

Les auteurs analysent ensuite leurs données sous d’autres angles. Tout d’abord, ils modifient l’ordre d’analyse des cinq facteurs et arrivent à des résultats presque identiques. Ensuite, ils enlèvent les données suivant 2008 pour retirer l’effet de la dernière crise et observent en moyenne un effet plus fort, essentiellement en raison de l’influence beaucoup plus forte du facteur «NA vs HS» (différence entre les évolutions du revenu national brut par personne et du revenu moyen des ménages par personne). Ensuite, ils refont leurs calculs pour les appliquer par tranches de trois à 10 ans, mais seulement pour les États-Unis, l’Australie, le Canada, le Royaume-Uni, la France et l’Allemagne : les résultats sont toujours très différents selon les périodes, tant pour l’ampleur des écarts que pour l’influence relative des facteurs (voir les tableaux 6 à 11 aux pages numérotées 23 à 28 de l’étude).

Finalement, les auteurs analysent ces résultats et en concluent que :

  • le revenu national brut et le revenu des ménages diffèrent de façon importante;
  • il existe des différences conceptuelles entre le revenu du secteur des ménages dans les comptes nationaux et le revenu mesuré dans les enquêtes auprès des ménages;
  • les enquêtes auprès des ménages ne parviennent pas à capter les revenus des différentes sources qu’ils visent à couvrir, surtout les revenus extrêmes, les revenus de capital et ceux du travail autonome;
  • les enquêtes sur les revenus des ménages doivent être améliorées.

Et alors…

Je retiens en premier lieu de cette étude l’analyse très claire des facteurs qui expliquent que la croissance du PIB par habitant soit aussi différente de la croissance du revenu médian des ménages. Cette analyse est selon moi essentielle, car on confond fréquemment ce que mesurent les indicateurs. Cette étude montre en plus à quel point le PIB par habitant est un mauvais indicateur du bien-être, ce qu’on savait, mais fournit des explications qu’on ne connaissait peut-être pas pour compléter celles qu’on connaissait bien. Chose certaine, avant d’interpréter un indicateur et encore plus la différence entre deux indicateurs, il faut au moins savoir ce que ces indicateurs mesurent. De ce côté, cette étude est précieuse!

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5 commentaires leave one →
  1. 2 novembre 2016 10 h 03 min

    Très précieuse en effet, mais elle quantifie des éléments qu’on connaissait déjà pour les États-Unis et le Canada du moins.

    J’avais parlé du problème quant à la mesure d’inflation dès 2010:

    https://minarchiste.wordpress.com/2010/09/06/salaires-reels-et-productivite/

    La baisse de la taille des ménages est aussi un phénomène bien connu et quantifié. Pourtant, les politiciens, médias et bloggeurs continuent de donner des chiffres qui au fonds ne veulent rien dire.

    https://minarchiste.wordpress.com/2014/10/03/le-revenu-des-menages-stagne/

    Finalement, bien que peu surprenant, l’écart démontrant la faible robustesse de l’enquête des ménages au Canada et aux États-Unis est inquiétant et constitue une nouvelle information pour moi.

    Je me demande si cela peut avoir été causé par une hausse du travail au noir (mesuré en partie par le PIB, mais non déclaré aux sondeurs).

    J'aime

  2. 2 novembre 2016 10 h 55 min

    «Je me demande si cela peut avoir été causé par une hausse du travail au noir»

    Rien ne l’indique. Les tendances varient tellement d’une période à l’autre que je miserais davantage sur la baisse de qualité des données. Au Canada, l’Enquête sur la dynamique du travail et du revenu (EDTR) a été remplacée par l’Enquête canadienne sur le revenu beaucoup moins précise et fournissant moins de données (elle n’est plus longitudinale). Même si la taille des échantillons est semblable, ils sont conçus différemment.

    http://www23.statcan.gc.ca/imdb/p2SV_f.pl?Function=getSurvey&SDDS=5200#a2
    et
    http://www23.statcan.gc.ca/imdb/p2SV_f.pl?Function=getSurvey&SDDS=3889#a2

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