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Le salaire minimum et la démographie

5 novembre 2016

salminageIl y a environ deux semaines, l’économiste Pierre Fortin a affirmé qu’une hausse du salaire minimum à 15,00 $ de l’heure aurait l’effet d’«une bombe atomique sur le marché de l’emploi» en faisant perdre 100 000 emplois. Il disait aussi qu’une telle hausse encouragerait le décrochage scolaire, mais j’ai de la difficulté à comprendre que la perte de 100 000 emplois, dont la presque totalité se manifesterait chez les jeunes selon son étude qu’il utilise pour appuyer ses arguments, pourrait les encourager à décrocher. Passons là-dessus et sur son langage coloré…

La thèse de M. Fortin est qu’une hausse du salaire minimum a peu d’effet sur l’emploi tant que le niveau de ce salaire ne dépasse pas 47 % du salaire moyen, le danger commençant à 45 % et devenant déterminant à partir de 50 % (quoiqu’il avance dans sa dernière étude que cet effet pourrait se manifester dès que cette proportion atteint 40 %), mais en a beaucoup dès qu’il dépasse ce pourcentage. Pour en arriver à cette conclusion, M. Fortin se base en partie sur la seule époque où le niveau du salaire minimum a dépassé cette proportion au Québec, soit dans les années 1970, comme le montre le
salminage0graphique ci-contre, justement tiré de la page numérotée 3 de son étude, avec un maximum de 55 % en 1976. Notons toutefois que, dans sa dernière étude, il arrive aux conclusions citées dans l’article mentionné dans l’amorce de ce billet, en utilisant des données pour chaque province canadienne couvrant une période allant de 1981 à 2008. Dans un rapport de recherche récent, deux chercheurs d’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS), Mathieu Dufour et Raphaël Langevin, en plus d’examiner la question des hausses du salaire minimum sous de nombreux aspects, ont répondu à cette conclusion avec des arguments méthodologiques brillants (voir à les pages 29 à 37) et en soulevant qu’il leur «semble étrange d’appliquer les résultats d’une logique observée dans les années 1970 à la réalité québécoise et canadienne des années 2000 sans se demander si cette logique « tient » encore», notamment en raison du contexte économique bien différent à l’époque, entre autres marqué par la stagflation.

Si j’ai apprécié cette démonstration, j’ai trouvé étrange que les auteurs de ce rapport ne soulèvent pas aussi une autre forte différence entre les années 1970 et maintenant, soit le contexte démographique. D’ailleurs, dans un billet que j’ai publié il y a plus de six ans, je notais que «Dans les années 1970, une horde de jeunes envahissaient le marché du travail», alors que de nos jours, cette horde le quitte!

En effet, selon le tableau cansim 051-0001, entre 1971 et 1979, les nouveaux entrants sur le marché du travail, soit les personnes âgées de 15 à 24 ans, ont représenté en moyenne 20,3 % de la population totale du Québec, alors que les sortants, celles âgées de 55 à 64 ans, en représentaient seulement 7,9 %. Donc, pour chaque sortant sur le marché du travail, il y avait 2,6 entrants. Il n’est pas étonnant dans ce contexte que le taux de chômage de ces entrants ait été élevé. En 2015, les personnes âgées de 15 à 24 ans représentaient plutôt 11,8 % de la population du Québec, alors que les personnes âgées de 55 à 64 ans en formaient 14,2 %. Donc, au lieu d’avoir 2,6 entrants pour chaque sortant comme dans les années 1970, il n’y en avait plus que 0,8, soit 3,1 fois moins! En fait, l’écart est encore plus grand si on considère que les femmes âgées de 55 à 64 ans étaient peu présentes sur le marché du travail dans les années 1970 (elles ne formaient que 26 % de la population active en 1976, selon le tableau cansim 282-0002), tandis que les femmes âgées de 15 à 24 ans l’étaient beaucoup plus (45 %). En 2015, l’écart est bien moindre (45 % chez les femmes âgées de 55 à 64 ans et 51 % chez celles âgées de 15 à 24 ans).

Si ce raisonnement semble pertinent, est-il possible de faire le lien entre le taux de chômage des jeunes et ces changements démographiques?

Chômage des jeunes et démographie

Le graphique qui suit compare l’évolution du ratio des entrants, soit les personnes âgées de 15 à 24 ans, sur les sortants, soit les personnes âgées de 55 à 64 ans (ligne bleue) avec le ratio du taux de chômage des entrants sur le taux de chômage des personnes âgées de 25 ans et plus (ligne rouge). L’idée derrière ce deuxième indicateur est qu’il permet de réduire considérablement l’effet des périodes de croissance et de récession (même si l’effet des récessions est en général plus fort chez les jeunes).

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Ce graphique permet de constater que l’évolution de ces deux ratios fut très semblable de 1976 à 1995, mais qu’elle a divergé par la suite. En fait, le coefficient de corrélation entre ces deux ratios entre 1976 et 1995 fut de 0,96, ce qui est énorme, bien plus élevé que ce à quoi je m’attendais, surtout si on tient compte des deux hausses du ratio du taux de chômage des entrants (celui des jeunes) sur le taux de chômage des personnes âgées de 25 ans et plus lors des récessions des débuts des années 1980 et 1990. Et, cette corrélation n’a aucun rapport avec le niveau du salaire minimum, qui a fortement diminué de 1979 à 1986, mais a augmenté entre 1986 et 1996 (voir le graphique de la page 12 du document de l’IRIS), ce qui n’a pas empêché les deux ratios que j’ai présentés de se suivre de façon presque parfaite.

Le lien entre ces deux ratios n’a toutefois pas seulement cessé par la suite, il s’est inversé! En effet, le coefficient de corrélation est devenu négatif entre 1995 et 2015, et assez fortement (-0,61). Comment cela se fait-il? En fait, le ratio des entrants sur les sortants a continué sa tendance à la baisse, tandis celui du taux de chômage des entrants sur le taux de chômage des personnes âgées de 25 ans et plus a soudainement augmenté fortement en 1996 et en 1997 pour ensuite demeurer assez stable.

J’ai regardé un bon nombre de facteurs pour expliquer ce découplage : hausse de la scolarisation, évolution des chômeurs sans expérience de travail récente, et quelques autres, sans trouver de facteur déterminant, même si ce dernier facteur a joué un peu. Cela dit, on peut expliquer ce découplage par deux facteurs. Tout d’abord, il aurait été pratiquement impossible que le ratio du taux de chômage des entrants sur le taux de chômage des personnes âgées de 25 ans et plus diminue encore, le niveau de 1994 ayant atteint à peine 1,47, le minimum observé au cours de ces 40 ans, niveau même inférieur au minimum canadien au cours de cette période (1,63 en 1989). Ensuite, le taux de chômage des 25 ans et plus a fortement diminué par la suite, comme le montre le graphique qui suit. Le dénominateur diminuant autant, même la baisse du numérateur n’a pas permis de faire diminuer ce ratio.

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Ainsi, même si le taux de chômage des jeunes a continué à diminuer par la suite, le taux de chômage des personnes âgées de 25 ans et plus a diminué encore plus. Alors que le taux de chômage des jeunes hommes a diminué de 10 % entre 1995 et 2015, et celui des jeunes femmes de 31 %, celui des hommes âgés de 25 ans et plus a diminué de 32 % et celui des femmes de cet âge de 41 %. En conséquence, même si le taux de chômage des jeunes se situait en 2015 près de son minimum chez les jeunes hommes (à 15,5% par rapport à son minimum historique de 13,7 % en 2008) et carrément le plus bas chez les jeunes femmes (10,2 %), le ratio du taux de chômage des entrants sur le taux de chômage des personnes âgées de 25 ans et plus était en 2015 assez loin de son minimum (1,91 par rapport à 1,47).

Finalement, si le niveau élevé de ce ratio en 1976 avait été dû au fait que la proportion du salaire minimum sur le salaire moyen a atteint cette année-là 55 % au Québec, il aurait été bien plus bas dans le Canada, puisque la proportion du salaire minimum sur le salaire moyen pour l’ensemble du Canada était de 47,25 % en 1976 (bien moins que le taux de 51 % mentionné par M. Fortin dans son étude, j’ignore pourquoi), proportion qui comprend celle de 55 % au Québec (en supposant que cette proportion ne soit pas surestimée, comme celle du Canada). Or, le graphique qui suit montre que l’évolution du ratio du taux de chômage des entrants sur le taux de chômage des personnes âgées de 25 ans et plus pour le Canada fut presque identique à celle du Québec entre 1976 et 1995, le coefficient de corrélation entre les deux atteignant 0,983!

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En plus, on a aussi observé au Canada, et avec encore plus d’ampleur, une hausse de ce ratio après 1995, et pour les mêmes raisons (baisse du taux de chômage des personnes âgées de 25 ans et plus). Il semble donc clair que les changements démographiques ont eu bien plus d’impact sur la hausse du taux de chômage dans les années 1970 que le niveau élevé du pourcentage du salaire minimum sur le salaire moyen.

Et alors…

Je dois ajouter deux ou trois choses sur l’étude de M. Fortin. Tout d’abord, elle tient compte des changements démographiques. Par contre, au lieu d’utiliser le ratio des entrants sur les sortants, ce qui me semble mettre l’accent sur la variation de l’offre de main-d’œuvre, elle utilise plutôt le pourcentage des personnes âgées de 15 à 24 ans sur celles âgées de 15 à 64 ans. Comme le dénominateur considère sur le même pied une personne âgée de 35 ans à une autre âgée de 64 ans, il est fort probable que ce facteur n’ait pas bien capté l’importance du mouvement des «baby-boomers» au cours de cette période passant d’un ajout énorme à l’offre de main-d’œuvre à une baisse importante de celle-ci.

Ensuite, son étude se concentre sur le taux d’emploi plutôt que sur le taux de chômage. À ce sujet, à aucun endroit il ne mentionne dans son étude avoir tenu compte de la grande variation du taux de fréquentation scolaire à temps plein des personnes âgées de 15 à 24 ans. Ce taux est en effet passé de 39 % en 1981 à 59 % en 2008, selon le tableau cansim 282-0095. Or le taux d’emploi des personnes de cette tranche d’âge aux études à temps plein fut au cours de cette période de 32 % et celui des personnes qui ne fréquentaient pas l’école de 69 %, plus du double. Il est donc clair que la hausse de la fréquentation scolaire a eu un impact important sur l’évolution du taux d’emploi des jeunes, même si son étude ne semble pas en tenir compte. Notons que leurs taux de chômage étaient par contre assez semblables et que, en conséquence, ce facteur n’influence pas mon analyse de façon importante.

Est-ce à dire qu’une hausse du salaire minimum à 15,00 $ n’aurait aucun impact sur l’emploi et le chômage? En fait, il y a tellement d’études contradictoires sur le sujet qu’on ne peut selon moi être certain de rien. Mais, compte tenu des changements démographiques et économiques depuis 40 ans, il me semble clair que l’estimation contenue dans l’étude de l’IRIS, soit une perte se situant entre 6000 et 20 000 emplois, semble bien plus réaliste que celle de M. Fortin qui l’estime à 100 000 emplois (près de 20 % de l’emploi actuel des jeunes!). Et quand on sait que le nombre de travailleurs pauvres est en forte hausse au Québec, dont une majorité ont des enfants à charge, on voit qu’une hausse du salaire minimum à 15,00 $ entraînerait bien plus d’avantages que de désavantages, soit une baisse de 1 à 4 % de l’emploi des jeunes (ce qui n’est même pas certain)!

5 commentaires leave one →
  1. Gilbert Boileau permalink
    5 novembre 2016 10 h 50 min

    C.Q.F.D. Très éclairant et moins alarmiste que l’étude du prof Fortin.

    Aimé par 1 personne

  2. benton65 permalink
    5 novembre 2016 15 h 56 min

    Depuis plusieurs années, les études de M. Fortin sont vraiment orientés sur ce que le client recherche.
    Il a clairement compris l’offre et la demande!

    J'aime

  3. 5 novembre 2016 17 h 11 min

    Je pense que c’est un peu plus compliqué que cela… Il est difficile de l’associer à un seul camp.

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  4. benton65 permalink
    5 novembre 2016 19 h 13 min

    Je crois qu’il vise une certaine clientèle …

    J'aime

  5. 5 novembre 2016 20 h 57 min

    Encore là, désolé, je ne crois pas. Il est d’une certaine génération d’économistes qui croient à certains concepts et ne peuvent s’en défaire. Et, encore là, il n’est pas aussi facile à catégoriser.

    Aimé par 1 personne

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