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Retrouver la raison

14 novembre 2016

retrouver-la-raisonComment résister à un livre dont la quatrième de couverture affirme qu’il est «indispensable tant pour ceux qui souhaitent approfondir leur réflexion sur les enjeux de l’heure que pour ceux qui veulent s’initier aux grandes questions politiques d’aujourd’hui»? Ah, il ne faut pas croire tout ce qu’on lit? Trop tard! Bref, je me suis procuré le livre Retrouver la raison de Jocelyn Maclure et l’ai lu… Comme ce recueil de textes contient 46 chapitres (certains déjà parus mais remaniés, et d’autres inédits), plus une introduction et une conclusion, je vais présenter ces textes brièvement selon les cinq sections dans lesquelles l’auteur les a regroupés.

Introduction : Contrairement à bien d’autres, l’auteur considère que «Nous vivons à une époque politisée». La participation aux élections demeure faible, mais les débats et les espaces pour les tenir n’ont jamais été aussi nombreux. Ce contexte est pour lui idéal pour appliquer l’éthique et la philosophie politique «ces champs de la philosophie qui s’intéressent à notre rapport à nous-mêmes et aux autres, et aux fondements et finalités de notre vie commune». Après s’être campé résolument du côté des Lumières et de la raison publique, et à l’encontre du postmodernisme (ou du relativisme), l’auteur présente la structure de son livre.

Section I. Vie démocratique

  • L’auteur explique pourquoi il vaut encore la peine d’écrire des chroniques et des billets de blogue malgré la profusion de textes d’opinion douteux et de contenus subjectifs;
  • il dénonce la démagogie (la «bullshit», le baratin…) utilisée notamment par le PQ quand il attribuait certaines décisions du gouvernement Couillard au fait qu’il a déjà vécu en Arabie saoudite;
  • il décrit et appuie le nouveau réalisme, et pourfend le constructivisme;
  • il montre son découragement face à la pauvreté des arguments utilisés lors du débat sur la charte des supposées valeurs québécoises;
  • il démontre que les institutions démocratiques et les mouvements militants sont tous deux essentiels dans une démocratie;
  • il analyse les enjeux entourant le vote stratégique par rapport au vote de conviction;
  • il explique pourquoi il considère «qu’il est toujours pertinent de lire le philosophe John Stuart Mill aujourd’hui»;
  • il présente le principe de coopération conversationnelle de Paul Grice et celui de générosité interprétative de Daniel Dennett, deux principes permettant des échanges constructifs, notamment sur les réseaux sociaux (le texte que j’ai le plus apprécié du livre et qui, je l’espère, influencera ma façon de débattre).

Section II. Éthique et droit

  • L’auteur se demande si les pouvoirs politiques et judiciaires sont bien équilibrés au Canada;
  • il s’interroge sur les limites de la liberté d’expression et sur les situations où des propos deviennent de la diffamation proscrite par la loi;
  • il revendique dans deux textes nuancés le droit de critiquer Charlie Hebdo et d’être en désaccord avec la publication des caricatures de Mahomet sans se faire accuser d’être un bourreau des victimes ou un censeur;
  • il commente avec doigté l’acquittement d’une mère autochtone qui a décidé de remplacer la chimiothérapie par des traitements de médecine traditionnelle pour soigner sa fille de 11 ans qui souffrait d’une leucémie lymphoblastique aiguë et qui en est morte;
  • il propose une approche institutionnelle pour corriger le manque d’éthique dans l’octroi de contrats dans la construction;
  • il avance que les anciens ministres péquistes qui se sont éloignés de la Charte des supposées valeurs québécoise après la défaite de leur parti auraient dû le faire quand ils étaient au pouvoir;
  • il arrive à la conclusion que l’État devrait donner aux couples en union libre les mêmes droits que les couples mariés, en leur laissant toutefois le choix de signer un contrat pour renoncer conjointement à ces droits (un «nudge», ou coup de pouce, bien placé!);
  • il se demande si la religion engendre vraiment la violence;
  • il analyse la décision de la Cour suprême de permettre au collège privé catholique Loyola d’enseigner sa propre version du programme Éthique et culture religieuse (ÉCR).

Section III. Justice sociale

  • L’auteur confronte la gauche de la rupture (c’était la première fois que je lisais cette expression…) et la gauche réformiste qu’il endosse (j’ai finalement ressenti pour la première fois une certaine irritation…);
  • il déplore l’utilisation de termes excessifs (comme parler de néolibéralisme au Québec), alors que le Québec est la société la plus égalitaire de l’Amérique du Nord;
  • il appuie la hausse modulée des tarifs des services de garde à contribution réduite (deuxième désaccord important, notamment parce que cela fragilise les CPE et favorise les garderies privées non subventionnées);
  • il encense les services offerts dans les CPE;
  • il se pose des questions sur la revendication du gel ou de l’abolition des droits de scolarité (je vais cesser de compter le nombre de nos désaccords…);
  • il consacre deux textes à la question du financement des écoles privées;
  • il se questionne sur la pertinence de la guignolée des médias et du rôle de la charité, qui ne peut avoir qu’un rôle limité pour l’atteinte de la justice sociale (je ne peux qu’acquiescer, ayant consacré une dizaine de billets à cette question);
  • il reproche à Naomi Klein de rejeter toute solution de marché pour faire diminuer les émissions de gaz à effet de serre, que ce soit les taxes ou les marchés sur le carbone;
  • il montre qu’il est faux de prétendre que l’Alberta finance les programmes sociaux du Québec par la péréquation (j’ai aussi écrit de nombreux textes sur la question).

Section IV. Laïcité

Cette section est consacrée à divers aspects de la charte des supposées valeurs québécoises, à laquelle l’auteur s’est opposé, et à d’autres événements liés à la laïcité. Il commente :

  • l’utilisation de cette charte comme politique de division (j’ai aussi écrit un billet allant dans le même sens à ce sujet);
  • les arguments sur la neutralité de l’État;
  • la position de Jean-François Lisée et de Guy Rocher, qui voulaient accorder des droits acquis aux employés de l’État et refuser le port de signes religieux aux nouveaux employés (on dirait qu’il va falloir adopter de nouveau amendement à la loi interdisant les clauses de disparité…);
  • un autre argument de Guy Rocher qui prétend que le respect des convictions des usagers des services publics a préséance sur celles de leur personnel;
  • la cause entendue par la Cour suprême sur la prière qui ouvrait les assemblées du conseil municipal de la ville de Saguenay;
  • la décision d’une juge de considérer le port d’un hidjab par une citoyenne comme une tenue vestimentaire non convenable dans une cour de justice;
  • le financement des écoles privées confessionnelles.

Section V. Identité nationale et diversité

  • L’auteur s’interroge sur la baisse d’appui à l’option souverainiste;
  • il compare les mouvements indépendantistes en Catalogne, en Écosse et au Québec, et propose un point commun dans la poussée des mouvements indépendantistes dans ces trois territoires;
  • il étudie de façon pertinente le lien entre le malaise face aux religions et la place du Québec dans la fédération canadienne;
  • il critique l’interprétation de Justin Trudeau sur la décision de la Cour suprême sur la majorité requise pour négocier l’indépendance du Québec;
  • il s’interroge sur le véritable danger de l’utilisation du franglais au Québec;
  • il se demande si le projet de loi sur la laïcité et la neutralité de l’État du gouvernement Couillard satisfera aux attentes que la population a envers lui;
  • il s’attaque aux textes sur le multiculturalisme de Mathieu Bock-Côté (ne lui en déplaise, j’évite plus simplement de les lire et de leur accorder la moindre importance, mais bon, je n’ai rien contre ceux qui ont le courage de le lire pour le contredire, même si c’est trop facile…);
  • il nous parle du concept de «convergence culturelle» et des interventions de Gérald Godin à ce sujet.

Conclusion – La critique sociale aujourd’hui. Médiocratie ou société de la performance ?

L’auteur analyse dans cette conclusion le concept de médiocratie avancé par Alain Deneault dans son livre qui porte ce titre. Comme moi (voir ce billet), il a de grandes réserves envers la thèse qui y est présentée.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! Même si j’ai certains désaccords avec l’auteur (vraiment moins que je l’aurais pensé en commençant ce livre, et il est sain d’en avoir), j’ai véritablement apprécié la pertinence de ses propos et l’intérêt des nombreux sujets sensibles qu’il y aborde. J’ai d’ailleurs failli développer mon texte à de nombreuses reprises pour embarquer dans les débats qu’il traite. J’ai bien noté quelques accrocs avec le concept de «générosité interprétative» qu’il prône, par exemple quand il écrit qu’il faut être fou de se plaindre que les riches donnent beaucoup à des organismes de bienfaisance (comme Bill Gates à la fondation qu’il a créée avec son épouse), ce qui d’une part n’est pas un argument et est d’autre part blessant pour moi qui s’est plaint à de nombreuses reprises de ces dons, notamment dans ce billet. Pourtant, je doute être fou, en tout cas, si je le suis, ce n’est pas pour ça! Mais que celui ou celle qui n’a jamais péché lui lance la première pierre et ça ne sera pas moi! En effet, compte tenu de la nature des sujets qu’on trouve dans son livre, ces accrocs sont étonnamment rares. Bref, voilà un livre qui nous fait réfléchir sur de nombreux enjeux majeurs de notre époque et confronte nos façons de débattre. Un livre précieux!

4 commentaires leave one →
  1. 14 novembre 2016 15 h 13 min

    Comme le PLQ est au pouvoir pratiquement depuis les 13 dernières années, il me semble qu’il serait plus constructif de critiquer les politiques libérales que les politiques péquistes.

    C’est vrai, il donne plus dans le réalisme que dans le constructivisme!

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  2. 14 novembre 2016 15 h 38 min

    Comme il s’agit d’un recueil de textes, la plupart ont été rédigées avant que le PLQ soit au pouvoir (j’y vais de mémoire, je n’ai plus le livre…).

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  3. Richard Desjardins permalink
    15 novembre 2016 8 h 12 min

    Après s’être campé résolument du côté des Lumières et de la raison publique, et à l’encontre du postmodernisme (ou du relativisme), l’auteur présente la structure de son livre.

    J’ai été obligé d’aller relire. Son parti-pris pour les Lumières n’a pas ce ton vindicatif qu’on entend chez les pourfendeurs des « postmodernes », bien qu’il gomme sans doute les différences qui justifieraient de ne pas les taxer uniment de relativistes. De toute manière, son propos n’étant pas vraiment polémique, ce positionnement ne sert qu’à annoncer son propre engagement. Non sans modestie d’ailleurs.

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  4. 15 novembre 2016 8 h 33 min

    «Non sans modestie d’ailleurs.»

    J’ai bien aimé ce ton posé. Il ne s’agit pas de rejeter ou blâmer, mais, comme vous le dites, de se situer à ce sujet.

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