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La diversité dans la profession économique

26 novembre 2016

diversite-economistesAvez-vous déjà remarqué que la grande majorité des économistes sont des hommes blancs? D’ailleurs, la seule femme (par rapport à 73 hommes…) qui a reçu le prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel, Élinor Ostrom, avait plutôt un doctorat en sciences politiques! Mais, s’agit-il d’une illustration représentative de l’ensemble de la profession? Une étude récente, écrite bien sûr par deux femmes économistes (dont une Afro-Américaine), Amanda Bayer et Cecilia Elena Rouse, et intitulée Diversity in the economics profession: a new attack on an old problem (La diversité dans la profession économique: une nouvelle dénonciation d’un vieux problème), s’est justement penchée sur cette question.

La composition de la profession économique

En 2014, sur 500 doctorats en économie octroyés aux États-Unis à ses résidents, seulement 42 ont été obtenus par des Afro-Américains, hispanophones et autochtones, que les auteures appellent par la suite les minorités, et 157 à des femmes (dont 11 à des membres des minorités). Les hommes blancs en ont donc reçus 312, soit 62 % du total. Les femmes n’occupent que 15 % des postes de professeurs d’économie et 31 % des postes d’assistants. En plus, le salaire de ces 15 % de femmes ne représentait en 2010 que 75 % de celui de leurs confrères, alors qu’il atteignait 95 % de ce salaire en 1995. Loin de se réduire, ces écarts tendent donc à se creuser.

La situation est encore pire pour les minorités qui n’occupent que 4 % des postes de professeurs d’économie et 8 % des postes d’assistants, alors qu’ils représentent 30 % de la population. Et la situation n’est guère plus reluisante au niveau du baccalauréat et du doctorat, comme le montrent les graphiques qui suivent.

diversite-economistes1

On peut voir sur graphique A que le pourcentage de femmes obtenant un doctorat a augmenté de 1995 à 2005, passant de 30 % (et même moins en 1996 et en 1997) à 37 % pour toutefois revenir à 31 % en 2014, pendant que cette proportion était bien plus élevée et pour la plupart en hausse dans les autres disciplines présentées dans ce graphique (STEM = Science, Technology, Engineering, and Math, soit sciences, technologie, génie et mathématiques). Le graphique B montre que ce résultat n’est que le reflet de la situation au niveau du baccalauréat.

La situation est si possible encore plus déplorable du côté des minorités. Même si leur proportion a augmenté du côté du baccalauréat (tout en demeurant fortement inférieure à leur proportion de la population), le pourcentage de titulaires d’un doctorat, après être passé de 6 % à 11 % entre 1995 et 2007, a diminué par la suite pour se situer à 8 % en 2014.

Et au Québec?

diversite-economistes2Me demandant si la situation décrite dans cette étude était spécifique aux États-Unis, j’ai consulté les données de l’enquête Relance (publiées aux deux ans) du ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur et ai produit les graphiques ci-contre.

On voit que, ici comme aux États-Unis, le pourcentage de femmes parmi les bacheliers en économie (ligne bleue) se situe autour de 30 %, si ce n’est, comme aux États-Unis, en 2005 (mais aussi en 2007), allez savoir pourquoi… Il n’y a qu’en sciences appliquées (génie, informatique et architecture, surtout) qu’on observe un taux inférieur de femmes (et encore, de très peu de 2009 à 2013).

Au niveau de la maîtrise, c’est le même portrait, si ce n’est que le pourcentage de diplômées en économie fut même inférieur à celui en sciences appliquées en 2011 (et en 2001) et presque égal en 2013, encore une fois proche de 30 %. Bref, l’appréhension des femmes envers cette discipline n’est pas propre à celles qui vivent aux États-Unis.

Pourquoi?

Les auteures examinent ensuite les facteurs qui peuvent expliquer la faible proportion de femmes et de minorités en économie, notamment ceux liés à l’offre et à la demande.

– l’offre :

  • l’importance croissante des mathématiques : une étude rejette cette hypothèse, ce facteur ne pouvant expliquer qu’une fraction minime de la différence;
  • le manque de modèles féminins en économie : ce facteur joue de façon importante dans la plupart des études qui l’ont abordé; même si aucune de ces études ne porte sur la situation en économie (elles ont toutes analysé cette situation dans d’autres disciplines) et qu’il serait pertinent d’examiner si c’est aussi le cas dans cette discipline, tout laisse penser que ce facteur est important.

– la demande :

  • les biais implicites des stéréotypes sociaux : de nombreuses études montrent que des examinateurs et comités d’embauche notent plus faiblement des personnes qui ne correspondent pas au stéréotype attendu, ce qui pénalise à la fois les minorités et les femmes; il en est de même des citations d’études faites par des femmes; par exemple (les auteurs en citent bien d’autres) une étude a évalué les effets de mettre une signature d’homme et de femme à un même texte en économie et observé que celui signé par une femme recevait moins d’éloges;
  • la discrimination institutionnelle : il s’agit d’une discrimination involontaire due aux critères qu’on pense neutres, mais qui ne le sont pas (comme utiliser comme critère l’expérience sans tenir compte qu’il arrive plus souvent aux femmes qu’aux hommes d’interrompre un emploi en raison d’une maternité); les auteures donnent de nombreux exemples de cette discrimination en économie, mais aussi dans d’autres disciplines qui ont pourtant des écarts moindres d’effectifs entre les hommes et les femmes : ce facteur ne semble donc pas déterminant pour expliquer le plus grand écart des effectifs entre les femmes et les hommes en économie puisqu’il ne lui est pas spécifique.

Pourquoi favoriser la diversité?

Il faut bien sûr favoriser la diversité ne serait-ce que par souci de justice et d’équité, mais pas seulement pour cette raison. En effet, une étude a montré que «les économistes masculins et féminins ont des opinions différentes sur les résultats économiques et les politiques». Par exemple, elles sont proportionnellement moins nombreuses qu’eux à trouver que l’économie est trop réglementée, mais plus nombreuses à vouloir combattre les inégalités, à recommander d’inclure aux ententes internationales des clauses sur des normes de travail et à considérer qu’il y a de la discrimination basée sur le sexe sur le marché du travail. Une plus grande présence des femmes dans la profession économique permettrait donc d’avoir un éventail plus étendu d’opinions sur les politiques économiques. Dans la même optique, une présence plus importante des femmes en économie permettrait des échanges plus féconds et une prise de décision plus éclairée. Les auteures citent bien sûr des études pour appuyer cette conclusion, montrant que la diversité sexuelle et ethnique d’un groupe favorise la qualité de l’intelligence collective, soit la prise de décision découlant des interactions entre les membres d’une communauté.

Elles poursuivent en proposant une dizaine de recommandations pour combattre les barrières et les biais qui semblent expliquer le plus le grand écart entre l’intérêt des femmes et des hommes pour la discipline économique. Comme même un résumé de ces recommandations doublerait la longueur de ce billet, je vais m’abstenir…

Et alors…

Je dois avouer que je n’avais pas remarqué quand j’étudiais en économie (de 1972 à 1975…) que la proportion de femmes était aussi faible. Il faut dire que j’avais auparavant étudié un an en informatique où il y en avait encore moins! Cela dit, quand on regarde la proportion de femmes (et de membres de minorités) qui sont invitées à la télé pour commenter l’économie, on n’en voit pas beaucoup : c’est blanc et mâle!

Cette étude ne met pas le doigt sur le pistolet fumant (soit un facteur responsable de l’écart entre les sexes en économie hors de tout doute raisonnable), mais fournit de bonne pistes, dont le manque de modèles et surtout les «biais implicites des stéréotypes sociaux» m’apparaissent les plus prometteurs. Comme le disent les auteures en conclusion, les avancées des dernières années sur la reconnaissance du rôle des biais cognitifs sur nos comportements permettent d’entrevoir de nouvelles possibilités de recherches et de solutions.

Je vais terminer ce billet par une petite anecdote. Ralph Nader, qui s’est présenté quatre fois à la présidence des États-Unis pour la gauche, a conseillé il y a un peu plus d’un an à Janet Yellen, la présidente du Conseil des gouverneurs de la Réserve fédérale des États-Unis (la Fed ou banque centrale), de consulter son mari (George Akerlof, lauréat du prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel) avant de prendre ses décisions. Or, malgré toutes ses qualités, Akerlov a surtout travaillé sur la question de l’asymétrie d’information, domaine qui n’a rien à voir avec le rôle d’une banque centrale, alors que Janet Yellen est une sommité mondiale de la politique monétaire. Si cela n’est pas un exemple patent de «biais implicite des stéréotypes sociaux», je me demande ce que c’est!

2 commentaires leave one →
  1. 28 novembre 2016 9 h 26 min

    L’exemple final est assez triste… Je n’en reviens pas que ça arrive encore…

    Aimé par 1 personne

  2. 28 novembre 2016 10 h 10 min

    Ça faisait un bout que je voulais en parler. Là, j’ai eu l’occasion.

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