Skip to content

David Card et le salaire minimum

3 décembre 2016

david-cardConnaissez-vous David Card? Il est connu en premier lieu pour avoir signé en 1994 avec Alan Krueger une des premières études sur le salaire minimum utilisant la méthode de la différence de différences. Cette étude fut aussi une des premières à contredire la théorie économique orthodoxe qui prétend que toute hausse du salaire minimum fait perdre des emplois, augmenter les prix ou réduire les heures de travail (ou l’ensemble de ces effets). C’est aussi probablement l’étude la plus citée sur le sujet (surtout positivement, mais aussi négativement). Je remercie en passant un candidat au doctorat de l’Université de Toronto de m’avoir fourni les coordonnées de cette étude (que j’ai lue, mais n’ai pas présentée ici).

Card et Krueger avaient profité d’une hausse du salaire minimum de 4,25 $ à 5,05 $ (donc de 19 %) au New Jersey pour étudier l’impact de cette hausse en comparant la situation de plus de 400 restaurants rapprochés au New Jersey et en Pennsylvanie (où le salaire minimum n’avait pas augmenté) avant et après la hausse. Ils n’ont trouvé aucun impact significatif à cette hausse.

Dans une longue entrevue qu’il a accordée en 2006 (mais dont j’ai pris connaissance récemment grâce à ce billet de Simon Wren-Lewis), David Card y aborde les travaux qu’il a accomplis depuis 1994 sur un grand nombre de sujets, mais revient aussi sur les conséquences de l’étude qu’il a réalisée avec Alan Krueger. C’est cette partie de l’entrevue que je vais présenter dans ce billet

L’objectif de Card et Krueger

Répondant à une question sur la controverse occasionnée par les conclusions de son étude sur le salaire minimum, Card répond tout d’abord qu’il ne s’est plus jamais penché sur ce sujet dans ses travaux. Il considère que cette étude a été dénaturée aussi bien par les partisans d’une hausse du salaire minimum que par ses opposants. Il explique que Krueger et lui ne visaient nullement à recommander une hausse du salaire minimum, mais plutôt de mieux comprendre le fonctionnement du marché du travail. Ils se demandaient si le modèle simple (ou même simpliste) de l’offre et de la demande explique vraiment le comportement des employeurs et des travailleurs. Ce modèle prétend «que si un employeur a besoin d’un travailleur supplémentaire, il ou elle peut en embaucher autant que nécessaire au salaire du marché. En outre, ce modèle prétend aussi que les travailleurs se déplacent librement entre les entreprises et que, en conséquence, les employeurs individuels n’ont pas de pouvoir discrétionnaire dans le salaire qu’ils offrent».

En fait, rien n’est aussi simple. Il y a un coût pour le travailleur de changer d’emploi, un coût pas seulement en termes de dépenses et de temps, mais aussi social en raison des relations établies avec ses collègues. Il en est de même pour l’employeur qui doit annoncer un poste, rencontrer les candidats et les former sans trop savoir s’ils feront l’affaire. Dans ce contexte, il peut y avoir dans un même marché des salaires différents, ce qui va à l’encontre de la théorie orthodoxe.

D’ailleurs, les employeurs qui offrent le salaire minimum ont souvent des postes vacants, ce qui contredit aussi la théorie. Card ajoute que, plutôt que d’augmenter leurs salaires, bien des employeurs offrent des bonis à leurs employés s’ils réussissent à convaincre un de leurs amis de venir travailler. Encore là, la théorie orthodoxe ne tient pas compte de ce fait pourtant bien documenté.

Au bout du compte, même dans un marché qu’on prétend concurrentiel, les employeurs exercent une forme de mini-monopole sur leurs employés. Dans ce contexte, une hausse pas trop élevée du salaire minimum n’entraînera pas de baisse du nombre d’emplois et pourrait même le faire augmenter. Les marchés, surtout celui du travail, n’ont rien à voir avec la théorie. On y trouve des frictions et il y a un coût important à chercher l’information (le voisin paye-t-il mieux ? Comment traite-t-il ses employés ? Aura-t-il besoin de moi longtemps ?, etc.) et celle-ci demeurera toujours incomplète. Card ajoute que les constats de leur étude ne se reproduirait peut-être pas de façon identique à un autre endroit ou au même endroit à un autre moment.

Card a constaté que les économistes qui se sont opposés aux conclusions de leur étude leur prêtaient l’intention de vouloir prouver qu’une hausse du salaire minimum n’a jamais d’impact sur l’emploi, alors que ce ne fut jamais leur objectif. Il ajoute qu’il est vrai que trop d’études économiques sont biaisées et visent davantage des objectifs politiques que la compréhension d’un phénomène. Il affirme que jamais il ne s’est fait le défenseur d’une cause et que le seul objectif que lui et Krueger avaient était de mieux comprendre le fonctionnement du marché du travail.

Les conséquences de la contestation de l’ordre établi

Face à ces controverses, Card a décidé de se tenir loin des débats sur le salaire minimum. Il a d’une part perdu de nombreux amis (il avait enseigné à l’École de Chicago, un des temples de l’économie néoconservatrice). «Des gens que je connaissais depuis de nombreuses années, par exemple, certains de ceux que j’ai rencontrés à mon premier emploi à l’Université de Chicago, se sont mis en colère ou ont été fortement désappointés. Ils considéraient que, en publiant notre étude, nous étions devenus des traîtres à la cause de l’économie dans son ensemble». Il a d’autre part pensé qu’il était mieux de laisser ce sujet à d’autres personnes pour éviter de devoir sans cesse défendre cette étude. Il demeure malgré tout convaincu qu’une hausse du salaire minimum pas trop élevée, et même un peu plus quand il est aussi bas qu’il l’est actuellement aux États-Unis, n’aurait pas beaucoup d’effets négatifs.

Et alors…

J’ai trouvé cette entrevue fascinante sous de nombreux aspects. Tout d’abord, Card n’est pas du tout un grand promoteur d’une hausse du salaire minimum comme on pourrait le penser (et comme, je l’avoue, je le pensais). Il est plutôt un chercheur sans trop d’opinions qui ne veut que mieux comprendre le monde qui l’entoure. Cela suscite mon respect (même si je me méfie des gens supposément neutres). Ensuite, cette entrevue montre les conséquences qu’on peut subir quand on s’attaque aux dogmes de cette religion qui ne dit pas son nom qu’est la théorie économique orthodoxe…

Advertisements
8 commentaires leave one →
  1. Pierre Fortin permalink
    5 décembre 2016 12 h 04 min

    Salaire minimum: Darwin, vous avez raison de rapporter les propos de Dave Card. C’est l’un des meilleurs au monde, j’espère qu’on lui donnera un jour le Prix Nobel. Son travail avec Alan Krueger est parfaitement compatible avec le fait qu’une augmentation du salaire minimum relativement au salaire moyen a peu d’effets sur l’emploi lorsque le rapport du minimum au moyen est inférieur à 40%, comme c’est le cas aux USA depuis les années Reagan (là-bas, la moyenne nationale du rapport est présentement de 32%). Le problème se corse à mesure que le rapport minimum/moyen augmente. Au Québec, dans les années 1970, ce rapport a atteint 55%, il touchait une forte proportion des salariés et causait beaucoup de chômage. Mais, redescendu à 37% dans les années 1990, plus aucun effet sur le chômage n’était détectable, ce qui voulait dire qu’on pouvait l’augmenter sans trop craindre, et tout à la faveur des travailleurs du bas de l’échelle. Le premier ministre Lucien Bouchard a alors tranché: la moyenne entre 55% (trop élevé) et 37% (trop bas), c’est 46%. Alors essayons 46% afin de maximiser l’avantage des travailleurs à bas salaires et d’éviter de répandre le chômage. C’est là où on en est depuis 20 ans.

    Ne lâchez pas, votre blogue est parmi les meilleurs au Canada.

    Pierre Fortin

    J'aime

  2. 5 décembre 2016 17 h 38 min

    Merci pour les bons mots.

    J’émets beaucoup de réserve sur votre argumentation basée sur les effets du salaire minimum dans les années 1970, pour de nombreuses raisons, mais surtout sur le fait que vos études ne semblent pas tenir compte du fait que les entrants (15-24, dont plus de femmes qu’auparavant)) étaient beaucoup plus nombreux que les sortants (55-64, dont peu de femmes à l’époque, alors que c’est maintenant l’inverse. Alors qu’il n’était pas très sensé à l’époque d’attirer davantage d’offre (d’autant plus que les chantiers de la Baie James et du Stade Olympique s’achevaient), c’est la chose à faire de nos jours.

    J’ai fait quelques calculs récemment sur cette question et ai publié un billet pour les illustrer.

    https://jeanneemard.wordpress.com/2016/11/05/le-salaire-minimum-et-la-demographie/

    Et je trouve que vous n’accordez pas assez d’importance à la hausse de la scolarisation qui a fait grandement diminuer le taux d’emploi dans cette tranche d’âge. En plus, les grands chantiers dont je parlais plus tôt ont encouragé de nombreux jeunes non scolarisés (surtout des garçons) sur le marché du travail à l’époque, alors qu’il y avait bien peu d’emplois pour eux dès la fin de ces chantiers.

    Finalement, vous remarquerez que j’ai souligné une phrase de Card que je trouve très pertinente : «Card ajoute que les constats de leur étude ne se reproduirait peut-être pas de façon identique à un autre endroit ou au même endroit à un autre moment.» Non seulement une étude ne peut pas tenir compte de tous les facteurs qui entrent en jeu, mais ces facteurs n’ont pas nécessairement toujours le même impact, les comportements humains changeant énormément selon les lieux et les époques. Cela ne veut pas dire de ne pas faire d’études et de ne pas tenir compte de leurs résultats, mais de demeurer humble et prudent face à leurs résultats, comme le fait David Card.

    Finalement, je suis désolé de ne pas avoir pu accepter votre commentaire plus rapidement, mais je n’avais pas accès à ce blogue cet après-midi.

    J'aime

  3. 6 décembre 2016 12 h 38 min

    Tant qu’à aller dans une logique de rapport entre groupe, aussi bien établir un rapport entre le salaire moyen et les plus nantis… on ne toucherait pas seulement au problème de chômage mais aussi à tout le reste, comme l’éducation, la santé et les infrastructures.
    Plus d’équité ne peut faire que du bien à l’économie…

    J'aime

  4. 6 décembre 2016 14 h 45 min

    Benton, je ne suis pas certain de bien comprendre…

    J'aime

  5. benton65 permalink
    6 décembre 2016 21 h 39 min

    Ce qui est bon pour pitou est bon pour minou…

    M. Pierre Fortin parle d’un rapport de salaire entre le salaire minimum et le salaire moyen afin de respecter une bonne marche de l’économie.
    Je dis dans ce cas, aussi bien établir un rapport entre le salaire moyen et le haut salarié pour plus d’équité!

    Aimé par 2 people

  6. 6 décembre 2016 21 h 47 min

    C’est bien ce que je pensais, mais je voulais en être certain…

    J'aime

Trackbacks

  1. L’impact des hausses du salaire minimum sur les emplois à bas salaires |
  2. Le positivisme économique |

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :