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La condition enseignante

19 décembre 2016

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La condition enseignante au Québec du XIXe au XXIe siècle. Une histoire cousue de fils rouges:  précarité, injustice et déclin de l’école publique de Maurice Tardif est une des lectures que Normand Baillargeon a recommandé dans son livre Enseigner au Québec. Le titre m’a attiré autant que si j’étais une mouche qui avait senti du miel…

Introduction : L’auteur amorce cette introduction avec des statistiques lancées sans sources précises (et nettement exagérées sur la faiblesse de la diplomation des jeunes), puis énonce son objectif, soit l’articulation entre «les enseignants et leur profession, l’institution scolaire dans laquelle ils œuvrent avec leurs élèves et enfin, la société qui est la leur à différentes époques et qui définit pour une bonne part la nature de l’éducation et l’exercice de l’enseignement».

Partie 1 : La condition enseignante avant les années 1960

1. Les racines du métier d’enseignant au XIXe siècle : L’école au XIXe siècle se limitait au primaire pour la grande majorité de la population, et parfois encore moins. L’Église était responsable de l’éducation, séparant les francophones catholiques et les anglophones protestants, et les filles et les garçons. La foi était donc un critère d’embauche plus important que les connaissances pour les enseignants de l’époque, qui étaient souvent des religieux et encore plus souvent des religieuses, âgées en forte majorité de moins de 25 ans, et leurs conditions de travail et leur formation étaient minimales.

2. L’école entre deux guerres et une crise : Tout change au XXe siècle. Que ce soit du côté économique (avec la baisse de l’importance de l’agriculture et l’augmentation de celle des autres secteurs) et de l’urbanisation (la proportion de la population qui vit dans les villes explose), ou de celui de la structure sociale (avec notamment l’émancipation des femmes, l’augmentation des naissances due en bonne partie à la baisse de la mortalité infantile et la montée des interventions étatiques), l’importance de l’éducation ne cesse de croître. Le modèle d’éducation (et de services sociaux et de santé) mis de l’avant par l’Église montre de plus en plus son insuffisance et ses lacunes. Ainsi, la fréquentation scolaire explose, tant par l’allongement de la durée des études, même si elle demeure bien courte si on la compare à la durée actuelle, que par l’augmentation du nombre de jeunes à former.

3. Grandeur et misère d’une profession : L’augmentation de la fréquentation scolaire s’est bien sûr fait sentir sur l’embauche d’enseignants et surtout d’enseignantes. Les conditions de travail demeurent minimales, les femmes recevant entre le quart et la moitié du salaire des hommes. Face à la demande, on commence à accepter que les femmes continuent de travailler après leur mariage. La grande variation des conditions de travail s’explique par le fait que les salaires étaient négociés localement, indépendamment d’une commission scolaire à l’autre, parfois même individuellement. Elles étaient un peu plus décentes en milieu urbain qu’en milieu rural. Puis, les syndicats ont commencé à se former.

Même s’ils ont réussi à quelques endroits à améliorer les conditions de travail, le grand nombre d’employeurs ne permettait pas de mouvements à l’échelle de la province. Il faudra attendre les années 1960 et les suivantes pour que l’action syndicale apporte des améliorations notables et surtout la fin de la discrimination salariale contre les femmes.

4. La formation au temps des écoles normales : Le mode d’embauche le plus répandu jusqu’en 1939 était une vérification des connaissances (et de la foi et des bonnes mœurs…) par un Bureau d’examinateurs, sans formation préalable. On a ensuite exigé la réussite d’une formation dans une école normale. Dans les années 1950-1960, il y avait quatre types d’écoles normales :

  • une étatique (formant essentiellement des hommes);
  • une dirigée par des religieuses pour des jeunes femmes (c’est ce réseau qui formaient le plus de personnes);
  • une privée pour des garçons;
  • une pour les religieux et les religieuses.

En plus, l’université formait une élite peu nombreuse. Notons aussi que les écoles normales donnaient quatre formations différentes (brevets A à D), exigeant d’un à quatre ans de formation. Bref, même après avoir imposé une formation dans une école normale pour avoir accès à des postes d’enseignants, c’était encore le fouillis…

Partie 2 : La condition enseignante pendant la Révolution tranquille

5. L’État éducateur : Les années 1960 et 1970 se caractérisent par quatre phénomènes majeurs :

  • l’essor de l’État-providence;
  • la montée du nationalisme et du mouvement indépendantiste;
  • le développement d’une économie québécoise francophone;
  • l’apparition de nouvelles idéologies sociopolitiques et culturelles (féminisme, humanisme, mouvements de gauche et d’extrême gauche, anarchisme, pacifisme, etc.).

Cette effervescence a bien sûr eu un impact majeur sur le système d’éducation et sur les enseignants. Le nombre d’élèves augmente en effet autant en raison du baby-boom que de l’intérêt plus marqué des parents pour l’éducation et de la hausse de l’âge de fréquentation scolaire à 16 ans. L’éducation devenant une responsabilité du gouvernement provincial, les enseignants peuvent davantage se regrouper et leurs syndicats porter leurs revendications à l’échelle du Québec. Jumelé à la hausse des exigences pour occuper un poste d’enseignant (la formation est maintenant universitaire) et à la forte demande d’enseignants (leur nombre triple presque entre 1945 ans et 1970), ce facteur permet une forte amélioration à la fois du statut des enseignants et de leurs conditions de travail. Ce seront les femmes, surtout en milieu rural, qui en bénéficieront le plus, les salaires étant dorénavant établis selon la scolarité et l’ancienneté, d’autant plus que les dernières restrictions sur les femmes mariées (qui perdaient encore souvent leur emploi en se mariant) s’effaceront. Par contre, comme les enseignantes étaient moins scolarisées que les enseignants, l’écart entre les salaires prendra quelques décennies avant de disparaître complètement.

6. Les enseignants au sein de la fonction publique : L’auteur présente les nouvelles conditions de travail puis souligne que d’une vocation, l’enseignement est devenu une profession. Il décrit aussi les nombreux changements apportés à la structure du système scolaire (écoles plus grosses, surtout au secondaire, plus de bureaucratie, moins de commissions scolaires, plus de professionnels non enseignants, etc.), à la façon d’enseigner et au contenu de l’enseignement (plus de matières, contenus plus élaborés, démocratisation de l’éducation, plus d’importance accordée à la pédagogie, etc.).

7. La formation des enseignants à l’université : La formation des enseignants est à l’époque chamboulée par trois ruptures avec le passé : une rupture politique (elle passe «dans le giron de l’État», rompt avec le contrôle religieux et élimine le clivage entre la formation des enseignants et des enseignantes), une rupture institutionnelle (abolition des écoles normales et passage à une formation de niveau universitaire) et une rupture idéologique (l’enseignement doit être davantage basé sur une vision scientifique). L’auteur ajoute que la formation universitaire a permis d’éliminer les clivages de formation entre les enseignants et à les unir, et a favorisé leur professionnalisation. Par contre, l’enseignement universitaire s’éloigne des réalités vécues dans les écoles par les enseignants, aussi bien parce que les professeurs d’université n’ont généralement pas d’expérience de l’enseignement que parce qu’ils s’intéressent autant sinon plus à la recherche universitaire qu’à former des enseignants.

Partie 3 : École et société depuis 1980

8. De nouvelles idéologies sociales : «Les années 1970 et 1980 voient émerger deux idéologies (…) : le postmodernisme et le néolibéralisme». Ces deux idéologies auront une influence importante sur plein de domaines, notamment sur l’enseignement. En simplifiant, le postmodernisme amènera l’école à privilégier le développement de compétences sur l’acquisition de connaissances (pour que l’enfant puisse apprendre à apprendre), tandis que le néolibéralisme l’incitera à privilégier la concurrence entre les élèves, leur sélection par les écoles et la recherche de la rentabilité des investissements étatiques et individuels en éducation. Le chapitre se poursuit avec quelques remarques sur l’écologisme et le multiculturalisme.

9. Des changements sociaux profonds : L’auteur parle entre autres des conséquences de la crise financière de 2008, des changements importants sur le marché du travail, du vieillissement de la population, de l’immigration croissante, de la modification importante de la structure des ménages et des compressions budgétaires gouvernementales. Il termine ce chapitre avec des statistiques sur l’évolution de la taille du secteur de l’éducation.

10. La mosaïque des publics scolaires : Après avoir montré les succès de l’école québécoise, l’auteur déplore le haut taux de décrochage, le nombre trop élevé d’analphabètes, les lacunes de l’accueil des élèves immigrants et l’intégration insuffisante des élèves handicapés ou en difficulté d’adaptation ou d’apprentissage (EHDAA). Il analyse ensuite les causes et les conséquences de ces échecs.

11. La reprivatisation de l’éducation et l’injustice scolaire : Dans ce chapitre, l’auteur retrace l’historique et l’évolution de la fréquentation de l’école privée et des écoles publiques à vocation particulière (qui ont en commun de sélectionner leurs élèves), puis analyse la situation actuelle. Ses constats correspondent tout à fait avec ceux de l’étude du Conseil supérieur de l’éducation (CSÉ) intitulée Remettre le cap sur l’équité, dont j’ai parlé récemment dans une série de trois billets (voir surtout le deuxième sur l’état des lieux). Il conclut d’ailleurs son chapitre ainsi : «nous sommes bien ici en présence, depuis 30 ans, d’un processus de restructuration globale de l’école secondaire au Québec selon une logique de privatisation et de marchandisation».

12. Les réformes et les nouvelles politiques éducatives : L’auteur analyse ici les réformes de l’école québécoise implantées de 1980 à 2010. Il voit surtout deux problèmes avec ces réformes : elles sont incohérentes (chacune d’entre elles faisant table rase des précédentes) et elles reçoivent peu d’appui des acteurs du milieu de l’éducation.

Partie 4 : La condition enseignante aujourd’hui

13. Une profession en difficulté : L’auteur décrit ici la situation actuelle (ce livre a été publié en 2013) des enseignants, mentionnant notamment leurs effectifs (90 000 dans les commissions scolaires, dont 55 000 occupent des postes permanents, ce qui signifie que près de 40 % d’entre eux occupent des postes précaires), leurs conditions de travail et la complexité croissante de leurs tâches (qui entraîne son lot de détresse au travail).

14. Syndicalisme et professionnalisation : L’auteur retrace au départ les activités syndicales de la Centrale de l’éducation du Québec (CEQ) entre 1980 et 2013, devenue la Centrale des syndicats du Québec (CSQ) en 2000, puis les nombreuses tentatives de former un ordre professionnel des enseignants, tentatives rejetées à la fois par la CSQ et par les enseignants. Même s’il ne voit pas que des avantages à une telle formation, il semble la favoriser, ce qui n’est pas mon cas.

15. Former des professionnels de l’enseignement : un projet inachevé : L’auteur se demande en premier lieu ce qu’est un bon enseignant. La qualité de son enseignement ne dépend-elle pas en grande partie du contexte dans lequel il enseigne et des élèves à qui il le fait? Dans l’école à deux et même à trois vitesses actuelle (école privée, école publique qui sélectionne ses élèves et les autres), peut-on vraiment juger les enseignants? Par la suite, il décrit les nombreux changements apportés à la formation des enseignants depuis une vingtaine d’années et analyse plus à fond la situation actuelle..

Conclusion : Je ne retiendrai de cette courte conclusion que cette citation : «(…) du XIXe au XXIe siècle, les enseignants forment une profession marquée par la précarité et dont la formation reste toujours problématique, une profession sans véritable assises intellectuelles et sans base de connaissances, qui tourne en rond au gré des forces et idéologies sociales qui dominent la société et l’école, une profession incapable de définir son identité et son autonomie autrement qu’en étant placée, selon les époques sous la houlette de l’Église, de l’État et de nos jours des idéologies et des forces du marché».

Et alors…

Lire ou ne pas lire? J’hésite… J’ai bien aimé la partie historique de ce livre, mais moins la partie plus contemporaine. En outre, il exagère souvent pour faire valoir ses arguments et semble avoir de grandes difficultés avec les statistiques et avec les sources (qui ne sont, quand il y en a, trop souvent que des sources de sources, par exemple un livre qu’on devrait lire pour pouvoir accéder à la source originale). Bref, même si je n’ai pas beaucoup de désaccords profonds avec les propos contenus dans ce livre, j’ai trop de réserves envers lui pour le recommander pleinement.

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2 commentaires leave one →
  1. Richard Langelier permalink
    21 décembre 2016 0 h 54 min

    Il y aurait eu des brevets D? Je viens d’écrire à une amie qui a fait d’abord l’école normale. Elle est sûrement couchée à cette heure-ci. Sur les engins de recherche, comme l’écrit à si bon escient Sophie Durocher, mes 4 premiers résultats donnent A. B et C uniquement. J’en parlerai à François Legault, lui i’conna ça! 🙂

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  2. 21 décembre 2016 6 h 01 min

    Moi, je ne fais que transmettre ce que dit l’auteur!

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