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Les inégalités au XXIe siècle (1)

21 décembre 2016

inegalites_piketty_saez_zucmanConnaissez-vous Thomas Piketty, Emmanuel Saez et Gabriel Zucman? Le premier est devenu une vedette depuis la parution de son livre Le Capital au XXIe siècle (et j’imite sans vergogne le titre de son livre pour cette série de billets), le deuxième «est spécialiste de la théorie de la taxation optimale et de l’étude des inégalités économiques» et collabore depuis des années avec Thomas Piketty, et le troisième est surtout connu pour ses travaux sur les paradis fiscaux, dont certains ont été publiés dans son livre La richesse cachée des nations (dont j’ai lu une version écourtée en anglais).

Lorsque ces trois poids lourds produisent ensemble une étude, et que cette étude porte sur de nouvelles données sur les inégalités de revenus, on ne peut que lui accorder notre attention. Cette étude, intitulée Distributional National Accounts: Methods and Estimates for the United States (Comptes nationaux de distribution : Méthodes et estimations pour les États-Unis) adopte une toute nouvelle méthode pour estimer les revenus des individus et en publie les principaux résultats ainsi que les différences entre ces résultats et ceux obtenus avec les méthodes utilisées antérieurement. Dans ce premier billet sur cette étude, je présenterai cette nouvelle méthode en soulignant ses différences avec les méthodes plus classiques. Dans le ou les suivants (probablement «les»), je présenterai ses principaux résultats.

Introduction

Malgré la pertinence des études des dernières années sur les inégalités, celles-ci font toujours face à trois limitations importantes :

  • Il y a un écart considérable entre le total des revenus selon les comptes nationaux (ce qu’on appelle le revenu national) et ce total selon les données administratives (comme les déclarations de revenus) et selon les enquêtes utilisées pour calculer le niveau des inégalités (j’ai parlé de cet écart dans un billet récent). Cet écart, avoisinant selon les pays entre 30 et 50 % du revenu national (mais plus près de 40 % aux États-Unis de nos jours), rend soit très difficiles soit carrément impossibles certaines analyses. Les auteurs donnent comme exemples l’analyse de la part de la croissance qui va au 10 % le plus riche et au 50 % le plus pauvre, et de la proportion de la croissance des inégalités qui est due à la baisse de la part de la rémunération du travail dans le PIB et à la hausse de la part du revenu de capital.
  • Ensuite, les données administratives et tirées d’enquêtes ne tiennent pas compte de toutes les taxes et de tous les transferts ni des dépenses gouvernementales. Il devient alors impossible d’estimer convenablement l’impact des interventions gouvernementales sur les inégalités.
  • Finalement, les données administratives et tirées d’enquêtes sont basées soit sur les «unités fiscales» (parfois un couple, parfois un individu) ou des ménages en répartissant le revenu total de ces unités et ménages entre ses membres, ce qui ne permet pas d’isoler l’évolution des inégalités entre les hommes et les femmes depuis les cent dernières années.

Méthode

Pour pouvoir obtenir des données sur la différence entre le total des revenus selon les comptes nationaux et celui des données administratives et des enquêtes sur les ménages, ainsi que pour pouvoir isoler ces revenus avant et après les interventions gouvernementales, les auteurs ont compilé une grande variété de sources. L’étude les décrit toutes, explique comment elles sont utilisées et réparties parmi les adultes des États-Unis, mais je ne le ferai pas, car ce billet serait encore plus long qu’il ne l’est! Je vais me contenter d’expliquer la méthode et de la décrire en termes généraux (les détails à ce sujet sont en fait séparés de l’étude dans une annexe de 68 pages accessible sur Internet, mais que je n’ai pas lue).

Pour atteindre leurs objectifs, les auteurs ont constitué ce qu’ils appellent des «comptes nationaux de distribution» (d’où le titre de l’étude). Cela leur a permis de «(traduction) fournir des décompositions de la croissance par tranches de revenus compatibles avec la croissance macroéconomique». Contrairement aux estimations habituelles, le total des revenus avant impôts correspond au total des revenus après impôts (je préfère appeler ces revenus «avant et après les interventions gouvernementales», car ils tiennent compte des dépenses gouvernementales et non pas seulement des transferts, des taxes et des impôts) et au revenu national.

En plus, ils compilent les revenus de deux façons : en divisant les revenus d’un couple en deux parties égales (pour coller à la notion de revenus de ménages), mais en séparant dans une autre série de données les revenus des deux membres du couple (notamment les revenus d’emploi pour analyser l’évolution des revenus d’emplois des hommes et des femmes). Dans les deux séries, les auteurs peuvent isoler les revenus de chaque décile de revenus et même du 0,001% le plus riche de façon bien plus fiable qu’avec les méthodes utilisées dans leurs études antérieures (et dans celles d’autres auteurs).

Cette méthode permet en plus de mieux isoler des types de revenus mal ou pas couverts par les déclarations de revenus et les enquêtes :

  • la valeur des avantages sociaux, aussi bien gouvernementaux (assurance-emploi, sécurité sociale, etc.) que patronaux (régimes de retraite, assurance maladie, etc.);
  • tous les gains en capital, même ceux qui ne sont pas inclus dans les déclarations de revenus, par exemple ceux qui sont acquis dans des régimes de retraite ou qui sont conservés par les entreprises.

De cette façon, les auteurs peuvent «produire des statistiques sur les inégalités à long terme qui tiennent compte des changements sociodémographiques, comme la hausse de la fraction des retraités et la diminution de la taille des ménages, contrairement aux séries fiscales actuellement disponibles». Ils peuvent aussi isoler des types de revenus spécifiques comme le revenu de travail, les gains en capital, les taxes et les impôts payés, les transferts reçus et la richesse détenue, et les répartir notamment selon les groupes d’âge, le sexe et l’état matrimonial. Ils comptent aussi développer à l’avenir des comptes semblables pour d’autres pays et pouvoir ainsi comparer ces données d’un pays à l’autre.

Le plus difficile est de répartir les données qui ne sont pas comprises dans les déclarations de revenus et les enquêtes sur les revenus des ménages (soit 30 à 50 % du total, je le répète). Ils ont dû faire de nombreuses hypothèses de répartition basées sur d’autres enquêtes et sources (que, je le répète, je ne mentionnerai pas ici), hypothèses qu’ils comptent améliorer à l’avenir. Mais, cela a déjà été fait pour répartir l’impact des dépenses gouvernementales par niveau de revenu, notamment dans deux études dont j’ai déjà parlé ici, une de l’OCDE et l’autre de l’IRÉC pour le Québec. La force de la présente étude est de présenter l’ensemble de ces résultats dans un seul ensemble de données, ce qui permet de pondérer l’importance relative de chacune de ces sources de revenus sur les inégalités. Il s’agit à la fois d’un exploit et d’un travail de moine…

Le revenu national

Les auteurs précisent tout d’abord que le concept de revenu national qu’ils visent pour établir le total des revenus avant et après les interventions gouvernementales est égal au PIB moins l’amortissement du capital et le revenu envoyé à l’étranger, et plus le revenu reçu de l’étranger (qui inclut notamment les dividendes et les intérêts étrangers qui vont presque tous aux plus riches). Même si une bonne partie de ces revenus ne vont pas directement dans les comptes de personnes individuelles, il est important d’en tenir compte. Par exemple, ce qu’on comptabilise dans le revenu national comme une rente des propriétaires occupants est un montant qui n’est jamais reçu en forme de revenu comme tel, mais représente tout de même un équivalent de revenu (le propriétaire ne paie pas de loyer, mais bénéficie de sa maison). De même, l’argent qu’un employeur remet au gouvernement pour les avantages sociaux de ses employés (comme pour l’assurance-emploi ou la sécurité sociale) n’est peut-être pas considéré comme un revenu par ceux-ci, mais leur permet d’accumuler des droits dans ces programmes.

Pour mieux voir l’importance relative et l’évolution des différents types de revenus considérés par les auteurs, on peut consulter les deux graphiques de la page numérotée 42 de l’étude et l’explication de ces graphiques à la page numérotée 8.

Distinction entre les revenus avant et après les interventions gouvernementales

Les auteurs ont colligé des données correspondant au revenu national en trois séries : un revenu avant impôts qui inclut les contributions aux régimes de pensions mais exclut les paiements de pensions (revenu de facteurs), un autre revenu avant impôt qui exclut les contributions aux régimes de pensions mais inclut les paiements de pensions (revenu avant interventions gouvernementales) et un revenu après impôt (revenu après interventions gouvernementales).

Le revenu de facteurs est égal à la somme de tous les revenus reçus par les individus, qu’ils viennent du travail ou du capital avant de prendre en compte le fonctionnement des régimes de pensions, les taxes et impôts, les paiements de transfert et les dépenses gouvernementales. Comme cette façon de comptabiliser les revenus met pratiquement de côté les retraités qui ont peu de revenus de travail et de capital, il gonfle les données sur les inégalités et rend les comparaisons internationales difficiles (car le niveau d’inégalités serait trop influencé par la proportion de personnes âgées dans chacun des pays). Cela dit, si on restreint l’analyse de ces données aux personnes en âge de travailler, ce type de revenu fournit de précieuses données pour, par exemple, estimer l’évolution de la rémunération du travail par rapport à celle du capital.

Le revenu avant interventions gouvernementales est égal à la somme de tous les revenus de travail et de capital, après prise en compte des prestations des régimes de pension privés et publics, de l’assurance invalidité et de l’assurance-chômage. La différence avec la série de données précédentes est donc de considérer les prestations plutôt que les contributions (qui sont à long terme égales, et rendues égales chaque année grâce à des calculs comptables que je ne présenterai pas ici, je le répète).

Le revenu après interventions gouvernementales est égal au revenu avant impôt, après déduction de toutes les taxes et de tous les impôts, et ajout de toutes les formes de dépenses gouvernementales, qu’il s’agisse de transferts en espèces, de transferts en nature ou de dépenses pour les services publics. En considérant tous ces éléments, les auteurs s’assurent que ce revenu sera lui aussi égal au revenu national. Comme mentionné plus tôt, le défi est de répartir tous ces éléments aux individus en fonction de leur niveau de revenu (les auteurs expliquent en détail comment ils procèdent, mais, comme je l’ai déjà dit à quelques reprises, je vais sauter cette partie, qu’on peut consulter aux pages numérotées 10 à 16 de l’étude et dans l’annexe dont j’ai parlé plus tôt). Cette méthode permet aussi d’obtenir des données sur le revenu disponible, sans tenir compte de la répartition des dépenses gouvernementales. Même si le revenu disponible n’égale pas le revenu national, il fournit d’autres possibilités d’analyse.

Et alors…

Je suis bien conscient que ce billet n’attirera pas les foules, qu’il est aride et complexe. Mais, je trouve essentiel de s’interroger sur la méthode adoptée par les auteurs d’une étude pour pouvoir apprécier correctement ses résultats. En plus, je tenais à montrer l’ampleur de la tâche qu’ont accomplie les auteurs, défi qui n’avait jamais été relevé auparavant. Maintenant que c’est fait, nous pourrons, je l’espère, mieux comprendre les résultats que je présenterai dans le ou (sûrement) les prochains billets que je consacrerai à cette étude majeure.

On notera d’ailleurs que les auteurs ont ajouté des documents dans un site consacré à cette fin. On y trouve, en plus de l’annexe méthodologique dont j’ai parlé dans ce billet, des données en format Excel, des graphiques supplémentaires, une présentation et d’autres renseignements relatifs à leurs travaux. D’autres documents y seront ajoutés à l’avenir. Finalement, ils ont publiés un court texte présentant quelques-uns de leurs résultats. Cela montre à quel point ce travail n’est que le départ d’une aventure qui est loin d’être terminée!

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9 commentaires leave one →
  1. Gilbert Boileau permalink
    21 décembre 2016 7 h 49 min

    Quel travail de moines! Hâte d’en découdre les résultats. Et …joyeuses Fêtes!

    J'aime

  2. 21 décembre 2016 9 h 43 min

    Toi aussi!

    J'aime

  3. 21 décembre 2016 11 h 48 min

    Absolument intéressant!

    Aimé par 1 personne

  4. 23 décembre 2016 15 h 01 min

    Beaucoup de rigueur et de transparence dans leurs recherches. Belle vulgarisation de votre part.

    Aimé par 1 personne

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