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Les inégalités au XXIe siècle (2)

24 décembre 2016

inegalites_piketty_saez_zucmanOn a vu dans le premier billet de cette série le travail de moine accompli par Thomas Piketty, Emmanuel Saez et Gabriel Zucman dans leur étude intitulée Distributional National Accounts: Methods and Estimates for the United States (Comptes nationaux de distribution : Méthodes et estimations pour les États-Unis) pour bâtir une base de données sur les revenus individuels qui est cohérente avec le revenu national. C’est maintenant le temps de présenter les analyses que ce travail permet de faire.

Différence de distribution des revenus avant et après les interventions gouvernementales

Le premier résultat que montrent les auteurs est la distribution des revenus avant (troisième et quatrième colonnes avec le titre «Pre-tax national income») et après intervention gouvernementale (septième et huitième colonnes avec le titre «Post-tax national income»), ainsi que du revenu disponible (cinquième et sixième colonnes avec le titre «Post-tax disposable income») en 2014 aux États-Unis. Je vous invite bien sûr à lire ou à consulter au besoin le précédent billet pour prendre connaissance des particularités de ces trois concepts de revenus.

inegalites_piketty_saez_zucman2-1

J’ai été un peu confondu la première fois que j’ai consulté ce tableau, car les cinq dernières lignes sont consacrées aux plus riches de ce pays (10 %, 1 %, 0,1 %, 0,01 % et 0,001 %), et seulement deux (la deuxième et la troisième) aux autres 90 %, la première ligne indiquant les moyennes pour l’ensemble de la population.

La première chose qui m’a frappé dans la quatrième colonne, c’est que le revenu moyen avant intervention gouvernementale de ce que les auteurs appellent le «Middle 40%», soit les gens appartenant aux sixième, septième, huitième et neuvième déciles, est à peine supérieur (de 1,2 %) à la moyenne (65 400 $ par rapport à 64 600 $). Comme toutes les personnes qui font partie de ce groupe ont bénéficié en 2014 de plus de revenus que la moitié de la population, on pourrait penser que leurs revenus ont été bien plus élevés que la moyenne. Or, ce ne fut pas vraiment le cas. On constate aussi que les 10 % les plus riches ont amassé presque quatre fois plus de revenus que la moitié de la population qui a eu les revenus les plus faibles (47,0 % / 12,5 % = 3,76), même s’ils sont cinq fois moins nombreux. Pire, le 1 % le plus riche en a «gagné» beaucoup plus que la moitié la plus pauvre de la population (20,2 % par rapport à 12,5 %). Finalement, le 0,001% de la population a amassé 1,9 % de tous les revenus, soit 1900 fois plus que la moyenne, et a reçu en moyenne plus de 7500 fois plus que la moyenne des revenus de la moitié la moins riche de leur pays…

Le tableau nous montre aussi que les interventions gouvernementales permettent de réduire quelque peu ces écarts (les quatre dernières colonnes), mais qu’ils demeurent gigantesques. Elles améliorent quand même de façon appréciable la situation du 50 % le moins riche, dont le revenu national moyen passe de 25 % de la moyenne de l’ensemble de la population avant intervention gouvernementale à près de 40 % (38,8%, pour être plus précis) après cette intervention (deux dernières colonnes). La moyenne des revenus des 50 % les plus pauvres augmente donc de plus de 50 % (plus précisément de 54 %) après intervention gouvernementale. Comme je veux présenter d’autres résultats, je vais en rester là avec ce tableau!

Tendance à long terme de la distribution et de la croissance des revenus

inegalites_piketty_saez_zucman2-2Les graphiques ci-contre montrent l’évolution de la part des revenus avant et après intervention gouvernementale reçue par les 10 % et le 1 % les plus riches, de 1913 à 2014 pour le 1 % et de 1917 à 2014 pour les 10 %. Dans les deux cas, on peut voir que la part des revenus avant intervention gouvernementale (les lignes rouges avec la mention «Pre-tax») a diminué considérablement entre le début et le milieu du XXe siècle, surtout lors de la Deuxième Guerre mondiale (entre 1941 et 1945), mais aussi par la suite, avant d’augmenter tout aussi fortement à partir de 1980 (année de l’arrivée au pouvoir de Ronald Reagan) pour se retrouver en 2014 à peu près au même niveau qu’au début du siècle précédent ou que juste avant la Deuxième Guerre mondiale. On notera toutefois que la Grande Dépression (à partir de 1929) a beaucoup plus touché le 1 % que les 10 %. En fait, comme le 1 % fait partie des 10 %, on peut même conclure que la population entre le 1 % et le 10 % n’a subi aucune baisse de sa part des revenus à l’époque, ce qui signifie que leurs revenus ont diminué à peu près au même rythme que ceux de l’ensemble de la population.

L’évolution de la part des revenus après intervention gouvernementale (les lignes bleues avec la mention «Post-tax») a aussi une forme en «U», mais diffère de façon importante de la précédente, notamment parce que la part reçue par le 1 % et les 10 % en 2014 n’a pas vraiment retrouvé son niveau du début du XXe siècle, ni pour le 1 % ni pour les 10 %. On peut voir que la différence entre les lignes bleue et rouge était bien mince en début de période, qu’elle a gagné en importance lors du «New Deal» des années 1930, un peu plus durant la Deuxième Guerre mondiale et encore plus par la suite, jusqu’en 1980. À ce moment, l’écart entre les deux lignes s’est réduit jusqu’en 1988, avant de recommencer à se creuser dans les années 1990 et même par la suite, malgré les baisses d’impôt de George W. Bush, en grande partie en raison du vieillissement de la population et du gain en importance des programmes destinés aux personnes âgées. Je reviendrai sur ce facteur un peu plus loin. L’agrandissement plus récent de cet écart est dû, lui, à la fin des baisses d’impôts de George W. Bush. Les auteurs concluent que «Dans l’ensemble, les politiques de redistribution ont empêché les inégalités après intervention gouvernementale de revenir aux niveaux antérieurs au New Deal».

inegalites_piketty_saez_zucman2-3Le tableau ci-contre explique encore plus éloquemment l’évolution des revenus des plus pauvres et des plus riches depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Entre 1946 et 1980, on voit que la croissance (95 %) des revenus avant intervention gouvernementale (deuxième colonne) a profité davantage aux 90 % les moins riches (avec des hausses de 102 % aux 50 % les plus pauvres et de 105 % aux 40 % suivants) qu’à toutes les tranches des 10 % les plus riches (entre 47 et 79 %). Après intervention gouvernementale (quatrième colonne), les 50 % les plus pauvres ont encore plus profité de la croissance (leur revenu ayant augmenté de 130 %), mais les 40 % suivants beaucoup moins (croissance des revenus de 98 %, à peu près au même niveau que la moyenne de 95 %). Si les 10 % et les 1 % ont moins bénéficié de la croissance (69 et 58 %), les plus riches des plus riches, soit les 0,1 %, 0,01 % et 0,001 % en ont profité encore plus que la moyenne, avec des hausses de 104, 201 et 163 %. Cela peut sembler incompréhensible, mais il faut se rappeler que les taux marginaux d’imposition maximaux atteignaient plus de 86 % en 1946 (voir l’avant-dernière page de ce document) et qu’ils n’étaient plus «que» de 70 % en 1980 (voir la 46e page du même document), ce qui fait en sorte que la part de revenu que conservaient les plus riches à partir d’un certain revenu était passée de moins de 14 % à 30 %, soit plus du double.

Non seulement la croissance fut-elle moins forte entre 1980 et 2014 (période s’étalant comme la première sur 34 ans), soit de 61 % en moyenne par rapport à 95 %, mais la répartition de cette croissance fut spectaculairement plus inégale. On peut en effet constater à la troisième colonne que les revenus des 50 % les plus pauvres n’ont augmenté que de 1 % entre ces deux années! Les 40 % qui suivent ont aussi connu une croissance de leurs revenus inférieure à la moyenne (42 %). Mais pour les plus riches, ce fut le pactole. En effet, la croissance des revenus des 10 %, 1 %, 0,1 %, 0,01 % et 0,001 % les plus riches fut respectivement de 121, 205, 321, 454, et 636 %, dans ce dernier cas plus de 10 fois la moyenne de 61 % (je commence à manquer de «!»).

La dernière colonne du tableau nous montre que le niveau de croissance des plus riches a à peine été réduit par les interventions gouvernementales, demeurant presque au même niveau, mais que ces petites baisses ont quand même permis aux revenus des 50 % les plus pauvres de connaître un peu de croissance (21 %, à peine le tiers de la croissance moyenne) et à ceux des 40 % qui suivent de voir passer leur croissance de 42 à 49 %, toujours moins que la moyenne (qui se révèle trompeuse, comme c’est bien souvent le cas).

inegalites_piketty_saez_zucman2-4Les graphiques ci-contre examinent plus en détail l’évolution des revenus des 50 % les plus pauvres. Le graphique du haut montre que la part de leurs revenus avant (ligne rouge avec la mention «Pre-tax») et après intervention gouvernementale (ligne bleue avec la mention «Post-tax»), après avoir augmenté quelque peu entre 1962 et 1970, est demeurée assez stable entre 1970 et 1980, puis a constamment diminué par la suite. Ce graphique montre aussi que l’écart entre ces deux lignes, qui représente l’impact des interventions gouvernementales, a plus que doublé entre le début et la fin de la période, permettant d’atténuer grandement la baisse de leur part des revenus.

Les lignes bleue et rouge du deuxième graphique nous montrent ce que le tableau précédent nous avait révélé : le revenu avant intervention gouvernementale des 50 % les plus pauvres n’a pas du tout augmenté entre 1970 et 2014, mais leur revenu après intervention gouvernementale a augmenté quelque peu (mais pas du tout depuis l’an 2000…). Le plus grand intérêt de ce graphique est l’agrandissement de l’écart entre la ligne grise du haut (qui représente le revenu après intervention gouvernementale excluant les transferts en santé). Cela nous permet de constater que ce sont ces seuls transferts qui ont permis à leur revenu après intervention gouvernementale d’augmenter, sinon, il serait demeuré stable! Un autre graphique (je ne peux quand même pas tous les montrer!) qu’on peut consulter à la 47e page (qui serait numérotée 45, si elle l’était…) de l’étude, montre, qu’en fait, cette croissance fut très majoritairement concentrée chez les personnes âgées de 65 ans et plus, en fait les bénéficiaires du Medicare des États-Unis, le reste s’expliquant par les bénéficiaires du Medicaid (services de santé pour les personnes pauvres), deux programmes créés sous le président Lyndon B. Johnson en 1965. Les auteurs ajoutent que l’importance de ces programmes dans la croissance des revenus des 50 % les plus pauvres s’explique en partie par la générosité de ce programme, mais aussi par l’augmentation des prix des services de santé et des médicaments… Je rappelle, comme mentionné dans le premier billet de cette série, que les dépenses gouvernementales sont considérées par les auteurs comme des revenus après intervention gouvernementale et sont réparties aux personnes qui y ont droit.

Finalement, on remarquera que la ligne grise du bas du deuxième graphique, qui représente le revenu disponible après intervention gouvernementale («Post-tax disposable»), suit presque parfaitement la ligne rouge («Pre-Tax», ou revenu avant intervention gouvernementale). Cette observation permet de conclure que les 50 % les plus pauvres paient autant d’impôt et de taxes qu’ils reçoivent de transferts gouvernementaux.

inegalites_piketty_saez_zucman2-5Le graphique du haut ci-contre est l’équivalent de l’image que j’ai utilisée pour accompagner ce billet. Il compare l’évolution de la part des revenus avant intervention gouvernementale du 1 % le plus riche avec celle de la part des revenus des 50 % les plus pauvres. Il s’agit d’un miroir presque parfait! Alors que la part des revenus des plus riches est passée d’environ 12 à 20 % de tous les revenus entre 1962 et 2014, celle des 50 % les plus pauvres a suivi le chemin inverse, passant de 20 à 12 %! Le graphique du bas illustre cette comparaison autrement. Alors que le revenu annuel moyen du 1 % le plus riche est passé de 428 000 $ à 1 305 000 $ entre 1980 et 2014 (soit plus du triple), celui des 50 % les plus pauvres est demeuré presque stable (16 000 $ en 1962 et 16 200 $ en 2014).

Et alors…

Les graphiques que j’ai présentés dans ce billet sont sûrement ceux qui illustrent le plus clairement le virage survenu en 1980 à la suite de l’élection de Ronald Reagan. Et j’en ai vus beaucoup! Ces graphiques et leurs explications viennent tous de la quatrième partie de cette étude. Lors des deux prochains billets, je présenterai ceux des cinquième et sixième parties. On verra que la méthode utilisée par les auteurs permet d’approfondir encore plus l’évolution des revenus aux États-Unis au cours des cent dernières années. Sur ce, joyeux Noël!

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5 commentaires leave one →
  1. 28 décembre 2016 15 h 37 min

    Cela confirme le constat que j’avais fait depuis Reagan. Au final, la classe moyenne n’a pas suivi l’évolution des plus nantis mais par contre, les plus nantis, dans leur grande générosité, ont compensé en faisant exploser la marge de crédit de la classe moyenne depuis les années 80.
    C’est mathématique: Pourquoi mieux payer les gens quand l’on peut leur prêter de l’argent?
    En prime, existe-il une meilleure chaîne que le crédit?

    Aimé par 1 personne

  2. 5 janvier 2017 11 h 41 min

    C’est vraiment fascinant. Et triste. Parce que je n’ai pas l’impression que ça va s’améliorer avec le clown dangereux qui entre au pouvoir prochainement.

    J'aime

  3. 5 janvier 2017 15 h 33 min

    En effet, avec ses baisses d’impôts pour les riches, cela ferait repartir à la hausse les inégalités (cette tendance a quand même ralenti depuis environ 2006).

    Aimé par 1 personne

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