Skip to content

Les inégalités au XXIe siècle (3)

28 décembre 2016

inegalites_piketty_saez_zucmanOn a vu dans le premier billet de cette série le travail de moine accompli par Thomas Piketty, Emmanuel Saez et Gabriel Zucman dans leur étude intitulée Distributional National Accounts: Methods and Estimates for the United States (Comptes nationaux de distribution : Méthodes et estimations pour les États-Unis) pour bâtir une base de données sur les revenus individuels qui est cohérente avec le revenu national. Le deuxième nous a montré que ces données permettent des niveaux d’analyses impossibles à atteindre auparavant. Ce troisième en présente sur l’évolution des inégalités de revenus entre les hommes et les femmes, et sur le rôle respectif des revenus de travail et des revenus de capital dans la hausse de la part des revenus accaparée par les plus riches.

Le plafond de verre et les inégalités de revenus entre les hommes et les femmes

Dans cette section, plutôt que de diviser également tous les revenus d’un couple entre ses deux membres, les auteurs laissent leurs revenus de travail aux membres des couples qui les ont gagnées, mais répartissent toujours également les revenus de capital, car les données ne permettent pas de les attribuer à un membre individuel d’un couple. Pour obtenir des précisions sur les catégories de revenus et la méthode adoptée par les auteurs, je vous invite à lire ou à consulter le premier billet de cette série.

inegalites_piketty_saez_zucman3-1Le graphique du haut ci-contre compare l’évolution entre 1917 et 2014 de la part des revenus avant intervention gouvernementale («Pre-tax») reçue par les 10 % les plus riches lorsque les revenus d’un couple sont répartis également (ligne rouge avec la mention «Pretax income per adult (equal split)») et lorsque les revenus de travail sont attribués à la personne qui les a gagnés (ligne verte avec la mention «Pretax income per adult (individuals)»). Ce graphique montre que cette part et les inégalités sont plus élevées lorsque les revenus de travail sont attribués à la personne qui les a gagnés. Par exemple, le sommet de la part des revenus reçus par les 10 % les plus riches (en 1934) passe de 48,0 % à 53,5 %. On remarquera toutefois que l’écart entre les deux lignes s’est considérablement réduit avec le temps, passant d’environ cinq points de pourcentage en début de période jusqu’à la fin des années 1950 (avec un sommet de 6,2 points en 1945, probablement en conséquence de la Deuxième Guerre mondiale) à seulement deux points en fin de période (avec le plancher de 2,1 points atteint en 2014). Cette baisse est bien sûr la conséquence de l’augmentation du taux d’emploi des femmes au cours des 100 dernières années, ainsi que de la baisse des inégalités de revenus entre les hommes et les femmes.

Le graphique du bas examine cette question de façon plus spécifique. Il présente l’évolution du ratio des revenus de travail entre les hommes et les femmes âgés de 20 à 64 ans entre 1962 et 2014. Après avoir atteint un sommet en 1966 avec 385 %, ce ratio a presque constamment diminué atteignant son niveau plancher en 2010 avec 173 %, avant de remonter quelque peu à 179 % en 2014. Les auteurs observent également que ce ratio était en 2014 bien plus faible dans les tranches d’âge plus jeune (160 % chez les 20 à 44 ans) que dans les tranches plus âgées (202 % chez les 45 à 64 ans).

inegalites_piketty_saez_zucman3-2Les graphiques ci-contre explorent plus à fond l’évolution des inégalités de revenus de travail entre les hommes et les femmes. Le graphique du haut montre que les femmes sont les seules responsables de la hausse des revenus médians de travail des personnes âgées de 20 à 64 ans entre 1962 et 2014, leurs revenus médians de travail étant passés de 2800 $ à 21 400 $ (en dollars de 2014), soit près de huit fois plus, alors que ceux des hommes ont stagné (34 000 $ en 1962 et 35 800 $ en 2014). Comme ce graphique porte sur le revenu médian, la forte hausse de ce revenu chez les femmes est bien plus due à l’augmentation de leur taux d’emploi qu’à la hausse de leurs revenus. On notera en plus que ces revenus ont en fait diminué de 13,2 % chez les hommes et de 7,6 % chez les femmes entre 2001 et 2014, aussi bien en raison de la stagnation des revenus que de la baisse du taux d’emploi, surtout depuis 2007 et 2008.

Le graphique du bas illustre la part des femmes dans la population occupée (en emploi) pour l’ensemble de la population et dans les portions les plus riches de la société. Si leur part a augmenté dans tous les groupes, passant notamment de 37,5 % en 1966 à 47,7 % en 2014 dans l’ensemble de la population (ligne du haut), elles demeuraient cette année-là fortement minoritaires parmi les 10 % (27,4 %, ligne verte), 1 % (16,4 %, ligne bleue), 0,1 % (11,5 %, ligne rouge) et 0,01 % (9,5 %, donnée non présentée) les plus riches. Le graphique montre aussi que la hausse de leur proportion a fortement ralenti depuis 2007 parmi le 0,1 et le 1 % le plus riche, mais que, observation troublante, cette proportion a carrément diminué chez les 10 % les plus riches depuis 2010 (mais de très peu, soit de 27,9 à 27,4 %). Les auteurs concluent de ce dernier graphique que «Le plafond de verre n’est pas encore près d’être brisé». Comme elles étaient tellement moins représentées chez les plus riches, on devinera même sans graphique que les femmes l’étaient bien plus chez les plus pauvres. En effet, elles représentaient en 2014 environ 58,1 % des personnes parmi les 50 % les moins riches (une amélioration par rapport aux 66,8 % en 1966) et 45,1 % parmi les 40 % suivants (plus du double de leur proportion de 22,4 % en 1966).

Les rôles respectifs des revenus de travail et des revenus de capital dans les inégalités

Les auteurs précisent que les revenus de capital ont représenté entre 20 et 30 % des revenus totaux au cours des cent dernières années, mais sont passées de 23 à 30 % de ces revenus entre 2000 et 2014. La conséquence de cette forte hausse de la proportion des revenus de capital est que si ces derniers ont augmenté en moyenne de 2,2 % par année au cours de cette période, les revenus du travail n’ont augmenté que de 0,1 inegalites_piketty_saez_zucman3-3% par année. Or, la distribution des revenus de capital est fortement concentrée chez les plus riches, comme le montre le premier des graphiques ci-contre. On y constate que si ces revenus ont représenté entre 50 et 90 % des revenus du 0,1 % le plus riche entre 1913 et 2014 (67 % en 2014), ils n’ont compté que pour entre 5 et 16 % des revenus des 90 % les plus pauvres (15,4 % en 2014 et en fait 5,1 % des revenus des 50 % les plus pauvres – donnée non présentée dans le graphique). La hausse des dernières années chez les 90 % les plus pauvres (de 12,1 % en 2008 à 15,4 % en 2014) s’explique, selon les auteurs, par l’augmentation de la valeur des fonds de pension répartie entre autres parmi ces personnes.

La baisse de la part des revenus de capital sur les revenus totaux du 0,1 % le plus riche entre son sommet de 1964 (89,3%, part qui atteignait cette année-là 96,3 % chez le 0,01 % le plus riche) et 2014 (67,2 %, mais 75,2 % chez le 0,01 % le plus riche) s’explique par le fait que les nouveaux membres de ce club sélect sont plus souvent des travailleurs riches (pdg, sportifs, artistes, courtiers en finance, etc.) que des rentiers vivant uniquement de leurs revenus de capital. Le graphique du bas montre d’ailleurs que si l’âge moyen de la population adulte a augmenté constamment parmi l’ensemble de la population (ligne noire du bas du graphique, de 42,8 ans en 1979 à 47,4 ans en 2014), il est demeuré assez stable entre 1979 et 2000 chez les 10 % et 1 % les plus riches et a même diminué du côté du 0,1 % le plus riche (de 55,0 ans à 52,4 ans), ce qui est cohérent avec l’hypothèse qu’ils étaient davantage composés de travailleurs riches que de purs rentiers. Par contre, la forte hausse de l’âge moyen des trois groupes de riches entre 2000 et 2014 (par exemple, de 52,4 ans à 56,8 ans parmi le 0,1 % le plus riche), hausse plus forte que parmi les 90 % les plus pauvres (hausse de 2,2 ans par rapport à 4,4 ans pour les membres du 0,1 %), laisse penser que les rentiers pourraient bien avoir gagné en importance parmi les plus riches récemment.

inegalites_piketty_saez_zucman3-4Les deux graphiques ci-contre illustrent la contribution des différents types de revenus de travail (graphique du haut) et de capital (graphique du bas) à l’évolution de la part des revenus reçus par le 1 % le plus riche entre 1913 et 2014. On peut voir dans le graphique du haut que c’est la rémunération des employés («Compensation of employees») qui a le plus contribué à la croissance de cette part entre 1965 et 2000 (de 1,4 % de tous les revenus à 5.9 %, soit quatre fois plus) avant de diminuer quelque peu par la suite (à 4,7 % en 2014, quand même plus de trois fois plus qu’en 1965), le composant du travail des revenus mixtes («Labor component of mixed income», soit la part des revenus des travailleurs autonomes qui est considérée comme un revenu de travail – environ 70 % – le reste étant comptabilisé comme un revenu de capital) ayant beaucoup moins augmenté (de 1,8 % à 3,1 % en 2014, hausse de tout de même 70 %).

Le graphique du bas montre que les revenus de capital ont grandement contribué à la hausse de la part des revenus du 1 % le plus riche entre 1980 (6,3 % de l’ensemble des revenus) et 2014 (12,4 %, soit presque le double). Parmi les cinq composants des revenus de capital, ce sont les profits des entreprises («Income from equity») qui ont le plus contribué à cette hausse (avec une augmentation de 2,1 points de pourcentage), suivis par les intérêts et dividendes provenant de fonds de pension («Interest ans dividends paid to pension plans», augmentation de 1,9 point) et des intérêts sur placements («Interest», 1,3 point). Par contre, le composant du capital des revenus mixtes («Non corporate profits») et les revenus nets de location d’immeubles («Housing rents») ont beaucoup moins contribué (respectivement de 0,3 et 0,4 point de pourcentage). Soulignons finalement que ce graphique nous montre de façon spectaculaire la disparition complète des profits des entreprises («Income from equity») lors de la Grande Dépression. Alors que ces profits fournissaient au 1 % le plus riche 8,6 % de tous les revenus en 1926 et encore 7,8 % en 1929, année du début de cette dépression, cette contribution fut négative en 1932 (-0,8 %) et en 1933 (-0,6 %).

Les auteurs concluent des constats de ces deux graphiques que la hausse de la concentration des revenus dans les années 1990 était principalement due aux revenus de travail, mais que celle observée depuis 2000 est plutôt due à la plus grande concentration des richesses (et donc des revenus de capital).

Et alors…

J’aurais bien aimé terminer de présenter la cinquième partie de l’étude dans ce billet, mais j’aurais dû escamoter quelque peu l’analyse des deux sujets que j’y ai abordés. Comme ces sujets sont d’une grande importance, j’ai préféré les analyser en détail (quoique j’aurais pu en dire plus sur les graphiques sur les revenus du travail et du capital). En général, personne ne remet en question l’importance de l’analyse des inégalités de revenus entre les hommes et les femmes, mais d’autres pourront trouver l’analyse de l’évolution des revenus du travail et du capital bien technique et aride. Pourtant, comme cette évolution est de nos jours à la source de la plus grande partie de la hausse des inégalités, il est primordial de fournir l’information nécessaire pour pouvoir justement réaliser son rôle prépondérant.

Je me concentrerai dans le prochain billet (ou dans les deux prochains billets?) sur les derniers sujets abordé dans la cinquième partie de l’étude, soit sur le rôle des transferts, des taxes et des impôts dans l’évolution des inégalités et de leur niveau, autre sujet de grande importance quand on veut lutter contre les inégalités. Puis, je passerai à la sixième partie de cette étude. Bref, encore beaucoup de plaisir à venir!

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :