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Les inégalités au XXIe siècle (5)

4 janvier 2017

inegalites_piketty_saez_zucmanOn a vu dans le premier billet de cette série le travail de moine accompli par Thomas Piketty, Emmanuel Saez et Gabriel Zucman dans leur étude intitulée Distributional National Accounts: Methods and Estimates for the United States (Comptes nationaux de distribution : Méthodes et estimations pour les États-Unis) pour bâtir une base de données sur les revenus individuels qui est cohérente avec le revenu national. Les trois billets suivants ont montré que ces données permettent des analyses bien plus approfondies qu’auparavant dans une foule de domaines liés aux inégalités. Ce cinquième billet porte sur le rôle transferts dans l’évolution des inégalités.

Les transferts

Bizarrement, l’étude ne définit pas clairement les composants des transferts et leur évolution. Heureusement, les données fournies dans le site créé par les auteurs nous permettent de nous en faire une bonne idée. En utilisant les données de l’onglet TSA11b du fichier Appendix tables I, j’ai pu produire deux graphiques qui nous permettent d’apprécier l’importance des transferts dans les revenus de la population de États-Unis. Le premier indique l’évolution de l’importance relative des principaux programmes de transferts de ce pays.

inegalites_piketty_saez_zucman5-1

Avant de décrire ce graphique, je vais d’abord préciser l’importance relative de l’ensemble des transferts qui y sont présentés. Si j’ai fait partir ce graphique en 1944, c’est parce que ces transferts étaient presque inexistants auparavant. En effet, l’ensemble de ces transferts représentaient moins de 3 % du revenu national au cours de chaque année précédant 1946, se situant même sous 1 % de 1913 à 1929. Par la suite, ils sont passés de 1,3 % en 1944 à 11 % en 1975, sont restés assez stables à ce niveau jusqu’en 1989, puis ont augmenté graduellement par la suite pour atteindre 16,9 % en 2015. Je n’ai pas montré cette progression dans le graphique, car elle nous empêcherait de voir l’évolution de ses composants.

Ces transferts sont composés des programmes suivants :

  • les pensions de la sécurité sociale (ligne bleue) : presque inexistantes en 1944, ces pensions ont atteint plus de 5 % des revenus totaux en 1982 et 1983, ont diminué graduellement jusqu’à 3,9 % en 2006 et ont remonté à 4,8 % en 2015;
  • l’assurance invalidité (ligne rouge) : de presque nulle jusqu’aux années 1960, cette assurance a atteint 1 % des revenus en 2009, pour ensuite se maintenir à ce niveau;
  • l’assurance-chômage (ligne jaune) : ce transfert a clairement évolué en fonction de la situation économique, augmentant en période de récession et diminuant en période de croissance, se situant dans la majorité des années sous 0,5 % des revenus (0,2 % en 2015, son niveau le plus bas depuis 1944);
  • les prestations de l’assistance sociale (ligne verte) : ces prestations regroupent plusieurs programmes que je n’aurais pas pu illustrer sur ce graphique, soit les crédits d’impôt remboursables, les prestations aux anciens combattants, aux accidentés du travail et à certains programmes d’aide sociale, ainsi que les bons alimentaires et d’autres programmes non précisés; de 1950 à 2007, la valeur de ces transferts a gravité autour de 2 % du revenu total, a atteint un peu plus de 3,0 % en 2010 et 2011 en raison de la récession de 2007-2009 et s’est stabilisée à 2,7 % de 2012 à 2015;
  • Medicare et Medicaid (lignes bleu pâle et rouge vin) : de rien entre 1944 à 1965, parce qu’ils n’existaient pas, ces programmes instaurés en 1965 à l’initiative de Lyndon B. Johnson sont ceux qui représentent maintenant la plus grande partie des dépenses de transferts, soit 7,5 % des revenus en 2015; ces deux programmes expliquent 70 % de la hausse de la proportion de l’ensemble des transferts observée entre 1989 et 2015;
  • autres (ligne vert foncé) : je ne sais pas trop ce que ces «autres» comprennent, mais, bon, ils comptent pour moins de 1 % des revenus.

Le deuxième graphique que j’ai préparé montre l’évolution de la part des revenus totaux des dépenses collectives (ou dépenses gouvernementales).

inegalites_piketty_saez_zucman5-2

Ces dépenses collectives (ligne bleue) sont malheureusement peu détaillées. On peut quand même constater que les dépenses militaires (ou pour la défense, ligne jaune) furent de loin les plus importantes en 1944 et 1945 en raison de la participation des États-Unis à la Deuxième Guerre mondiale, atteignant 30 % des revenus totaux (et 85 % de toutes les dépenses collectives), qu’elles ont chuté par la suite avant de remonter lors de la guerre de Corée (surtout en 1952 et 1953) et de se stabiliser autour de 9 ou 10 % des revenus totaux de 1955 à 1969 (surtout en raison de la guerre du Vietnam), qu’elles ont gravité autour de 6 % des revenus de 1976 à 1991 (année de la chute du mur de Berlin et de la fin de la seconde guerre du Golfe en Irak), ce qui représentait tout de même entre 30 et 35 % des dépenses collectives, avant de se situer entre 3,5 % et 5,1 % des revenus entre 1994 et 2015 (3,8 %), dépendant de la participation de ce pays à d’autres conflits (Irak, Afghanistan, etc.). En 2015, ces dépenses représentaient 22,7 % des dépenses collectives, le taux le plus faible des 72 années illustrées sur ce graphique.

Les dépenses en éducation sont passées de 3,0 % du revenu total en 1959 à 5,9 % en 2009 (année de récession), avant de diminuer graduellement pour se situer à 5,0 % en 2015, baisse qui reflète les compressions budgétaires adoptées sous Barack Obama. Les autres dépenses collectives (tout le reste!) ont connu une évolution semblable, passant de 5,9 % du revenu total en 1959 à 9,2 % en 2009, avant de diminuer graduellement pour se situer à 7,9 % en 2015.

Les auteurs ne fournissent aucun graphique et aucune donnée spécifique aux dépenses collectives en fonction du niveau de revenu. Cela s’explique par le fait qu’ils les ont réparties en fonction du niveau du revenu disponible. Ils espèrent améliorer cette répartition à l’avenir. Ce serait en effet souhaitable, car, avec cette méthode, ces dépenses n’ont aucun effet redistributeur. Pourtant, d’autres études (dont une de l’OCDE que j’ai présentée dans ce billet) observent au contraire un effet redistributeur important de ces dépenses. Par exemple, le coût de l’enseignement primaire et secondaire est semblable pour tous les enfants, mais représente une plus grande part des revenus des ménages les plus pauvres. En conséquence, ces dépenses ont un effet redistributeur. D’ailleurs, les auteurs mentionnent à la page numérotée 16 de leur étude (et aux pages numérotées 27 et 28 de leur annexe) avoir essayé de répartir également les coûts de l’éducation, ce qui fait augmenter le revenu après intervention gouvernementale des 50 % les plus pauvres.

Le rôle des transferts

On associe souvent les transferts à une forme de redistribution des revenus. Aux États-Unis, c’est moins inegalites_piketty_saez_zucman5-3évident, comme le montre le graphique ci-contre, qui présente la proportion du revenu national moyen qui va à certains groupes de revenus en raison des transferts excluant ceux de la sécurité sociale (qui vont essentiellement aux personnes âgées de 65 ans et plus). On peut en effet constater que les 50 % les plus pauvres (ligne rouge) reçoivent une proportion du revenu total très près de la moyenne (ligne noire). Si les 10 % les plus riches (ligne verte) en reçoivent nettement moins que la moyenne, ce sont les autres 40 % (les membres des sixième, septième, huitième et neuvième déciles) qui en reçoivent le plus, de beaucoup, mais seulement depuis 2005, probablement en raison du vieillissement de la population et de l’augmentation du nombre de retraités à l’intérieur de ce groupe de revenus. Notons également que les membres de ce groupe sont plus susceptibles de recevoir des prestations pour les anciens combattants, d’assurance-chômage et pour accident de travail, de même que des crédits d’impôt remboursables (qui ne sont versés qu’aux personnes qui paient de l’impôt).

inegalites_piketty_saez_zucman5-4Le graphique ci-contre est semblable, mais comprend cette fois les transferts de la sécurité sociale. On voit que cet ajout favorise encore plus les autres 40 % ainsi que les 10 % les plus riches. Cela peut surprendre, mais il faut savoir que, comme les prestations de la sécurité sociale sont calculées «en fonction du nombre d’années travaillées, des cotisations versées», elles sont donc plus élevées pour les personnes qui ont le plus travaillé et qui ont versé des cotisations plus élevées, soit les personnes qui sont en général les plus riches (d’autant plus que ces prestations plus élevées font augmenter leurs revenus davantage que celles plus basses reçues par les plus pauvres), même si ce programme est assujetti à un maximum de cotisations et de prestations.

La présentation des graphiques précédents peut être trompeuse, car elle laisse penser que les transferts ne contribuent pas à réduire les inégalités. Or, une somme à peu près égale pour les trois groupes de revenus représente une augmentation bien plus forte des revenus des plus pauvres que celle des plus riches. Même une somme inférieure peut avoir le même effet. J’ai donc cru bon de réaliser trois autres graphiques pour pouvoir visualiser clairement ce phénomène et apprécier son évolution.

inegalites_piketty_saez_zucman5-5Le premier de ces trois graphiques montre l’impact des transferts et des dépenses collectives sur les revenus des 50 % les plus pauvres. La ligne bleue montre leur revenu moyen total et la ligne rouge leur revenu moyen avant la contribution des transferts et des dépenses collectives. L’écart entre les deux courbes indique justement cette contribution. Sans cette contribution, leur revenu aurait diminué de presque 20 % entre 1962 et 2014, alors que, grâce à ces contributions, il a augmenté de plus de 85 %, même s’il stagne depuis 2005. En fait, cette contribution a fait augmenter leur revenu de 165 % en 2014, et l’avait fait quadrupler (hausse de 300 %) en 2010, au creux inegalites_piketty_saez_zucman5-6de la récession de 2007 à 2009.

Le deuxième graphique montre les mêmes éléments pour les 40 % qui suivent les 50 % les plus pauvres. Si la contribution des transferts et des dépenses collectives est plus élevée pour eux (19 000 $ plutôt que 18 000 $ pour les 50 % les plus pauvres en 2014), elle ne faisait augmenter leurs revenus que de 40 %, bien moins que la hausse de 165 % pour les 50 % les plus pauvres.

Finalement le troisième graphique montre les inegalites_piketty_saez_zucman5-7mêmes éléments pour les 10 % les plus riches. La contribution des transferts et des dépenses collectives est encore plus élevée pour eux (49 000 $), mais fait encore moins augmenter leurs revenus, soit de 24 %. On voit donc que, même si cette contribution est plus élevée de 170 % que celles des 50 % les plus pauvres, elle fait proportionnellement moins augmenter les revenus des plus riches que ceux des plus pauvres, faisant par le fait même diminuer le niveau des inégalités des revenus. Ainsi, alors que le revenu moyen des 10 % les plus riches avant cette contribution était en 2014 environ 30 fois plus élevé que celui des 50 % les plus pauvres, il ne l’était «que» 10 fois plus après contribution.

Et alors…

Cette fois, j’ai réussi à terminer la présentation de la cinquième partie de cette étude! Malgré de nombreux enseignements intéressants, cette analyse a laissé entrevoir les limites de la méthode élaborée par les auteurs. En effet, je n’approuve nullement leur décision de répartir toutes les dépenses collectives en fonction du revenu disponible. Qu’on utilise cette méthode pour les dépenses liées à la défense nationale, à la police, au système de justice (y compris pénitentiaire) et à la limite à la construction d’infrastructures de transport peut se défendre (car les riches bénéficient davantage de la protection du territoire, de la propriété privée et des routes que les pauvres, qui subissent en plus davantage la répression policière), mais inclure toutes les autres dépenses publiques de la même façon (la défense de l’environnement, le transport public, le ramassage des ordures ou l’éducation) me semble un arrangement visant plus la simplicité que l’exactitude. Comme ils disent eux-mêmes vouloir améliorer cette partie de leur méthode, je ne me sens pas trop sévère dans cette analyse. Cela dit, une méthode mieux calibrée ne changerait que légèrement les résultats et encore moins les tendances.

L’analyse des bénéficiaires des transferts directs est plus intéressante. Alors qu’on pourrait penser que les plus pauvres en bénéficient bien plus que les riches, notamment en raison de la présence de programmes comme le Medicaid, les bons alimentaires, les crédits pour bas salariés et l’aide sociale, programmes qui visent directement les plus pauvres, on s’aperçoit finalement que les riches en profitent presque autant et les membres de la classe moyenne supérieure encore plus. Ce serait intéressant de voir si c’est la même chose dans les autres pays, notamment au Canada et en Europe. Pour cela, il faudra probablement attendre les prochains travaux des auteurs!

Le prochain billet sera le dernier de cette série et portera sur l’analyse des différences entre les résultats utilisant la méthode développée par les auteurs et ceux des méthodes utilisées antérieurement.

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