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Les inégalités au XXIe siècle (6)

7 janvier 2017

inegalites_piketty_saez_zucmanOn a vu dans le premier billet de cette série le travail de moine accompli par Thomas Piketty, Emmanuel Saez et Gabriel Zucman dans leur étude intitulée Distributional National Accounts: Methods and Estimates for the United States (Comptes nationaux de distribution : Méthodes et estimations pour les États-Unis) pour bâtir une base de données sur les revenus individuels qui est cohérente avec le revenu national. Les quatre billets suivants ont montré que ces données permettent des analyses bien plus approfondies qu’auparavant dans une foule de domaines liés aux inégalités. Ce sixième et dernier billet porte sur l’analyse des différences entre les résultats utilisant la méthode développée par les auteurs et ceux des méthodes utilisées antérieurement.

Différences entre les résultats

inegalites_piketty_saez_zucman6-1Le graphique ci-contre compare l’évolution de la portion du revenu total avant intervention gouvernementale qui va aux 10 % les plus riches selon la nouvelle méthode des auteurs (ligne rouge) et selon celle adoptée auparavant par deux d’entre eux (Piketty et Saez), méthode qui se basait uniquement sur les déclarations fiscales (ligne blanchâtre). On voit que la forme en U de cette évolution se manifeste presque aussi clairement dans un cas que dans l’autre. Mais, on observe quand même des différences importantes entre les deux.

Tout d’abord, les données selon la nouvelle méthode varient beaucoup moins d’une année à l’autre. Par exemple, on voit que les baisses de la part des revenus de ces riches vers 2000 (éclatement de la bulle technologique) et en 2009 furent nettement moindres avec la nouvelle méthode qu’avec l’ancienne. Une des raisons de la plus faible variation des données avec la nouvelle méthode est que les profits des sociétés leur sont imputés chaque année, tandis qu’ils ne se perçoivent dans les données fiscales (ancienne méthode) que par la déclaration de dividendes et de gains en capital, dans ce dernier cas seulement les années où les particuliers réalisent ces gains, soit lorsqu’ils vendent leurs actifs. L’utilisation des données fiscales fait automatiquement varier davantage ces gains. Les soudaines hausses et baisses de la part des revenus en 1986 et 1987 (alors que les mouvements furent bien réguliers avec la nouvelle méthode) sont par exemple uniquement dues à un changement de la loi fiscale en 1986 sur l’imposition des gains en capital qui a incité les particuliers à réaliser leurs gains en capital en 1986 (ce qui a entraîné une hausse de la part des revenus des 10 % cette année-là) plutôt qu’en 1987 (ce qui a fait rebaisser cette part).

L’autre grande différence est que le fait de diviser les revenus entre les membres d’un couple (avec la nouvelle méthode) plutôt que par unité fiscale comme la méthode antérieure le faisait, a un impact sur le niveau des inégalités. On peut en effet constater que ces inégalités étaient plus élevées avec la nouvelle méthode au milieu du XXe siècle, mais le sont moins depuis 1980, en raison de la proportion plus grande de femmes qui contribuent au revenu du couple et du ménage.

inegalites_piketty_saez_zucman6-2La ligne grise du graphique ci-contre utilise la nouvelle méthode, mais sur la même base que l’ancienne (par unité fiscale, ou ménage, et non en partageant les revenus entre les membres d’un couple). On peut voir que les inégalités sont nettement plus élevées avec la nouvelle méthode du début de la série (1917) à la fin, mais beaucoup moins dans les dernières années. Les auteurs expliquent que l’écart important, surtout au milieu de la période (celui indiqué dans le graphique par «Missing income», soit «revenu manquant»), découle du fait que la plupart des gains en capital ne sont pas inclus dans les déclarations de revenus utilisés dans la méthode antérieure, mais le sont dans la méthode des auteurs, comme cela avait été expliqué dans le premier billet de cette série. La baisse de cet écart par la suite s’explique par le fait que le «revenu manquant» était davantage composé des revenus d’intérêts et des dividendes touchés par les fonds de pension, dont les droits sont mieux répartis entre les différentes tranches de revenus que les profits des entreprises. Il en est de même de la forte croissance (présentée dans le quatrième billet de la série) des taxes sur la masse salariale qui touchent beaucoup plus les 90 % les plus pauvres que les 10 % les plus riches.

Les auteurs développent par la suite sur la différence entre les données par unité fiscale (ou ménage) et en inegalites_piketty_saez_zucman6-3partageant les revenus entre les membres d’un couple. Le graphique ci-contre montre deux courbes utilisant la nouvelle méthode. On peut voir que le niveau d’inégalité est plus élevé quand on regroupe les données par unité fiscale (ligne grise «Pre-tax national income per tax unit») que lorsqu’on les partage entre les membres d’un couple (ligne rouge «Pre-tax national income per adult (equal split)»). En plus, comme les données par unité fiscale augmentent lorsque les ménages sont plus petits (il y a dans ce cas plus de ménages formés d’une seule personne), l’écart entre les deux courbes tend à s’agrandir. De fait, alors que cet écart se situait entre 2,0 et 2,5 points de pourcentage entre 1913 et 1985, il a atteint 3,0 points en 2002 et a continué à se creuser jusqu’à 3,7 points en 2014. Bref, les données par unité fiscale sont beaucoup plus influencées par des facteurs démographiques que celles obtenues en partageant les revenus entre les membres d’un couple. Les auteurs concluent que les deux méthodes ont leurs mérites, mais qu’il faut tenir compte de la méthode utilisée pour interpréter correctement les résultats et pour analyser adéquatement les tendances.

La croissance des 90 % les plus pauvres

La méthode des auteurs modifie aussi la croissance des revenus selon les tranches de revenus par rapport inegalites_piketty_saez_zucman6-4à l’ancienne méthode uniquement basée sur les données fiscales. Le graphique ci-contre montre que les revenus des 90 % les plus pauvres ont augmenté un peu plus fortement avec la méthode des auteurs (ligne rouge) qu’avec l’ancienne méthode (ligne blanchâtre), mais surtout après 1980 (année indiquée par les tirets verticaux noirs). En effet, la différence est faible entre 1946 et 1980 (2,1 % par année par rapport à 1,8 %), mais très importante par la suite (0,8 % par année par rapport à -0,1 % entre 1980 et 2014).

Cette croissance plus élevée montre tout de même qu’elle fut quand même fort différente avant et après 1980 selon les tranches de revenus. Alors que la croissance des 90 % les plus pauvres fut semblable à celle de l’ensemble de la population (ligne noire) entre 1946 et 1980, soit de 2,1 % par année par rapport à 2,0 %, elle fut bien inférieure entre 1980 et 2014, soit de 0,8 % par année par rapport à 1,4 %. La différence peut sembler faible, mais rappelons que les 90 % les plus pauvres représentent 90 % de l’ensemble de la population!

Les auteurs donnent trois raisons qui expliquent que la croissance des 90 % les plus pauvres est plus forte avec la nouvelle méthode qu’avec l’ancienne :

  • ils utilisent l’indice des prix du revenu national (IPRN) pour enlever les effets de l’inflation alors que l’ancienne méthode utilisait l’indice des prix à la consommation (IPC) pour ce faire. Or, l’inflation est généralement plus forte avec l’IPC qu’avec l’IPRN (c’est le cas dans la plupart des pays, comme je l’ai montré dans ce billet), notamment parce que l’historique de l’IPC n’est jamais corrigé quand le panier de consommation change; ce facteur explique de 20 à 25 % de la différence de croissance entre 1980 et 2014 (environ 0,2 point de pourcentage par année sur l’écart d’environ 0,9 point);
  • comme mentionné auparavant, le nombre de ménages a augmenté plus vite que la population, ce qui influence beaucoup plus les résultats de l’ancienne méthode que de la nouvelle, car l’ancienne était justement basée sur les revenus des ménages; ce facteur explique environ le tiers de la différence de croissance entre 1980 et 2014 (environ 0,3 point de pourcentage par année sur l’écart de 0,9 point);
  • finalement, les revenus non imposables des 90 % les plus pauvres ont augmenté plus fortement que les revenus imposables; or ces revenus sont considérés dans la nouvelle méthode, mais pas dans inegalites_piketty_saez_zucman6-5l’ancienne; le graphique ci-contre montre en effet que les revenus de travail imposables («Taxable labor income») n’ont presque pas augmenté entre 1980 et 2014 (même en utilisant l’IPRN plutôt que l’IPC pour enlever les effets de l’inflation), soit de 9,2 % ou en moyenne de seulement 0,3 % par année, tandis que les revenus de travail non imposables («Tax-exempt labor income»), soit les avantages sociaux et la part de l’employeur des taxes sur la masse salariale, ont plus que doublé, avec une croissance annuelle moyenne de 2,2 %, et que les revenus de capital («Capital income», provenant essentiellement de fonds de pension) ont augmenté de 74 % ou en moyenne de 1,6 %.

Conclusion des auteurs

Les auteurs résument les avantages de la nouvelle méthode qu’ils ont développée. Ils précisent que cette étude n’est qu’un premier pas. Tout d’abord, ils espèrent améliorer leur méthode pour mieux répartir les éléments qui ne sont pas directement associés à une tranche de revenu, comme les dépenses collectives inegalites_piketty_saez_zucman6-6gouvernementales. Ensuite, ils comptent appliquer cette méthode à d’autres pays. Le graphique ci-contre (qui n’était pas dans la version que j’ai lue il y a moins d’un mois, ce qui montre l’aspect évolutif de leur travail) compare par exemple l’évolution du revenu avant intervention gouvernementale des 50 % les plus pauvres en France (ligne rouge) et aux États-Unis (ligne noire). Les auteurs le décrivent en précisant que l’augmentation des revenus des 50 % les plus pauvres en France (32 %) entre 1980 et 2014 fut semblable à celle de l’ensemble de la population. Alors que les revenus des 50 % les plus pauvres de la France étaient inférieurs de 11 % à ceux des 50 % les plus pauvres des États-Unis en 1980 (à l’œil, ils l’étaient de près de 50 % en 1962), ils leur étaient supérieurs de 16 % en 2014, même si les revenus moyens étaient inférieurs de 35 %. Ils ajoutent que le fait que ces taux de croissance soient aussi différents même si ces deux pays sont soumis aux mêmes tendances technologiques et de mondialisation montre que les politiques de ces pays jouent un rôle important dans l’évolution des inégalités. Par exemple, la déréglementation, surtout dans le secteur financier, la baisse des taux maximaux d’imposition, la chute du taux de syndicalisation et la stagnation du salaire minimum aux États-Unis ne sont sûrement pas étrangères à ce résultat. Finalement, ils espèrent pouvoir produire des données régionales, par exemple, pour chaque État des États-Unis.

Et alors…

Ce texte met fin à cette série de six billets. Je ne saurais dire à quel point cette étude est importante et m’a bouleversé. Il est certain que la période des Fêtes n’était pas idéale pour publier cette série, mais je n’aurais jamais pu la produire à un autre moment avec autant de détails. Cette étude nous permet en plus d’espérer obtenir encore plus de données fiables et pertinentes sur un des deux sujets que je trouve les plus importants de nos jours (l’autre étant la question environnementale), soit la croissance des inégalités.

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2 commentaires leave one →
  1. 7 janvier 2017 8 h 46 min

    En effet. Je suis heureuse que Piketty ait eu tant de couverture médiatique pour son livre. Car cela lui a sûrement donné les coudées franches pour faire de telles études!

    J'aime

  2. 7 janvier 2017 9 h 34 min

    Peut-être que cela a aidé, en effet. Mais Piketty et Saez collaborent déjà depuis des années.

    J'aime

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