Skip to content

La langue rapaillée

9 janvier 2017

langue-rapaillee

La langue rapaillée d’Anne-Marie Beaudoin-Bégin (aussi connue comme l’insolente linguiste) ne compte peut-être que 120 pages, mais contient tout de même 25 textes de l’auteure sur la langue québécoise, en plus d’une préface et d’une postface.

Préface – Les idées reçues : Selon Samuel Archibald, ce livre «est un remède de cheval contre notre insécurité linguistique» («qui fait en sorte qu’on a peur tantôt de perdre sa langue et tantôt, plus insidieusement, d’être indigne de la langue qu’on parle») et il nous le prescrit sans réserve.

La langue rapaillée : «Qu’est-ce qu’une langue? C’est un moyen pour communiquer ses expériences, ses sentiments, ses idées. C’est un outil de transmission du savoir, C’est un matériau artistique. C’est un vecteur d’identité.» Ainsi commence le premier texte de l’auteure, dans lequel elle tente de définir ce qu’est le français québécois.

Je me perds tout le temps : Cette fois, l’auteure montre comment on peut combattre nos insécurités et plus spécifiquement notre insécurité linguistique.

Quelle approche adopter ? : L’auteure explique la différence entre l’approche prescriptive (on parle et écrit comme les livres nous disent de le faire) et l’approche descriptive (qui collige ce qui se dit et s’écrit). Comme cette approche est souvent mal comprise, elle nous la présente.

Norme prescriptive, norme sociale : Les normes prescriptives sont en fait des normes sociales. Dans le temps de Louis XIV, on devait dire moé, toé et roé et prononcer moi, toi et roi était mal. Maintenant, c’est l’inverse. Cela montre qu’il n’y a pas qu’une norme qui peut être juste (elle donne beaucoup d’autres exemples, dont un savoureux sur l’accord du participe passé avec l’auxiliaire avoir…).

Mais il ne coule pas de source dans les faits : Les «francophones ont une vision très fermée de la langue». On l’a fixée à la Révolution française et elle a peu évolué depuis. On peut bien faire de nombreux emprunts linguistiques à l’anglais, puisqu’on ne peut souvent pas créer de nouveaux mots (ça, c’est de moi). Elle donne comme exemple le fait que certains dictionnaires contiennent des mots qui selon eux n’existent pas et souligne qu’il faut bien qu’ils existent pour qu’on puisse dire qu’ils n’existent pas!

On utilise ces mots, mais ils n’existent pas : Elle poursuit sur le thème de l’inexistence des mots, puis aborde la différence entre la langue quotidienne et la langue soignée (avec laquelle on doit se plier davantage aux normes prescriptives). Sur les dictionnaires et autres ouvrages de référence, elle avance qu’ils «sont ce qu’ils sont, des références. Ils ne sont pas des ouvrages divins ou des textes de loi», car rédigés par des humains qui ont fait des choix et n’ont pas pu répertorier tous les usages de la langue.

Mais comment, alors, fixer la langue ? : Elle explique ici les situations où on doit utiliser un registre soigné et un registre familier (son explication m’a fait penser aux réactions face au choix de vêtements de Safia Nolin lors du gala de l’ADISQ…). Elle poursuit avec les distinctions entre la variation situationnelle et la variation géographique. Elle montre notamment (et j’insiste sur notamment, car elle donne bien d’autres exemples passionnants) que le langage soigné varie beaucoup moins que le langage familier d’un endroit à l’autre (France, Québec, Afrique, etc.), même si celui-ci n’est pas identique partout. Cela donne l’impression que les Français parlent mieux, mais ce n’est qu’une illusion.

Mais cette reconnaissance est-elle possible ? : L’auteure se demande s’il y a un français standard et s’il est possible (et souhaitable) qu’il y en ait un. Elle nous fournit un historique imparable des différences entre notre français et celui de la France (c’est le sujet de sa thèse de doctorat pas encore terminée).

Francophones de tous les pays : Pourquoi tous les francophones devraient-ils parler de façon identique? Et les anglophones? Et les hispanophones? De toute façon, ils ne le font pas!

Le registre familier : aussi légitime qu’un autre : «Ce n’est pas le sujet qui détermine le registre à utiliser, c’est la situation de communication» Voilà! Il faut idéalement maîtriser à la fois le registre soigné et le registre familier, mais cela ne veut pas dire qu’un domine l’autre.

Et la langue écrite, elle ? : On confond trop souvent la langue avec l’écrit. Mais une langue est autant sinon plus orale qu’écrite. C’est d’ailleurs par l’oral que la langue se transmet et qu’on l’apprend dès notre plus jeune âge.

Changer la perception de l’écrit : «Garrocher» doit-il être écrit avec un «r» ou deux? Aucune importance! En effet, le registre familier doit permettre le plus de liberté possible. On peut dire que «c’est pas difficile» alors que le registre soigné exige qu’on écrive plutôt que «ce n’est pas difficile».

Les prescriptifs outrepassent leurs droits : Dans le même sens, les ouvrages de référence n’ont pas à décider quel mot on peut ou on ne peut pas utiliser dans le registre familier, ni comment on doit l’utiliser. Le registre familier est économique (utilise peu de mots) et souvent vague (utilise des génériques comme des choses ou des bébelles), et c’est bien ainsi tant qu’on se fait comprendre.

Une petite histoire de hockey : L’auteure nous raconte une jolie histoire de sport au cours de laquelle des enfants qui s’amusent à jouer un sport avec leurs propres règles en viennent à le délaisser quand un autre enfant veut leur imposer les règles officielles. Ce texte est en fait une introduction au suivant…

Quand les prescriptifs s’adonnent à la description : À force de policer l’usage familier du français, on incite trop souvent des personnes à l’abandonner pour l’anglais, résultat à l’opposé des intentions des puristes de la langue. L’auteure en profite pour souligner le manque de cohérence (ou de logique) dans les prescriptions, notamment sur l’utilisation d’anglicismes (parfois permis, d’autres fois non, sans motif autre que de dire que c’est comme ça). Par exemple, on ne peut pas parler du carré d’Youville parce que «carré» est un anglicisme dans ce sens, il faut plutôt dire le square d’Youville!

Et que dire des archaïsmes ! : Après s’être attaqué aux prescriptions sur les anglicismes, c’est maintenant au tour de celles qui voudraient interdire l’utilisation d’archaïsmes, de termes dits vieillis. Elle souligne notamment le caractère souvent illogique de bien ces prescriptions ainsi : «La norme prescriptive, dont le rôle est de déterminer quels mots, dans l’usage des gens, sont acceptables ou condamnables, se base sur l’usage des gens pour condamner des mots». Si un mot n’est plus utilisé, pourquoi prendre la peine de proscrire son utilisation? Parce qu’il l’est encore!

D’une légende urbaine à l’autre : Les prochains textes s’attaqueront à des légendes urbaines sur le français.

Le français québécois et le français du XVIIe siècle : On dit souvent que les Québécois parlent comme les Français du XVIIe siècle. L’auteure n’aime pas… Bien sûr que les Québécois ont conservé l’usage de mots que les Français ont cessé d’utiliser depuis cette époque, mais l’inverse est aussi vrai, soit que les Français ont conservé l’usage de mots de cette époque que les Québécois ont cessé d’utiliser, comme une serpillière, un potiron ou des moufles. Bref, la langue a simplement évolué différemment dans nos deux territoires.

Quelques faux anglicismes : Non, Bonhomme Sept-Heures ne vient pas de «bone setter»… L’auteure débusque par la suite d’autres faux anglicismes.

Le « Dictionnaire » québécois : L’auteure parle de dictionnaires québécois qui reposent tous sur la base que la langue parlée au Québec est différente de celle parlée dans le reste de la francophonie. Comme si cela n’était le cas qu’au Québec! Elle analyse et critique plus spécifiquement le site Internet du Dictionnaire québécois, tant sur le fond que sur la forme.

Une blague plate : L’auteure revient sur les gens qui présentent le français du Québec comme une langue différente du français plutôt que comme une variante et se fâche un peu…

Ça l’a l’air, donne-moi z’en et il peut-tu : L’auteure explique que les trois expressions du titre de ce texte ne sont pas des signes de la dégénérescence du français au Québec, mais bien des applications de l’épenthèse, soit «l’insertion dans la parole d’un son (phonème) supplémentaire qui permet de clarifier, faciliter, ou rendre plus « naturelle » l’élocution». On en apprend des choses dans ce livre! J’ajouterais à son explication sur «ça l’a l’air» que le «l» vient peut-être du «l» enlevé à «cela» avec son abréviation «ça». Mais, bon, si elle ne l’a pas mentionné, j’invente peut-être!

Liberté et variation : L’auteure distingue ici la liberté du registre familier avec les goûts personnels. On peut détester une expression sans nécessairement devoir interdire aux autres de l’utiliser. Grâce à ce texte, je grimacerai moins quand quelqu’un dira que ça fait du sens (registre familier), mais continuerai à le faire quand je le lirai dans un texte sérieux (registre qui doit être soigné)!

Et je n’ai pas encore parlé du joual : L’auteure remet une autre couche sur la confusion entre le registre familier et le registre soigné. On l’aura compris, l’utilisation du terme «joual» (qui appartient au registre familier) n’est qu’une autre façon de dénigrer le registre familier du Québec.

Le salon de ma grand-mère : L’auteure revient sur l’époque où la langue française était la langue commune en Europe au XVIIIe siècle et précise que ce qu’on attendait à l’époque d’une langue commune n’a rien à voir avec ce qu’on en attend de nos jours où l’anglais convient mieux pour atteindre ces objectifs. J’ajouterai que la langue française n’était pas encore figée à l’époque…

Postface – Cette langue que nous habitons : Ianik Marcil considère que cet essai «constitue un plaidoyer magistral à la gloire (…) de notre langue québécoise», que l’auteure voudrait qu’on se sente enfin bien avec notre langue et ses particularités.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire absolument! On l’a vu avec ce billet sur un autre livre portant sur la langue (et on le verra encore dans un autre qui suivra sous peu…), j’adore les livres qui secouent le point de vue des puristes et qui partagent mon amour de notre langue. Celui-ci m’a encore plus plu (oui, oui, plus plu!), car il secoue encore davantage le palmier des gardiens de la langue. Je disais dans ce précédent billet que le français est passé de la langue probablement la moins policée à la plus sclérosée, mais cet essai montre bien comment la faire redevenir vivante et évolutive. Et, c’est la grâce que je lui souhaite…

Advertisements
3 commentaires leave one →
  1. Gilbert Boileau permalink
    9 janvier 2017 7 h 15 min

    J’adore lire ses billets sur FB et adoré son livre, Oui à lire pour se décoincer des puristes.

    Aimé par 1 personne

  2. 9 janvier 2017 7 h 32 min

    Moi aussi je la suis sur Facebook. Rafraîchissante!

    Aimé par 1 personne

Trackbacks

  1. À l’ombre de la langue légitime |

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :