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L’hélicoptère monétaire

21 janvier 2017

helicoptereAvez-vous déjà entendu parler de l’hélicoptère monétaire? Il s’agit d’une autre mise en récit de l’économie (voir mon précédent billet), mieux connue dans sa version anglaise (helicopter money), qui provient d’une métaphore utilisée par Milton Friedman. L’idée, qui est une des façons de faire fonctionner la planche à billets (autre récit…), soit de créer de la monnaie, est de carrément remettre une somme à tous les citoyens d’un pays, directement de la banque centrale (comme si l’argent tombait d’un hélicoptère). Cela peut être fait une seule fois ou à quelques reprises. Même si cette idée n’a jamais été expérimentée (à ma connaissance), elle a été fréquemment discutée dernièrement, surtout en Europe. L’objectif serait de faire reprendre la consommation en supposant que la plupart des personnes qui recevraient une telle somme s’empresseraient de la dépenser. Ce moyen, applicable seulement dans des périodes de récession ou de trappe à liquidité (sinon, cela ne ferait que créer de l’inflation) pourrait, selon certains économistes, être plus efficace que les assouplissements quantitatifs (la banque centrale crée de la monnaie en achetant des titres de dettes étatiques ou d’entreprises, rendant disponible des sommes importantes dans l’économie) utilisés au cours des dernières années aux États-Unis et en Europe.

C’est dans le contexte de ces débats que des économistes du Groupe ING ont publié récemment un texte sur le blogue du Centre for Economic Policy Research (CEPR). Intitulé Helicopter money: Loved, not spent (L’hélicoptère monétaire, aimé, mais pas dépensé), ce texte est en fait une reproduction d’un rapport de sondage publié sur le site d’ING. Comme j’ai trouvé ce rapport intéressant, surtout parce qu’il permet d’expliquer certains concepts souvent mal compris, j’ai décidé d’en parler ici.

Contexte

Même neuf ans après le début de la Grande Récession, la croissance et l’inflation demeurent bien faibles en Europe, surtout dans la zone euro. C’est dans ce contexte que bien des économistes se demandent si ce serait une bonne idée que la Banque centrale européenne (BCE) remette une certaine somme à tous les citoyens de la zone euro pour faire décoller la croissance (1,7% en 2015 et autour de 1,6% en 2016) et atteindre enfin le niveau d’inflation visé par la BCE (2 %). En effet, les données les plus récentes, soit de mars à décembre 2016, montrent un taux d’inflation qui fut négatif de mars à mai, est revenu positif par la suite, ne surpassant 1 % qu’en décembre, et encore, de peu (1,14 %). L’efficacité d’une telle mesure repose toutefois sur l’hypothèse que les gens dépenseraient la majorité des sommes qu’ils recevraient. C’est cette hypothèse qu’ont voulu tester les économistes d’ING.

Le sondage

ING a donc interviewé 12 000 personnes provenant de 12 pays d’Europe. Les intervieweurs leur ont demandé ce qu’elles feraient si elles recevaient 200 euros par mois pendant un an, en étant assurées qu’elles n’auraient jamais à rembourser cette somme et que celle-ci ne serait pas imposable.

helicoptere1– effet sur les dépenses : Le graphique ci-contre montre les premiers résultats. De façon surprenante, seulement le quart (26 %) des répondants ont dit qu’ils dépenseraient la majeure partie de ces sommes. Cette moyenne passe en fait de seulement 12 % en Roumanie à 38 % en Italie, pays plus touché par la Grande récession. Par contre, ce taux est à peine plus élevé que la moyenne en Espagne (28 %), pourtant encore plus touché que l’Italie et est égal à la moyenne en Allemagne, pays parmi les moins touchés. Encore plus surprenant, la majorité (52 %) l’épargnerait ou l’investirait et seulement 15 % consacreraient cette somme en premier lieu pour rembourser des dettes. Les 7 ou 8 % restant l’utiliseraient à d’autres fins (3 %) ou ne le savent pas (5 %). Les auteurs, aussi surpris que je le suis, émettent l’hypothèse que les gens interrogés ne connaissent peut-être pas le concept de l’hélicoptère monétaire et peuvent craindre qu’ils aient à rembourser ces sommes ou à payer des impôts plus élevés à l’avenir, même si, en fait, cet argent a été créé sans compensation et n’aura jamais à être remboursé.

– effet sur les prix : En réponse à une autre question, seulement le tiers des répondants (34 %) pensent que les prix augmenteraient à la fin des 12 mois de réception de 200 euros (ce qui est pourtant un des objectifs de cette mesure). Si 42 % pensent qu’ils demeureraient stables, 7 % pensent même qu’ils baisseraient (17 % avouent ne pas le savoir). Étonnamment, la proportion des Allemands qui pensent que les prix monteraient est égale à la moyenne (35 %), même si leur pays connaît pratiquement le plein emploi (ce qui devrait entraîner une hausse des prix), taux presque identique à celui des Espagnols (36 %) qui en sont pourtant très loin (situation qui devrait grandement limiter la hausse des prix).

– effet sur la croissance : En recoupant des réponses à d’autres questions, les auteurs ont établi que, même avec la faible proportion de ces sommes qui seraient dépensées, la consommation dans la zone euro augmenterait de 3 %, ce qui ferait augmenter le PIB de près de 2 % (je passe les détails de ce calcul, qui tient compte des achats de produits importés de l’extérieur de l’Europe). Pourtant, comme le montre helicoptere2le graphique ci-contre, moins de 40 % des répondants considèrent que cet apport entraînerait une hausse de la croissance. Pire, 13 % d’entre eux pensent que cela la ferait diminuer! Cette fois, les répondants des pays les plus touchés par la récession, soit l’Italie et l’Espagne (la Grèce ne fait pas partie des pays sondés, ni l’Irlande et le Portugal, malheureusement), sont proportionnellement plus nombreux à croire que cette mesure générerait plus de croissance (53 et 52 %) que ceux des pays moins touchés comme l’Allemagne (31 %), même si cette relation ne s’observe pas systématiquement dans les réponses de tous les pays.

helicoptere3– approbation : Même si les répondants n’ont pas paru plus enthousiastes qu’il ne le faut, le graphique ci-contre montre que les répondants sont presque quatre fois plus nombreux à trouver que le fait de recevoir 200 euros par mois pendant un an serait une bonne idée (54 %) qu’une mauvaise (14 %). Environ 20 % des répondants trouvent cette idée ni bonne ni mauvaise et 11 % ne se prononcent pas. Malheureusement, les documents ne donnent pas les résultats par pays.

Conclusion

Les économistes d’ING expliquent dans cette conclusion que les études empiriques montrent que les baisses d’impôt ont moins d’impact sur la croissance qu’une hausse des dépenses publiques. L’idée de l’hélicoptère monétaire pouvait sembler encore plus prometteuse, mais le fait que les gens n’aient l’intention de dépenser que le quart des sommes qu’elles recevraient rend cette idée moins invitante. Pour contourner ces intentions, une solution pourrait être de remettre à la population des coupons d’achat qu’ils seraient obligés d’utiliser pour pouvoir en profiter (je n’appuie absolument cette proposition, car les consommateurs pourraient les utiliser en épargnant l’argent qu’ils auraient utilisé pour ces achats; bref, cette «solution» pourrait bien ne rien changer au comportement des consommateurs). L’autre solution qu’ils proposent serait que l’hélicoptère, au lieu de laisser tomber son argent dans les portefeuilles des citoyens, le laisse plutôt tomber dans les coffres des États pour qu’ils puissent augmenter leurs dépenses (ou cesser de les réduire). Je préfère cette option, quoique les États pourraient ne pas dépenser cet argent et l’utiliser pour réduire leurs déficits ou leur dette!

Et alors…

Si j’ai présenté ce sondage, c’était surtout pour montrer l’impact que peut avoir l’hélicoptère monétaire. Comme les économistes d’ING, j’ai l’impression que les répondants n’ont peut-être pas compris le principe de cette mesure. On s’est tellement fait dire qu’on ne peut rien avoir pour rien, qu’il est bien normal qu’une mesure aussi contraire au sens commun soit accueillie avec scepticisme par une majorité de la population.

En plus, il est loin d’être certain que les gens ne dépenseraient vraiment que le quart des sommes qu’elles recevraient si cette mesure était vraiment appliquée et bien expliquée avant de l’implanter. Mais, surtout, il est probable que si cette mesure avait été appliquée au plus fort de la récession, disons en 2009 ou en 2010, soit au moment où elle aurait été la plus désirable et donc la plus efficace, le niveau de dépenses aurait été bien plus élevé. Or, comme même avec seulement le quart des sommes utilisées on obtient une croissance supplémentaire de 2 %, une utilisation de la moitié de ces sommes aurait entraîné une hausse de 4 % du PIB et une utilisation complète (ce qui est un peu irréaliste), de 8 %. Bref, au creux de la crise, une telle mesure aurait été fort efficace, d’autant plus qu’elle aurait éloigné les risques de déflation et que la zone euro était en pleine trappe à liquidité. En outre, les auteurs ne mentionnent pas que les sommes épargnées ou les remboursements de dettes auraient un impact positif sur la croissance les années suivantes.

Cela dit, cela aurait pu être aussi sinon plus efficace de remettre cet argent aux États au creux de la récession, soit au moment où ils avaient dû dépenser énormément pour sauver les banques et le système financier. Mais, peu importe l’utilisation de ces sommes, le principal serait que les banques centrales n’hésitent pas à faire décoller les hélicoptères si une autre récession importante survenait.

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4 commentaires leave one →
  1. Clément Bernier permalink
    21 janvier 2017 9 h 31 min

    N’était-ce pas une idée défendue par le Crédit Social de Real Cayouette? j’avoue que je n’ai jamais approfondi leur théorie économique mais ce semble bien une idée qui revient…

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  2. 21 janvier 2017 11 h 16 min

    Tout à fait. J’ai failli en parler dans l’amorce du billet. Finalement j’en ai parlé seulement dans mon statut Facebook invitant à lire ce billet.

    La grande différence est que le Crédit social voulait qu’on le fasse dans toutes situations, pas seulement en période de récession ou de trappe à liquidité (concept qui ne devait pas circuler beaucoup dans le camp des créditistes…).

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  3. Raymond Lutz permalink
    22 janvier 2017 21 h 00 min

    Ce n’était pas seulement Réal Caouette et le Ralliement créditiste du Québec (qui ont cartonné en 62 et 63): la page de wikipedia regorge d’infos sur le Social Credit Party of Canada qui a gagné 17 sièges en 1935 (presque exclusivement en Alberta).

    Mais plus moderne (littéralement), il y a la MMT, pour modern monetary theory… et ces implications socio-macro-économiques sont recoupent (un peu?) celles du crédit social:

    http://www.renewal.org.uk/articles/modern-money-and-the-escape-from-austerity

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  4. 22 janvier 2017 21 h 38 min

    Merci, je ne connaissais pas. Mais, c’est un peu long comme texte (même plus long que les miens!). J’ai exploré un peu cette page, mais bon…

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