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Oxfam : Une économie centrée sur l’humain

25 janvier 2017

oxfamLes médias ont assez bien couvert le dernier rapport d’Oxfam intitulé Une économie au service des 99 % – Il est temps de construire une économie centrée sur l’humain qui profite à tous, et non à quelques privilégiés. Ils ont par contre souvent limité leur couverture au constat le plus spectaculaire de ce rapport, soit que «Huit milliardaires, dont Bill Gates, Warren Buffett et Mark Zuckerberg, se partagent la richesse que possède la moitié la plus pauvre de la population mondiale». Personnellement, cette comparaison me laisse un peu froid. Comme je l’ai expliqué l’an passé, alors que Oxfam disait que la richesse de la moitié la plus pauvre de la population mondiale correspondait à celle de 62 personnes, six fois moins qu’en 2010 (soit 388 personnes), mais huit fois plus que cette année (!!), les données utilisées par Oxfam, surtout celles du Crédit suisse, sont tellement imprécises (notamment parce que certaines données sur la richesse des habitants de pays pauvres, dont la Chine et l’Inde, sont approximatives et sont même parfois estimées à partir des données guère plus précises d’autres pays pauvres) que le nombre de personnes qui possèdent vraiment l’équivalent de la richesse de la moitié la plus pauvre de la population mondiale pourrait être très différent du chiffre avancé par Oxfam. Il semble que je ne sois pas la seule personne qui a reproché à Oxfam cette comparaison abusive, car l’organisme a cette année publié une annexe méthodologique pour expliquer sa démarche. Je ne m’y attarderai pas, car les explications fournies ne touchent qu’une faible part des problèmes que j’ai soulevés et très peu le plus important (l’imprécision des données sur la richesse des habitants des pays les plus pauvres).

Dans ce billet, je vais tout d’abord expliquer rapidement comment le nombre de super riches qui possèdent l’équivalent de la richesse de la moitié la plus pauvre de la population mondiale a pu passer de 62 à 8 en seulement un an (ce qui explique peut-être aussi le passage de ce nombre de 388 à 8 en six ans, mais sans certitude, car le rapport et l’annexe d’Oxfam n’en parlent pas), puis tenterai de résumer la partie que j’ai trouvé la plus intéressante, celle où les auteurs présentent les caractéristiques d’une «économie centrée sur l’humain».

De 62 à 8

On peut avoir l’impression que le passage de 62 à 8 du nombre de super riches qui possèdent l’équivalent de la richesse de la moitié la plus pauvre de la population mondiale est dû à l’enrichissement de ces nababs. Or, ce n’est pas le cas (ou pas du tout assez pour expliquer cette différence énorme). La dernière oxfam1colonne du tableau ci-contre, tiré de l’encadré 1 de la page 12 du rapport d’Oxfam, illustre le principal facteur explicatif de ce revirement. On peut y voir que la part des richesses des 50 % les plus pauvres est passée de 0,7 % des richesses mondiales à seulement 0,2 % (j’aurais aimé que ces données soient présentées avec deux chiffres significatifs, mais bon, ce n’est pas essentiel). Il ne s’agit pas d’une diminution réelle de la richesse, mais simplement une révision des données. On peut en effet lire dans l’annexe à la page 3 : «Le recul de la part des richesses du monde détenue par la moitié la plus pauvre de la population mondiale s’explique en grande partie par la disponibilité de nouvelles sources de données en provenance de l’Inde et de la Chine, qui font apparaître une plus faible quantité de richesses parmi les déciles inférieurs par rapport aux estimations passées». D’ailleurs, les deux premières lignes du tableau montrent que la «mise à jour» des données de 2015 explique à elle seule la baisse de 0,7 % à 0,2 % de la richesse mondiale. En fait, cette part n’aurait pas changé entre 2015 et 2016, demeurant à 0,2 % (quoique les deux «0,2 %» peuvent aussi bien être en fait 0,150 % que 0,249 %, soit 66 % de plus, d’où ma déception que cette donnée soit présentée avec un seul chiffre significatif). Cette correction montre à quel point j’avais raison l’an dernier de remettre en cause la précision des données utilisées par le Crédit suisse (l’estimation de 0,2 % est plus basse d’entre 60 et 80 % de l’ancienne de 0,7 %).

Ces nouvelles données montrent aussi que la richesse détenue par les 8 personnes les plus riches représente 0,2 % de la richesse mondiale. C’est énorme (un milliardième de la population possède deux millièmes des richesses, proportion 500 000 fois plus élevée que la moyenne), mais bien moins que la comparaison utilisée le laisse croire.

Une économie centrée sur l’humain

La quatrième partie du rapport d’Oxfam présente les caractéristiques d’une «économie centrée sur l’humain». Selon les auteurs du rapport «Une économie centrée sur l’humain a pour vocation de s’attaquer aux problèmes qui ont contribué à la crise actuelle des inégalités et s’articule en un certain nombre de composantes essentielles». Elle doit répondre «à la fois aux besoins des populations et à ceux de la planète».

– Les États doivent œuvrer pour les 99 % : Les États ont la responsabilité de répondre aux besoins collectifs des citoyens (notamment en matière de santé, d’éducation et d’accès à l’eau potable) et veiller à une juste répartition des ressources. Trop souvent, les États «se contentent d’être le prolongement d’une élite au pouvoir» et prêtent «bien plus l’oreille à l’argent qu’à la voix des électeurs». Le rapport propose ensuite une liste assez longue de moyens pour qu’un État œuvre vraiment pour les 99 %. On y parle entre autres :

  • des institutions démocratiques (y compris de démocratie directe);
  • de la nécessaire égalité entre les sexes;
  • de services publics non seulement financés par l’État, mais aussi livrés par l’État;
  • d’impôts fortement progressifs;
  • du plein emploi;
  • de médias libres de l’influence de l’État et des riches élites;
  • du contrôle des lobbys et de celui du financement des campagnes électorales.

– Les États doivent coopérer au lieu de rivaliser : Pour résoudre les principaux problèmes planétaires, notamment «sur les questions de la pauvreté, du changement climatique et des migrations internationales», les États doivent créer des tribunes internationales et «combattre le renforcement des principes néolibéraux» en collaborant plutôt qu’en se concurrençant. Ils doivent accepter le «principe que tout travail humain quel qu’il soit mérite un salaire décent, et que les droits des travailleurs doivent être protégés», lutter contre «les discriminations fondées sur le sexe ou l’origine» et adopter «des normes de travail décentes». Ils doivent aussi collaborer davantage en matière fiscale, entre autres «sur la lutte contre l’évasion fiscale et le recours aux paradis fiscaux», et «mettre un terme au nivellement par le bas de l’impôt sur les sociétés».

– La prospérité, mais sur des bases nouvelles : Pour qu’une économie soit centrée sur l’humain, la structure des sociétés doit «profiter à la société dans son ensemble, et pas seulement à de riches actionnaires». Il faut donc encourager l’actionnariat salarié, les coopératives, les entreprises sociales et les autres formes d’entreprises qui profitent à l’ensemble de la population.

– Éradiquer la concentration extrême de richesse pour éradiquer la pauvreté : «L’extrême richesse et les inégalités extrêmes n’existent pas dans une économie centrée sur l’humain». Pour éviter cet état de fait, il faut au moins limiter le salaire des dirigeants, «mettre fin à l’influence indue que les élites exercent sur la politique et l’économie» et «augmenter le taux de la tranche la plus haute de l’impôt sur le revenu» (les auteurs proposent un taux entre 50 et 70 % selon les pays). Les auteurs recommandent en plus l’adoption d’une taxe sur les transactions financières et d’une taxe mondiale sur la fortune (tel que proposée par Thomas Piketty), taxe s’appliquant aussi sur «les actifs détenus dans des sociétés fictives, des trusts et des fondations, dont les propriétaires bénéficiaires ne sont pas identifiés publiquement».

– Une économie centrée sur l’humain au service des femmes et des hommes sur un pied d’égalité : «L’égalité des sexes est un aspect fondamental de l’économie centrée sur l’humain, en veillant à ce que les deux moitiés de l’humanité bénéficient de l’égalité des chances dans la vie. Elle doit faire tomber les barrières au progrès de la condition féminine, notamment par l’accès à l’éducation et aux soins. Les normes sociales doivent cesser de dicter le rôle de la femme dans la société en veillant plus particulièrement à reconnaître, réduire et redistribuer les activités de soins non rémunérées, et à éliminer toute menace sous-jacente de violence».

– La technologie pour tous : Une économie centrée sur l’humain reconnaît les avantages que peuvent procurer les innovations, mais nous «devons nous assurer que les technologies rendent le monde plus égalitaire et non pas l’inverse». Par exemple, les nouveaux médicaments doivent être disponibles pour tous et toutes, et la recherche pharmaceutique doit accorder autant d’importance aux maladies plus présentes dans les pays pauvres (paludisme, tuberculose, maladies tropicales, etc.) que celles qui sont plus fréquentes dans les pays riches (cancer, diabète, hypertension, etc.). On doit aussi revoir les principes à la base des protections des droits de propriété intellectuelle qui permettent la création de monopoles, donc des profits exorbitants, et empêchent à tous et toutes de bénéficier des avantages des innovations. Cette mesure s’impose d’autant plus que les États ont souvent financé les recherches qui ont permis ces innovations.

– Place aux énergies renouvelables durables : «Les combustibles fossiles (…) sont incompatibles avec une économie centrée sur l’humain qui bénéficie à la majorité» et aux générations futures. Déjà aujourd’hui, la «pollution atmosphérique locale causée par la combustion du charbon provoque environ 670 000 décès prématurés par an en Chine», les plus pauvres subissant davantage ces décès et les autres destructions dues à la pollution et au réchauffement climatique. Il faut «maintenir la hausse des températures bien en deçà de 2 °C». Il est essentiel pour notre avenir commun «de veiller à l’élimination progressive des énergies fossiles d’ici 2045-2055».

– Évaluer et mesurer ce qui compte vraiment : Sans abandonner la mesure bien imparfaite qu’est le PIB, on doit la compléter avec d’autres mesures «pour évaluer la qualité de vie, le bien-être et les opportunités offertes aux populations pour satisfaire adéquatement leurs besoins humains fondamentaux». De nombreuses études ont été faites sur le sujet et d’autres indicateurs ont été créés, «comme l’indicateur de progrès véritable ou l’indice du «Vivre mieux» de l’OCDE et l’indice du progrès social», mais ils ne sont guère utilisés dans le développement de politiques par les décideurs.

Une économie centrée sur l’humain doit au moins tenir compte :

  • des inégalités de revenus et prendre des moyens concrets pour les réduire;
  • du travail domestique, effectué très majoritairement par les femmes, et développer des politiques pour mieux redistribuer ce travail et le soutenir davantage avec les services publics;
  • de «la valeur inhérente de la nature, bien au-delà de sa simple utilité économique, tout en mettant l’accent sur les droits des générations futures à pouvoir en jouir et en profiter» et, en conséquence, doit innover pour réduire les déchets et préserver les ressources.

Et, les auteurs concluent :

«Oxfam appelle à une alliance des «économies du bien-être» : des pays et régions, soutenus par des entreprises progressives et des groupes sociaux, prônant un modèle de développement axé sur le bien-être humain et écologique plutôt sur un rendement économique aux critères étriqués. Ce changement d’orientation donnerait lieu à une réforme des priorités décisionnelles mondiales, en donnant la prééminence aux nations qui orienteraient leurs efforts vers une vision plus large du progrès.»

Et alors…

On a vu dans ce billet que les comparaisons qui se retrouvent sur les titres des médias ne sont pas aussi solides qu’on les dit, mais surtout qu’elles ne constituent pas le principal apport de l’étude d’Oxfam. Le programme proposé par Oxfam me fait penser à celui de Québec solidaire, mais dans une forme plus accessible et qui lie mieux ses propositions. Elles pourraient donc servir à articuler celles de QS d’une manière plus accessible.

Cela dit, la forme ne doit pas l’emporter sur le fond. La véritable question est de savoir si la population est vraiment prête pour une économie centrée sur l’être humain ou si elle préfère toujours favoriser l’impossible croissance infinie.

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One Comment leave one →
  1. Richard Langelier permalink
    31 janvier 2017 23 h 34 min

    J’admets que Québec solidaire ne maîtrise pas l’art de rendre accessible son message. Ce n’est sûrement pas le seul parti dans le monde à avoir ce problème. Est-ce parce que l’humanité préfère favoriser l’impossible croissance économique infinie? Je me me vois mal reprocher à un couple d’avoir 2 autos, si un enfant doit être reconduit au CPE, l’autre à l’école, un conjoint au travail et soi-même au travail, avec le système de transport en commun déficient que nous avons en ce moment. Je me vois mal lui demander de participer, le soir, à une assemblée d’un comité d’un mouvement écologiste, à l’assemblée locale de son parti, d’être délégués à un congrès, etc. C’est encore pire si avec l’organisation du travail, au nom de la libéralisation, de la rationalisation et la «compétitivité», plusieurs se retrouvent avec des horaires atypiques.

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