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Les jeunes et les permis de conduire

28 janvier 2017

jeunes-et-permis-de-conduireJe vais devoir me répéter un peu dans ce billet, mais c’est parce que les médias se répètent encore plus! En effet, j’ai montré dans la deuxième partie d’un billet datant d’environ un an qu’il était nettement abusif de parler du déclin d’intérêt des jeunes pour les voitures. Mais, les médias ne sont pas prêts de lâcher le morceau!

Statistiques et anecdotes

Dans un article paru au début de la semaine, Le Devoir remet cela. «Les statistiques ne mentent pas. Depuis une quinzaine d’années, les jeunes de 18 à 35 ans changent peu à peu leurs habitudes en matière de transport. Moins portée vers la voiture que ses prédécesseurs, cette génération retarde de plus en plus l’achat d’un véhicule, quand elle ne boude pas carrément le permis de conduire». C’est vrai, les statistiques ne mentent pas, mais il arrive fréquemment qu’on les interprète mal. Comme «preuve» que les statistiques ne mentent pas, la journaliste développe en interviewant deux jeunes femmes de 26 et 28 ans qui n’ont pas d’autos. Ça, c’est des stats! Si elle m’avait interviewé à cet âge, il y a environ 35 ans, j’aurais pu aussi lui expliquer pourquoi je n’avais pas d’auto, mais disons que cela n’aurait pas prouvé que les jeunes délaissaient les permis de conduire! N’ayant obtenu mon permis qu’à 38 ans (et encore, parce que je n’avais guère le choix), disons que je n’étais pas le «jeune type» de ce côté!

Statistiques

Enfin, la journaliste cite des données : «Selon les données de la Société de l’assurance automobile du Québec (SAAQ), la proportion de Québécois âgé (sic) de 16 à 24 ans ayant leur permis de conduire a chuté entre 1996 et 2015, passant de 59,8 % à 55,8 %». Cette statistique est déjà plus pertinente, quoiqu’elle concerne les jeunes âgés de 16 à 24 ans alors que son amorce parle des 18 à 35 ans, que les personnes interrogées sont plus âgées que cela, que la période couverte par ses données date de 20 ans, pas de 15 comme dans son amorce, et que la baisse mentionnée n’est pas vraiment énorme (4,0 points de pourcentage sur 20 ans, ou une baisse de seulement 7 %). Je me suis dit que cela serait intéressant d’examiner l’évolution de cette baisse.

Dans le billet que j’ai mentionné en amorce, j’avais fait débuter en 1990 la période couverte par le graphique que j’y ai montré. Je me suis dit que ce serait intéressant de le faire partir plus tôt. Le graphique qui suit commence donc en 1980. Il montre le pourcentage de jeunes âgés de 16 à 24 ans ayant un permis de conduire à l’aide des données de la Société de l’assurance automobile du Québec (SAAQ) illustrées à la page numérotée 3 de ce document et de celles du tableau cansim 051-0001 sur la population par âge.

jeunes-et-permis-de-conduire1

On voit que le pourcentage de jeunes âgés de 16 à 24 ans ayant un permis de conduire :

  • a augmenté dans les années 1980 pour atteindre son sommet en 1990 (64,6 %);
  • a ensuite diminué fortement jusqu’en 1994 (baisse de 5,2 points de pourcentage à 59,4 %, soit plus en quatre ans que la baisse de 4,0 points que la journaliste trouve très importante, même si cette baisse moins prononcée s’est étalée sur 20 ans);
  • est demeuré assez stable de 1993 à 1997 (59.5 %), période qui comprend l’année 1996 utilisée par la journaliste comme point de départ de la baisse du pourcentage de jeunes âgés de 16 à 24 ans ayant un permis de conduire;
  • a connu une autre période de forte baisse pour atteindre 54,7 % en 2003, son minimum historique, même plus bas de 1,2 point qu’en 2015;
  • est demeuré assez stable de 2002 à 2008;
  • a soudain augmenté de 2,5 points entre 2008 et 2010 (j’y reviendrai plus loin);
  • est revenu à un niveau légèrement plus élevé que de 2002 à 2008 entre 2012 et 2015;
  • était moins élevé il y a 15 ans, en 2002 (54,9 %), qu’en 2015 (55,9 %), même si on peut lire dans l’article que «Depuis une quinzaine d’années», les jeunes sont moins portés sur l’automobile.

On voit donc que la baisse de quatre points de pourcentage mentionnée par la journaliste n’est absolument pas récente, mais date en fait des années 1990! Elle continue… «Dans un même ordre d’idées, l’Institut de la statistique du Québec (ISQ) soulignait en 2014, dans son Regard statistique sur la jeunesse, que cette tendance est encore plus marquée chez les jeunes de 16 à 19 ans, où le nombre de détenteurs de permis est passé de 46 % à 40 % entre 2010 et 2012». Si je remercie la journaliste pour son lien vers le document de l’ISQ (qui contient des données spécifiques pour les jeunes âgés de 16 à 19 ans et pour ceux âgés de 20 à 24 ans, données non présentées dans les documents de la SAAQ), ce qu’elle en a retenu est pour le moins incomplet comme on le verra dans le graphique qui suit, que j’ai réalisé avec les données présentées à la page 135 de ce document.

jeunes-et-permis-de-conduire2

J’ai tenté d’appliquer la présentation du graphique précédent à celui-ci pour pouvoir mieux les comparer. Ainsi, si les échelles de ce graphique (allant de 59 à 73 % pour les jeunes âgés de 20 à 24 ans et de 34 à 48 % pour les jeunes âgés de 16 à 19 ans) sont bien différentes de celle du précédent (allant de 52 à 66 %), les trois s’étendent sur 14 points de pourcentage. On peut voir sur celui-ci que le pourcentage de jeunes âgés de 20 à 24 ans (ligne rouge, échelle de gauche) a diminué de 5,0 points de pourcentage entre son sommet de 1996 et son plancher de 2006 et a ensuite augmenté de 1,9 point entre 2006 et 2012 (dernière année de cette série). Drôle de façon de se désintéresser de l’automobile! De la forte hausse observée sur le précédent graphique en 2010, on ne voit qu’une légère augmentation de moins d’un point de pourcentage en 2011, augmentation complètement effacée l’année suivante.

Le portrait est bien différent chez les jeunes âgés de 16 à 19 ans (ligne bleue, échelle de droite). Tout d’abord, la baisse entre le sommet de 1996 (45,2 %) et le plancher de 2002 (35,8 %) est presque deux fois plus élevée que chez les jeunes âgés de 20 à 24 ans (9,4 points par rapport à 5,0). La hausse subséquente culminant en 2010 (46,1 %) est encore plus abrupte, avec une hausse de 10,3 points, mais fut bien temporaire, revenant à 39,5 % en 2012, en baisse de 6,6 points en deux ans. Ces mouvements sont-ils dus à des différences d’attachement à la voiture, comme l’article le laisse penser? Il semble bien que non! On lit en effet à la page 134 du document de l’ISQ que «Le taux de titularisation chez le sous-groupe des jeunes de 16 à 19 ans était de 40 % en 2012. Une diminution est observée pour ce groupe d’âge depuis 2010, où il était à 46 %.» Jusque là, ça va. Mais, on peut lire tout de suite après, dans le même paragraphe, l’explication de cette baisse : « Il est à noter que, depuis le 17 janvier 2010, de nouvelles mesures entourant l’acquisition d’un permis d’apprenti conducteur ont été mises en place, ce qui a une répercussion sur le nombre de titulaires d’un permis probatoire. Cela peut expliquer la diminution du taux de titularisation des jeunes de 16 à 19 ans». À partir de cette date, on devait notamment suivre des cours de conduite avant d’obtenir un permis.

En fait, il semble plus que probable que des jeunes se sont empressés de passer leur permis avant que ce changement n’entre en force, qu’ils ont devancé l’obtention de leur permis, ce qui expliquerait au moins en partie la forte hausse des années précédant l’année 2010 et surtout le sommet atteint cette année-là. La proportion de ces jeunes ayant un permis de conduire a d’ailleurs rapidement diminué les deux années suivantes, tout en demeurant nettement plus élevée qu’en 2002 (39,5 % en 2012 par rapport à 35,8 % en 2002). En plus, le premier graphique de ce billet montre qu’il n’y a pas eu de baisse par la suite entre 2012 et 2015 chez les jeunes âgés de 16 à 24 ans, mais bien une très légère hausse (de 55,5 % en 2012 à 55,9 % en 2015).

La journaliste n’a pas cru bon de mentionner les changements au mode d’obtention du permis de conduire en 2010, ni ses conséquences, même si cette information était pourtant clairement indiquée dans le document de l’ISQ. Elle a plutôt interviewé un «vice-président au service-conseil Toyota» d’une agence de publicité et de marketing qui affirme que «Il y a 25 ans, l’obtention du permis de conduire était un peu comme un rite de passage (…). Aujourd’hui, les adultes de moins de 35 ans veulent vivre des expériences. La voiture est un outil qui en permet l’atteinte, mais elle n’est plus la seule». A-t-il fait une étude sociologique avant d’en arriver à cette conclusion? On ne le sait pas…

Même si les données montrent une hausse du pourcentage des jeunes qui ont un permis de conduire depuis 2002, nos «fins observateurs des tendances à venir» tentent de s’adapter (à quoi?). Le président du Salon de l’auto (j’ai toujours trouvé étrange qu’on mette des autos dans le salon d’un palais…), Michel Gaudette, avance même que «Cette génération a grandi avec les outils numériques (…). Ils veulent retrouver ces avancées dans les véhicules qu’ils conduisent. La voiture ne peut plus être qu’un seul outil de locomotion, il faut aussi que ça en soit un de communication et de socialisation». Traduction demandée! Et l’article se termine par une autre entrevue de deux femmes de 26 et 30 ans qui se disent être des exceptions, car elles n’ont pas de permis de conduire… Cela appuie plutôt le fait que les changements récents n’en sont pas, mais je préfère me baser sur les données globales que sur deux entrevues pour conclure ainsi.

Et alors…

En fait, plein de facteurs peuvent expliquer la baisse du pourcentage des jeunes ayant des permis de conduire dans les années 1990 : hausse du taux de fréquentation scolaire (de 37,7 % en 1980 à 60,3 % en 1997 chez les jeunes âgés de 15 à 24 ans, selon le fichier cansim 282-0095), départ des jeunes des régions où l’automobile est nécessaire (entre autres pour étudier à l’université), fondation plus tardive des familles, situation économique, démographie (proportion des 16-19, qui ont un pourcentage moins élevé de permis, parmi les 16-24, proportion qui varie de 38,5 % à 45,9 % selon les années), etc. Mais, aucun des facteurs mentionnés dans cet article ne peut expliquer la baisse récente, car il n’y a pas eu de baisse récente!

J’ai peut-être été un peu trop sarcastique dans ce billet, mais il y a peu de choses qui m’indisposent plus que quelqu’un qui invente des tendances qui n’existent pas (sauf Trump et Maxime, l’absence de mesures pour lutter contre le réchauffement climatique et l’épuisement des ressources, les inégalités, l’assaut contre les services publics… beaucoup de choses, finalement!). Mais, je sais qu’il n’y rien à faire. Jamais des faits aussi clairs que ceux que j’ai montrés ne pourront contrer les faits alternatifs de belles tendances reposant sur les supposées caractéristiques des jeunes d’aujourd’hui, que certaines personnes aiment bien croire différentes de celles de leur prédécesseurs. Mais, j’essaie quand même et vais continuer à le faire!

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8 commentaires leave one →
  1. MBÉ permalink
    28 janvier 2017 11 h 35 min

    En introduction, vous parlez d’une tendance dans les médias.
    Pourquoi, selon vous, utilisent-ils cette narration fausse ?
    Simple paresse ou autre chose ?

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  2. 28 janvier 2017 11 h 58 min

    Là, je dois faire des suppositions…

    Il y a beaucoup de déclarations et d’articles portent sur les spécificités des générations et plus particulièrement de la génération Y (ou du millénaire). Comme on parle aussi des enfants du numérique, on cherche toutes sortes de données appuyant ces spécificités (je ne dis pas qu’elles n’existent pas, mais qu’on semble les exagérer et les généraliser).

    Dans ce cas, le premier article que j’ai commenté dans le billet précédent portant sur ce sujet attribuait la baisse «récente» de la proportion de jeunes ayant un permis de conduire aux réseaux sociaux et au téléphone interactif. Je m’étais amusé en montrant que ces facteurs ne pouvaient expliquer une baisse qui a en fait eu lieu dans les années 1990, alors que ni le téléphone interactif ni les réseaux sociaux existaient. L’article que je commente dans ce billet est un peu plus subtil, mais insiste aussi sur une supposée baisse récente inexistante. On dirait que cet article a été écrit dans le cadre du Salon de l’auto.

    J’imagine que tout ce monde est de bonne foi et a adopté une interprétation fautive d’un phénomène inexistant en raison de leurs croyances sur les spécificités de la génération Y, et peut-être aussi parce que ce (faux) phénomène a pris beaucoup de place dans les médias. Comme souvent, une légende urbaine devient un fait quand elle est suffisamment répétée et qu’elle correspond à nos croyances par biais de confirmation.

    Mais, je m’avance pas mal dans cette explication!

    Aimé par 1 personne

  3. MBÉ permalink
    28 janvier 2017 13 h 17 min

    Oui, il faut imaginer que tout ce monde est de bonne foi ! 😉

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  4. 2 février 2017 10 h 39 min

    Je crois que les journalistes entretiennent à propos de la génération Y, un espoir mal placé quant à l’automobile, comme ton article le démontre bien. Surtout on sait que lorsqu’ils étaient enfants, cette génération a marché beaucoup moins pour aller à l’école que la génération précédente. Or, si je me souviens bien de certains articles, la marche quotidienne est un des facteurs qui favorisent l’utilisation des modes de vie plus actifs par la suite. Enfin, ce n’est qu’un point. La fréquentation des études supérieures (qui nous sortent effectivement de notre région), les enfants qui arrivent de plus en plus tard (chercher les parents sans voiture: spécimens rares) sont des facteurs encore plus importants.

    Aimé par 2 people

  5. MBÉ permalink
    8 février 2017 10 h 33 min

    Une poussée s’exerce… 😉

    http://mbe.io/2kHvBGF

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  6. 8 février 2017 11 h 05 min

    Désolé, je me retrouve emprisonné dans un pop-up avec votre lien et ne parviens pas à lire cet article.

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  7. MBÉ permalink
    8 février 2017 14 h 01 min

    Is owning a car still key for a date?

    mbe.io/2knaUip

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  8. 8 février 2017 14 h 04 min

    Là, ça a marché! De quelle poussée parlez-vous?

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