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À l’ombre de la langue légitime

30 janvier 2017

langue-legitimeDans la conclusion de mon billet sur La langue rapaillée d’Anne-Marie Beaudoin-Bégin, j’ai annoncé qu’un billet prochain présenterait un autre livre portant sur la langue française. Ce fut encore moins long que je ne le pensais! À l’ombre de la langue légitime – l’Acadie dans la francophonie d’Annette Boudreau, professeure en sociolinguistique à l’Université de Moncton, «questionne les processus à la base de la légitimation linguistique».

Préface : Michel Francard salue l’auteure, puis précise que ce livre interroge les francophones «périphériques» sur «leur rapport à la norme, à leur(s) norme(s); conteste une vision essentialiste de la langue française et le rapport mythique au «français des Français»; invite à remettre en cause nombre de stéréotypes stigmatisant les minorités linguistiques (et autres)».

Pour mieux comprendre : «Depuis aussi longtemps que je me souvienne, j’ai eu l’impression de ne pas parler français comme il le fallait». Après ce constat, l’auteure précise la portée de sa discipline, la sociolinguistique, soit celle qui étudie «les inégalités sociales reliées aux rapports de domination qui se révèlent dans les pratiques langagières». Ces inégalités se traduisent par «un nombre important de locuteurs qui vivent ou qui ont l’impression de vivre comme étant assujettis à des «normes» dominantes sur lesquelles ils n’ont pas de pouvoir, ce pouvoir étant masqué dans des procédés subtils de domination qui ne se laissent pas voir comme tels et qui souvent acceptés d’emblée comme allant de soi par les personnes qui les subissent». Toute une entrée en matière! Elle précise ensuite ses objectifs en écrivant ce livre et son approche pour les chapitres qui suivent. Puis, elle aborde :

  • l’histoire de la place du français et de ses institutions en Acadie, surtout au Nouveau-Brunswick;
  • l’évolution de l’enseignement de la linguistique à l’Université de Moncton, le conflit entre la qualité de la langue (le français étant considéré comme une langue unique, celle des Parisiens, position que l’auteure appuyait à l’époque, soit au début des années 1970) et le bilinguisme (souvent outil d’assimilation), et les mouvements de revendications des francophones;
  • ses études en lettres en France, au cours desquelles son insécurité linguistique s’est accentuée;
  • ses premières années d’enseignement en français (langue seconde et mise à niveau) à l’Université de Moncton et sa participation à des séminaires où elle a pour la première fois étudié la sociolinguistique.

Retour à Moncton : L’auteure revient sur le dilemme des francophones de Moncton (le tiers de la population) sur la langue à utiliser en public compte tenu de l’accueil qui peut leur être fait par les membres de la majorité anglophone (et même parfois par d’autres francophones). Elle aborde ensuite :

  • la perception qu’ont les Acadiens de mal parler le français, en raison de l’utilisation de nombreux archaïsmes et anglicismes, tendance encore plus présente dans le chiac (tendance pourtant normale chez des personnes obligatoirement bilingues, car entourées d’une forte majorité anglophone);
  • sa plus grande acceptation des particularités du français acadien après avoir suivi des ateliers de sociolinguistiques en France et les recherches qu’elle a accomplies sur le sujet par la suite;
  • ses expériences avec des sociolinguistes françaises qui s’intéressaient au français acadien et même au chiac, collègues qui l’ont encore plus libérée de son insécurité linguistique et qui l’ont convaincue d’écrire une thèse de doctorat à partir d’une recherche qu’elle avait commencée avec une autre enseignante sur le rapport à la langue des adolescents francophones du Nouveau-Brunswick.

Positionnement du chercheur et construction du savoir en milieu minoritaire : L’auteure montre qu’il est parfois bénéfique qu’une chercheure fasse elle-même partie de l’objet de ses recherches, comme cela fut son cas dans celles qui ont mené à la rédaction de sa thèse. Elle aborde ensuite :

  • les avantages et les désavantages de faire partie de l’objet de ses recherches ou de venir de l’extérieur (ou de faire sentir qu’on vient de l’extérieur);
  • les attentes créées par une chercheure qui vient de l’intérieur auprès de la population locale;
  • la «honte» ressentie par de nombreux Acadiens quand un des leurs utilise leur langue, ou pire, le chiac, à l’extérieur du Nouveau-Brunswick (l’auteure mentionne notamment la polémique sur les textes des chansons de Lisa Leblanc);
  • le danger qu’un chercheur issu de la communauté qu’il étudie soit perçu comme condescendant ou, à l’inverse, trop concerné pour demeurer objectif.

Le terrain est roi, mais pour qui? : L’auteure explique dans ce chapitre quelques aspects méthodologiques sur sa recherche sur le rapport à la langue des adolescents. Elle aborde :

  • l’utilité d’avoir deux chercheurs, un de l’intérieur et un de l’extérieur, lors des entretiens de façon à pouvoir à la fois déstresser la personne interviewée et éviter le rapport de domination qui peut se développer entre l’intervieweur et l’interviewé (elle souligne d’ailleurs que «la transcription est toujours un exercice du pouvoir»), tout en maintenant une saine distance;
  • l’importance de la transcription des entrevues, surtout pour tenir compte de la différence entre l’oral et l’écrit; elle précise que le but de la transcription est de souligner les particularités de la langue étudiée, et non les différences universelles entre l’oral et l’écrit (il est «normal» et universel de prononcer «p’tit» au lieu de «petit», il n’est donc pas nécessaire ni utile – et il est carrément nuisible – de souligner la différence entre l’oral et l’écrit dans ce type de cas).

De l’analyse de l’insécurité linguistique à l’analyse du discours : Dans ce chapitre (et dans les suivants), l’auteure présente différentes recherches. Elle aborde :

  • un travail effectué au Québec pour construire «une ou des normes pour le français au Canada»;
  • des travaux faits au Québec pour étudier «les représentations d’étudiants québécois de langue anglaise et française à l’égard des locuteurs anglophones et francophones» (ils émettent tous des commentaires plus positifs sur les locuteurs anglophones que sur les francophones, même si ceux-ci lisent le même texte, montrant ainsi que les étudiants francophones ont intégré les stéréotypes négatifs sur le français québécois);
  • le contenu de quelques-unes des entrevues tenues avec des adolescents acadiens dans le cadre de sa recherche sur leur rapport à la langue et montre que l’insécurité linguistique s’accroît dans les milieux minoritaires francophones, où on considère davantage mal parler le français et où on idéalise le «vrai» français parlé en France;
  • le fait que ces comportements correspondent aux conclusions d’autres études sociolinguistiques qui observent aussi le lien entre l’insécurité linguistique et le contexte social, les rapports hiérarchiques entre les locuteurs et la «dépréciation des variétés linguistiques au profit d’un modèle mythique et inaccessible (le français standard, le français normé)»;
  • l’accentuation de cette insécurité linguistique dans un milieu bilingue, surtout lorsque le français est la langue minoritaire;
  • les conséquences, positives comme négatives, de nommer une variété de langue ou une communauté (canayen, canadien français, québécois, acadien, chiac, etc.); à cet égard, l’auteure mentionne une autre étude qui montre que les jeunes qui travaillent en français 10 ans après les premières entrevues ont tendance à abandonner le chiac contrairement à ceux qui travaillent en anglais, ce qui montre encore une fois l’importance de l’environnement dans la forme du langage utilisé;
  • le fait que le chiac se transmet difficilement par écrit, même les personnes qui le parlent couramment préférant le laisser de côté quand ils écrivent.

Authenticité et mise en scène – des profits symboliques aux profits matériels : L’auteure relate dans ce chapitre sa participation à des travaux du Centre de recherche en linguistique appliquée (CRLA) avec des linguistes provenant aussi bien de Toronto et de Montréal que de l’Allemagne et de la France. Elle aborde :

  • les sujets de leurs recherches et les interrogations qu’ils suscitaient chez elle;
  • l’évolution de l’identité acadienne (texte très riche, je trouve);
  • les discussions autour de cette question lors du premier Congrès mondial acadien en 1994 (notamment pour savoir s’il faut parler français et habiter les Maritimes pour pouvoir revendiquer le nom «Acadien»);
  • les particularités de l’acadjonne, forme d’acadien parlé en Nouvelle-Écosse dans la région de la Baie Sainte-Marie, ainsi que la volonté de nombreux membres de cette communauté de conserver ces particularités;
  • le fait que ce n’est pas que le français «standard» qui est normé, mais aussi des langues vernaculaires comme l’acadjonne; elle explique que si on s’éloigne de ces normes on pourra être considéré comme extérieur à la communauté qui utilise cette langue (ou ce «lecte»);
  • les particularités de l’acadien de Chéticamp, toujours en Nouvelle-Écosse.

Fierté et profit : L’auteure explore différents concepts, comme ceux de la fierté d’être différent, l’authenticité (parfois mise en scène devant les touristes) et le profit (soit grâce au bilinguisme, à l’attrait auprès des touristes ou aux particularités de leurs artistes). Mais la honte et les rapports de domination ne sont jamais bien loin, dès que les locuteurs acadiens sortent de leur région ou sont en contact avec l’extérieur. Dans cette optique, elle présente :

  • les difficultés d’une ministre fédérale quand des francophones ont ridiculisé son accent et ses expressions dont elle était pourtant fière;
  • l’inconfort d’employés francophones (mais parlant familièrement le chiac) dans un centre d’appels supposément bilingue, mais où tous les patrons sont anglophones, les logiciels en anglais et la langue de travail anglaise;
  • les hauts et les bas de la diversité linguistique.

De quelques productions culturelles en Acadie : L’auteure explique l’impact négatif sur les francophones hors Québec de la décision des Canadiens français du Québec de dorénavant se présenter comme des Québécois. À la même époque (autour des années 1960), on assiste à une tentative de normaliser le français aussi bien au Québec que dans les Maritimes, dépréciant les expressions régionales en prétendant qu’il n’y a en fait qu’une seule bonne façon de le parler et de l’écrire. Puis, sont arrivés au Québec l’Osstidcho et Les belles-sœurs, puis La Sagouine en Acadie, productions qui ont su revaloriser la langue populaire. Il faut savoir que ces «langues» ont toujours été transmises oralement, que c’était les premières fois qu’elles l’étaient par l’écrit et qu’elles bénéficiaient d’une reconnaissance internationale. Comme le dit l’auteure, «La réception positive d’une œuvre à l’extérieur contribue à sa légitimation, surtout dans les petites cultures très dépendantes du jugement des autres». À la même époque, le documentaire L’Acadie, l’Acadie, produit par des Québécois, a aussi eu un impact important. Des Acadiens ont en effet revendiqué davantage par la suite, tandis que d’autres furent choqués.

Différence linguistique et profit de distinction : L’auteure se penche ici sur la différence linguistique dans les œuvres littéraires. Elle utilise pour ce les textes de deux écrivains du sud-est du Nouveau-Brunswick, Gérald Leblanc et France Daigle. L’insécurité linguistique (elle parle même d’obsession linguistique) est très présente chez ces deux auteurs qui utilisent dans leur œuvre les trois registres de français (standard, acadien et chiac). Elle relate par la suite une entrevue qu’elle a réalisée en 1998 avec Herménégilde Chiasson, artiste acadien qui a été lieutenant-gouverneur du Nouveau-Brunswick de 2003 à 2009. Elle retient entre autres de cette entrevue qu’une «Acadie réduite à elle-même ne peut être que folklorique et accessoire. L’essentiel de son projet d’écriture a été d’inciter les gens à prendre la parole au lieu de se laisser définir par d’autres». Elle termine ce chapitre en racontant la controverse suscitée (dans des articles de Christian Rioux et Antoine Robitaille du Devoir) par l’utilisation du chiac et l’acadjonne par Lisa Leblanc, Radio-Radio et les Hay Babies, et en soulignant l’aplomb des explications de ces artistes («c’est notre langue et c’est ça qui est ça») qui refusent de se justifier davantage.

Épilogue : L’auteure revient sur l’objectif poursuivi par ce livre : «C’est donc dans cet esprit d’une subjectivité assumée (elle est à la fois du dedans et du dehors de l’objet de ses études) que j’ai voulu faire écouter les paroles entendues, les sortir de l’ombre, donner une voix à ces personnes (soumises à la domination du français standard et à l’exclusion que cette domination entraîne), et peut-être aussi montrer que ces voix que l’on dit singulières sont aussi collectives, produites par l’histoire et les conditions sociales qui les ont modelées, qui font qu’elles se donnent à entendre ou non». Elle ajoute que c’est «le phénomène de l’insécurité linguistique qui découle directement de l’idéologie du standard qui m’a particulièrement intéressée parce qu’il brime la parole du locuteur, allant jusqu’à le bloquer, à des degrés divers, dans son expression». Et, elle conclut : «La question «Comment être français autrement?» m’a interpellée depuis le début de mes recherches puisque cette question se pose pour tous les francophones qui se sont sentis dépossédés de leur langue à un moment ou à un autre et pour qui «parler français» voulait dire quelque chose».

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! J’ai fréquemment mentionné que j’ai un attrait très prononcé sur les livres portant sur la langue française. Celui-ci est à la fois semblable à La langue rapaillée dont j’ai parlé en amorce et foncièrement différent. Il est semblable parce qu’il valorise le registre familier (sans l’idéaliser), déconstruit l’image d’un français standard, légitime et international, et analyse le phénomène de l’insécurité linguistique. Il est différent, parce qu’il est davantage axé sur les aspects sociaux de la question, notamment sur les concepts de domination et d’exclusion, phénomènes drôlement plus accentués en Acadie qu’au Québec.

Je n’ai finalement qu’un seul bémol sur ce livre, c’est que l’auteure ne traduit pas les citations en anglais. C’est peut-être un réflexe chez elle, étant donné que presque tous les Acadiens parlent l’anglais. Mais ce n’est pas nécessairement le cas de ses lecteurs. Finalement, les notes sont en bas de page, ce qui m’a soulagé après avoir lu quelques livres consécutifs qui les mettaient à la fin du livre.

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One Comment leave one →
  1. 31 janvier 2017 11 h 34 min

    Ça semble un livre fascinant en effet!

    Aimé par 1 personne

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