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Le positivisme économique

20 février 2017

negationnismeJ’ai lu quelques articles fortement négatifs sur le livre «Le négationnisme économique et comment s’en débarrasser» de Pierre Cahuc et André Zylberberg. Le titre a par exemple fait sursauter l’Association française d’économie politique (AFEP) qui le juge indécent : «Voici donc la conception que ces économistes se font du débat scientifique : ils détiennent la vérité et leurs contradicteurs ne peuvent être qu’obscurantistes et négationnistes». Notons que l’AFEP est une association formée surtout d’économistes hétérodoxes. Quant à son contenu, elle le considère «indigne de notre éthique scientifique». On comprendra donc que je me suis attaqué à ce livre seulement pour voir à quel point il est indigeste et quels sophismes les auteurs utilisent pour ridiculiser les personnes qui ne pensent pas comme eux.

Introduction : Les auteurs partent sur les chapeaux de roue en comparant les personnes qui rejettent les conclusions de l’économie orthodoxe à celles qui nient le caractère nocif de la cigarette ou le réchauffement climatique. L’économie orthodoxe serait devenue l’équivalent d’une science expérimentale capable de comparer les décisions économiques comme dans un laboratoire… Et on a droit à quelques sophismes, dont le populaire sophisme de l’épouvantail, «qui consiste à présenter la position de son adversaire de façon volontairement erronée», notamment quand les auteurs affirment que «Pour les keynésiens, les crises économiques se résolvent très simplement». Je n’ai pourtant jamais entendu ou lu un keynésien dire que c’est facile de sortir d’une crise, mais plutôt qu’il y a moyen d’en atténuer l’ampleur et la durée! Mais, bon, passons…

I. Les faux savants : Là on a droit au sophisme de la fausse analogie, un genre de Reductio ad Hitlerum, mais plutôt que de comparer les économistes hétérodoxes à Hitler, les auteurs les comparent aux communistes staliniens qui ont rejeté la génétique, une vraie science, pour le lyssenkisme, une fausse science. Ahurissant! Bien sûr, quand on pense qu’une science basée sur autant de fausses hypothèses que l’économie orthodoxe est science exacte, c’est ça qui arrive… Ils donnent ensuite quelques exemples d’études expérimentales qui ont permis de déterminer les meilleures méthodes pour améliorer les résultats scolaires des enfants issus de familles défavorisées. Bravo! Mais, ces études n’ont aucun lien avec les théories économiques orthodoxes ou hétérodoxes… À ma grande surprise, ils citent même l’étude de Card et Krueger qui a montré qu’une hausse même importante du salaire minimum ne fait pas nécessairement perdre des emplois et qu’au contraire ils peuvent en créer. Encore là, David Card lui-même l’a dit, ce genre d’étude n’a aucun rapport avec la politique ou avec la théorie économique. Il a aussi mentionné à quel point les économistes orthodoxes lui en ont voulu, tellement que certains de ses amis orthodoxes ont cessé de lui parler et l’ont considéré comme un traître «à la cause de l’économie dans son ensemble». Orthodoxe, la recherche expérimentale?

II. Ces patrons qui coulent la France : Les auteurs montrent que les entreprises privées détestent la concurrence. On le savait, mais c’est un bon point pour eux! Je ne commenterai pas le reste du chapitre qui est vraiment trop franco-français, avec plein d’acronymes qui me sont inconnus.

III. Mon amie, c’est la finance : Cette fois, les auteurs font l’éloge du secteur financier privé et de son effet sur la destruction créatrice, concept mis de l’avant par Joseph Shumpeter. Disons qu’il serait un peu long de contrer cet argument. Je me contenterai de dire que les auteurs manquent de nuances et qu’ils ne présentent que les faits qui appuient leurs propos. Au moins, ils reconnaissent que la déréglementation des années 1990 fut une mauvaise idée. Ils abordent ensuite la taxe sur les transactions financières qui peut selon eux de fait ralentir la volatilité des marchés financiers, mais pas toujours. Ils ajoutent que, dans ce domaine, il est préférable d’obtenir des ententes internationales. Vrai, mais cela ne veut pas dire qu’on ne peut pas agir sans entente, comme quelques pays l’ont fait.

IV. Y a-t-il vraiment trop d’impôt ? : Dans ce chapitre, les auteurs présentent des données sur les conséquences d’une augmentation des impôts ou de leur maintien à un niveau élevé. S’ils en voient quelques-unes, ils citent correctement quelques études que j’ai déjà lues (dont une que j’ai présentée dans ce billet) qui concluent que, selon les pays, le taux marginal d’imposition maximum peut atteindre entre 60 et 80 % sans effet négatif majeur. Ils ajoutent que le plus important pour empêcher l’évasion et l’évitement fiscaux est que les revenus soient déclarés par des tiers, comme un employeur, une institution financière ou tout autre organisme extérieur. Difficile de s’opposer à cela!

V. Les recettes de Keynes : ça marche, mais pas toujours ! : Les auteurs citent quelques études qui estiment l’effet multiplicateur d’une relance keynésienne. Il varie en fait selon la situation (il est beaucoup plus élevé lors d’une récession et dans les territoires plus pauvres), les caractéristiques de l’économie locale, le type de mesure et la présence de clientélisme ou pire, de corruption. Il varierait entre zéro (dans une région où il y a par exemple le plein emploi) et trois (trois dollars de hausse du PIB pour chaque dollar investi), avec un taux moyen de 1,5 ou 1,6 (taux qui me semble bien précis). C’est difficile de commenter ces conclusions sans voir ces études. Chose certaine, bien des économistes orthodoxes, comme Olivier Blanchard, chef économiste et directeur des études au Fonds monétaire international de 2008 à 2015, l’a avoué, ont parfois tendance à sous-estimer grandement l’effet multiplicateur (surtout lors de l’adoption de mesures d’austérité). Sur quelles études se basent-ils pour s’être autant trompés? Sur les études mentionnés par les auteurs ou sur des études théoriques (ce qui semble le cas dans les excuses d’Olivier Blanchard)?

VI. Malthus et l’angoisse de la pénurie : La théorie de Malthus, qui prétend que la richesse par habitant varie à l’inverse de la population, fonctionne dans les régions pauvres et agricoles (s’il y a moins de monde pour une production donnée, les gens en ont en moyenne plus par personne), mais pas ailleurs, car l’économie ne subit pas de contraintes comme la production agricole. Les auteurs déplorent que certains, dont le Front national et le parti communiste de l’époque de Georges Marchais (secrétaire général du Parti communiste français de 1972 à 1994), se servent du principe de cette théorie (même si aucun des deux ne se revendiquait de Malthus) pour combattre l’immigration (qui ferait augmenter le chômage et baisser les salaires au profit des grandes entreprises). Cela repose sur l’idée que la quantité de travail est fixe, alors qu’avec une population plus élevée, la demande augmente (plus de logements, plus de nourriture, etc.). Les auteurs poursuivent en disant que c’est sur la même erreur (quantité de travail fixe) que se base la gauche en prétendant qu’une baisse des heures de travail crée de l’emploi. Des études ont montré que ce n’est pas le cas (j’aimerais bien les voir avant de me prononcer…). Personnellement, j’appuie une baisse des heures de travail, mais surtout pour améliorer la qualité de vie de la population (plus de loisirs, meilleure conciliation travail-famille et vie personnelle, etc.). Sur la même notion du travail qui n’est pas fixe, ils contestent l’efficacité des pré-retraites pour faire baisser le taux de chômage des jeunes ainsi que les conséquences sur l’emploi de l’automatisation que certains jugent catastrophiques. Je dois sur ce dernier point souligner mon accord, car j’ai conclu de la même façon récemment.

VII. Comment se débarrasser du négationnisme économique ? : Ça fait un bout que je n’ai pas parlé des sophismes des auteurs… Dès le début de ce chapitre, ils utilisent un argument d’autoritéen accordant de la valeur à un propos en fonction de son origine plutôt que de son contenu») pour faire valoir leur point : il faudrait croire les économistes orthodoxes parce qu’ils sont publiés dans les revues les plus prestigieuses. Pourtant, une étude récente a montré que la majorité des études en économie ne sont pas reproductibles! Pire, bien des économistes attribuent la popularité des modèles d’équilibre général dynamique stochastique, pourtant critiqués même par des économistes orthodoxes (car basés sur des hypothèses irréalistes), au fait que, si des économistes veulent être publiés dans les revues les plus prestigieuses, ils doivent les utiliser! Cela dit, les auteurs mentionnent au moins que bien des revues prestigieuses ont publié des résultats d’études erronées (l’exemple ultime étant celle qui établissait un lien entre les vaccins et l’autisme), même dans des domaines qui portent moins à l’interprétation que l’économie. J’ai moi-même contredit tellement d’études économiques sur ce blogue, que je ne prends jamais les conclusions d’une étude pour une vérité. En plus, l’économie étant une science sociale basée sur les comportements variables des êtres humains, il est présomptueux d’affirmer qu’une étude faite dans un pays donné à une époque précise donnera le même résultat plus tard dans le même pays ou ailleurs à la même époque. Mais, bon, revenons à ce livre…

La suite est une série de sophismes de l’épouvantail, de picorages de faits, de sélections de citations et surtout de camouflages des bases de l’économie orthodoxe. Eux qui ont cité des auteurs pertinents qui contestent les bases supposément rationnelles de l’économie orthodoxe (Piketty, Saez, Kahneman, etc.) ne mentionnent jamais les errements de cette école de pensée, notamment sur le concept de l’homo œconomicus, sur la rationalité des agents économiques (caractéristique pourtant prouvée clairement fausse par Daniel Kahneman qu’ils citent!) et sur les conséquences désastreuses de leurs solutions, notamment en Europe où ils habitent. Ils taisent le fait que l’économie expérimentale en est à ses débuts et ne représente qu’une faible proportion des articles publiés dans les revues dites prestigieuses. Pour excuser ou justifier les prévisions très souvent erronées des économistes orthodoxes, ils comparent la difficulté de prévoir l’avenir en économie avec l’impossibilité pour des médecins de prévoir des épidémies. Le problème, c’est que les médecins ne prétendent nullement pouvoir prévoir les épidémies, tandis que les économistes publient des prévisions économiques presque quotidiennement, souvent pour modifier leurs prévisions du mois précédent! N’importe quoi! Et ensuite, ils exhortent les médias de ne plus inviter ou citer les économistes qui ne pensent pas comme eux. Ce chapitre est véritablement une insulte à l’intelligence… Mais bon, il ne reste que l’épilogue à lire!

Epilogue : Bof, ils ne font que se répéter.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Non, bien sûr! Avant de lire les deux derniers chapitres, je pensais conclure que ce livre était bien moins mauvais que ce à quoi je m’attendais. Il l’est de fait, mais ces chapitres ont vraiment montré la malhonnêteté intellectuelle des auteurs. Quand on est incapable de défendre son école de pensée autrement qu’en déformant la pensée de ses opposants, en taisant les fondements de son camp et en se servant de fausses analogies, on ne mérite aucun respect. Mais le pire est l’arrogance de leurs propos et le manque d’humilité devant une discipline qui repose sur des comportements humains variables et impossibles à insérer dans des modèles rigides. Et, si ce n’était pas assez, les notes sont à la fin!

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2 commentaires leave one →
  1. 20 février 2017 11 h 24 min

    Fort bien !

    Il y a eu le siècle des Lumières.

    S’il faut l’écrire en Latin, XIXe, de mémoire.

    Régis Labeaume aurait dit le siècle de grands talents.

    En économie, Marx, foi en Jacques Attali ? Après qui ? Je ne veux pas faire d’histoires !

    La mémoire s’en va, l’avenir s’en vient !

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  1. Misère du scientisme en économie |

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