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La richesse extrême et le mérite

25 février 2017

oxfam-richesse-extreme-et-meriteJ’ai lu un bon nombre d’études réalisées par Oxfam, mais je me suis aperçu que j’en avais raté une potentiellement intéressante datant de novembre 2015. Intitulée Extreme wealth is not merited (L’extrême richesse n’est pas méritée), cette étude de Didier Jacobs, économiste pour la division des États-Unis d’Oxfam, ne nous fournit pas beaucoup de suspens sur sa conclusion! Cela dit, comme je n’ai jamais lu de texte sur ce sujet présentant une démonstration aussi bien étayée et structurée, je crois qu’il vaut la peine d’en prendre connaissance.

Introduction : Les économistes s’obstinent depuis très longtemps pour savoir si la richesse extrême est méritoire ou si elle est au contraire inéquitable. Après avoir présenté différentes définitions du mérite, par exemple une récompense pour son apport à la société ou pour ses efforts, son talent et son esprit d’entreprise («risk-taking»), l’auteur examine la prévalence chez les riches extrêmes (les 1645 milliardaires de 2014 identifiés par la revue Forbes) de six facteurs qui contribuent souvent à la richesse, mais qui, peu importe la définition du mérite utilisée, ne sont pas nécessairement méritoires. Il les classe en plus selon une échelle allant du facteur le plus manifestement non méritoire au facteur qui l’est le moins. Il s’agit des fortunes obtenues en raison :

  1. d’activités criminelles;
  2. de copinage (ou de patronage);
  3. d’héritages;
  4. d’activités monopolistiques;
  5. de la mondialisation;
  6. de la technologie.

L’auteur précise que cette étude et la démonstration qu’on y trouve ne signifient nullement qu’Oxfam appuie les justifications de l’extrême richesse basées sur le concept du mérite. Même si elle était «méritée», l’extrême richesse serait tout de même inéquitable. Mais si elle n’est manifestement pas méritée, même les partisans des inégalités pourraient difficilement tenter de la justifier.

L’auteur passe ensuite en revue les six facteurs mentionnés plus tôt pour analyser si ces origines de la richesse sont méritoires ou pas, et à quel point. Il tente ensuite d’estimer la proportion des 1645 riches extrêmes de 2014 qui doivent leur richesse à chacun de ces facteurs (ou la proportion de la richesse totale de ces riches qui en provient).

oxfam-richesse-extreme-et-merite1_crimeLes activités criminelles : Les activités considérées ici criminelles vont «du vol qualifié au racket et au trafic de stupéfiants, d’armes, d’esclaves, de marchandises contrefaites ou d’objets volés, aux délits financiers de col blanc comme la fraude, le détournement de fonds, l’évasion fiscale, la corruption, la fixation des prix, le vol de propriété intellectuelle ou le délit d’initié». Si ces activités demandent du talent, de l’effort et un fort appétit du risque (!), il serait étonnant que quiconque considère que les fortunes obtenues à la suite de ce genre d’activités sont méritoires.

Même si ces activités sont fortement médiatisées, en fait bien peu de ces criminels se retrouvent sur la liste des milliardaires de Forbes. Il n’y en avait d’ailleurs pas en 2014 parmi les 1645 milliardaires et il n’y en a eu qu’une poignée historiquement. Le crime paie, mais pas assez!

oxfam-richesse-extreme-et-merite2_copinageLe copinage : Le copinage «existe quand les élites utilisent leur influence pour tirer parti de la puissance de l’État pour leur gain personnel. Les employés de l’État et les gens d’affaires se liguent pour manipuler les règles pour leur avantage mutuel et aux dépens des consommateurs, des contribuables et des entreprises qui ne bénéficient pas des mêmes avantages».

Non seulement le copinage n’est pas méritoire, mais il en est l’inverse, car il récompense les relations plutôt que le mérite. L’auteur l’a mis au deuxième rang après les activités criminelles, car certaines de ses manifestations sont légales (comme le lobbying) et pas nécessairement nuisibles à la société. Mais, il demeure que d’autres manifestations du copinage sont carrément criminelles, même si elles ne sont pas punies pour différentes raisons :

  • les personnes responsables de l’application des lois peuvent être corrompues par des pots de vin et par des détournements de fonds publics ou être plus simplement en conflit d’intérêts;
  • elles peuvent aussi ne pas avoir les moyens (en termes de personnel et de compétences) pour déceler les actes illégaux et les prouver;
  • les lois peuvent être trop laxistes et les peines insuffisantes;
  • les personnes et entreprises qui bénéficient de manœuvres illégales peuvent convaincre l’État (avec du lobbying, du financement de campagnes électorales, des portes tournantes ou grâce à leurs relations personnelles ou leur influence sur les médias) de les rendre légales.

L’auteur donne notamment comme exemple la légalisation de manœuvres d’évitement fiscal auparavant illégales. Le copinage se manifeste aussi sous la forme de subventions généreuses, d’adoption de règlements qui limitent la concurrence (voir ce billet sur la capture réglementaire) ou d’abolition de législations favorables aux travailleurs, aux consommateurs ou à l’environnement (pourtant, ce texte a été écrit bien avant l’élection de Trump…).

Tout en soulignant le caractère essentiel du lobbyisme (si bien réglementé et si visant le bien public), l’auteur montre que tous ne sont pas égaux dans cette activité. Il mentionne notamment l’importance de cette activité pour les secteurs de l’énergie, de la finance et des entreprises pharmaceutiques (voir ce billet sur une analyse d’Oxfam sur le lobbyisme), et le fait qu’une étude a montré que «les citoyens moyens n’ont aucune influence sur les politiques publiques, mais que les groupes d’intérêts et les citoyens riches en ont beaucoup».

Il est difficile d’estimer le nombre et le pourcentage de milliardaires qui ont bâti leur fortune par copinage. D’ailleurs, Forbes exclut de sa liste les dictateurs et les kleptocratespersonnes à la tête d’un pays qui pratiquent à une très grande échelle la corruption» et qui détournent les fonds publics à leur avantage). L’auteur présente quelques méthodes pour y arriver (voir les pages 11 à 14 de l’étude) et arrive à la conclusion qu’entre 14 % et 42 % de la richesse des milliardaires provient du copinage, surtout dans les pays en développement, mais dans les pays riches aussi. «En conclusion, le copinage n’est pas méritocratique et des preuves quantitatives appuient la présomption qu’il s’agit d’une source importante de richesse extrême – et d’une source majeure, sinon dominante, dans les pays en développement».

oxfam-richesse-extreme-et-merite3_heritagesLes héritages : L’auteur explique pourquoi il a mis les héritages au troisième rang dans l’échelle du démérite. «D’une part, ils ne nuisent à personne, contrairement au crime et au copinage. D’autre part, ils ne récompensent pas une contribution à la société et ne nécessitent pas d’effort, de talent ou de prise de risque. Les héritages sont la quintessence de la rente et ne sont manifestement pas méritocratiques». On pourrait arguer que oui, les héritages nuisent, car ils octroient un droit de consommation à des gens qui n’ont rien produit pour mériter ce droit. Mais, passons.

À l’aide des données de Forbes assez précises sur le sujet, l’auteur estime que 13 % des 1645 milliardaires ont hérité de leur fortune sans la faire augmenter et 21 % en ont hérité, mais l’ont fait croître, pour un total de 34 % qui ont hérité. Ces proportions varient oxfam-richesse-extreme-et-merite3_heritages2toutefois grandement selon les régions du monde, comme on peut le voir sur le graphique ci-contre. Alors que plus de la moitié (58 %) des milliardaires de l’Europe de l’Ouest ont hérité de leur fortune, on n’en retrouve aucun dans l’Europe de l’Est («communiste», il n’y a pas si longtemps). La proportion d’héritiers est aussi passablement élevée en Amérique latine (48 %) et en Asie Mineure et dans la région du nord de l’Afrique (44 %).

L’auteur présente ensuite une analyse du processus de transmission des héritages. Par exemple, il explique que, comme les riches extrêmes ont souvent plusieurs enfants, leur fortune est divisée entre eux et tend donc à se diluer. Ainsi, seulement 12 % des entreprises originales des riches extrêmes sont transmises à la troisième génération et 3 % à la quatrième. Cela dit, comme ces riches se sont enrichis énormément au cours des dernières décennies, la valeur absolue des héritages tend à augmenter. Les tendances à venir sont donc difficiles à prévoir. Finalement, l’auteur mentionne que 85 % des femmes milliardaires ont hérité de leur richesse, elles qui ne représentent qu’un peu plus de 10 % d’entre eux (172 sur 1645).

oxfam-richesse-extreme-et-merite4_monopolesLes activités monopolistiques : Ce quatrième palier de démérite fait moins l’unanimité que les précédents. Même s’il conteste l’aspect éthique de l’extrême richesse, l’auteur tient à préciser qu’à «ce niveau et aux échelons inférieurs, l’effort, le talent et la prise de risque sont nécessaires pour devenir extrêmement riches». Par contre, l’auteur considère que leur richesse n’est pas méritée, car elle ne vient pas seulement de leur effort, talent et esprit d’entreprise, mais d’autres facteurs qui permettent à leurs gains d’être beaucoup plus élevés qu’ils le seraient sans la présence de ces facteurs, parfois des milliers de fois plus! Leur contribution à la société est en fait bien moindre qu’elle le paraît, car s’ils n’avaient pas été là, d’autres personnes auraient apporté des contributions semblables, peut-être même plus bénéfiques.

Les activités monopolistiques regroupent ici un ensemble de défaillances du marché qui incluent bien plus de situations que celle du monopole pur (marché où il n’y a qu’un seul offreur qui peut donc augmenter ses prix sans craindre la concurrence), en fait celles qui empêchent une allocation efficiente des ressources. Pour compenser les gains démesurés de l’offreur, d’autres perdent, que ce soit les consommateurs, les travailleurs, les actionnaires ou des concurrents potentiels. Dans ce chapitre (que j’ai trouvé le plus intéressant) l’auteur présente quatre défaillances du marché qu’on peut associer à des activités monopolistiques :

– L’asymétrie d’information : L’asymétrie d’information se manifeste lorsqu’un vendeur a plus d’information sur ce qu’il vend que l’acheteur. Si le cas d’espèce est le vendeur d’automobiles usagées (qui sait ce qu’il vend pendant que l’acheteur ne peut pas vraiment savoir ce qu’il achète), ce phénomène se manifeste en fait dans bien des marchés. L’auteur présente quelques cas qui concernent directement l’extrême richesse. Le premier touche la paye des dirigeants d’entreprises, souvent versée en grande partie en options d’achat. Il est facile pour ces dirigeants de favoriser la hausse à court terme des actions de l’entreprise qu’ils dirigent, sans nécessairement se préoccuper des conséquences sur la performance à long terme de l’entreprise. Les sommes ainsi gagnées ne sont bien sûr pas méritoires. Si ces dirigeants ne sont qu’entre une et deux douzaines parmi les 1645 milliardaires de 2014, ils formaient en 2004 environ 15 % des 0,1 % les plus riches aux États-Unis.

Les courtiers du secteur financier profitent aussi de l’asymétrie d’information. Ce sont eux qui décident des investissements de leurs clients qui font justement appel à leurs services parce qu’ils en savent moins qu’eux. Il en est de même dans le domaine de la santé. Les médecins en savent beaucoup plus que leurs patients. Si les médecins sont peu nombreux parmi les riches extrêmes, c’est parce que ce domaine est fortement réglementé et souvent étatisé dans bien des pays. Lorsque ce n’est pas le cas, les traitements coûteux et moins bénéfiques se multiplient. L’auteur explique en bonne partie par la plus grande place accordée au secteur privé aux États-Unis les coûts plus élevés et les résultats moins positifs en santé dans ce pays. D’autres secteurs des services professionnels sont aussi sujets à l’asymétrie d’information : les services juridiques, de génie, d’architecture et bien d’autres peuvent bénéficier de l’asymétrie d’information. C’est, je le répète, justement parce que les professionnels de ces secteurs en savent plus qu’on fait appel à leurs services. Encore là, ces professionnels deviennent rarement milliardaires, mais sont surreprésentés parmi les 0,1 % les plus riches.

– L’effet de réseau : L’effet de réseau se manifeste «lorsque la valeur d’un produit pour les consommateurs dépend du nombre de consommateurs. Le fournisseur qui parvient à attirer une masse critique de consommateurs pour une raison ou une autre est alors susceptible d’en attirer encore plus et finit par dominer complètement le marché». Ce fut le cas avec les enregistreurs VHS aux dépens des Betamax (pourtant réputés de meilleure qualité) et c’est aujourd’hui ce qui explique, dans le secteur des technologies de l’information, la popularité de Facebook, d’eBay, de Twitter, de Youtube, d’Amazon, de Microsoft, d’Apple et de bien d’autres entreprises. On trouve d’ailleurs de nombreux milliardaires dans cette industrie. Ici, c’est la nature du produit qui explique la richesse des fondateurs des entreprises de ce secteur, pas nécessairement leur talent. Une grande partie de leur richesse ne peut donc pas être attribuée au mérite.

C’est le même phénomène qu’on observe de façon inverse dans les produits de luxe : on accorde plus de valeur «dans la consommation de biens que très peu d’autres consomment, car ces biens deviennent des marques de statut social». Dans ce secteur, les ventes peuvent augmenter quand on hausse les prix! Ce secteur, pourtant bien particulier, représente tout de même 2 % de la richesse des milliardaires.

Comme l’effet de réseau ne pénalise pas vraiment les consommateurs, les secteurs qui en profitent ne sont pas fortement réglementés. Cela dit, l’auteur souligne que Facebook et Google recevaient 37 % de la publicité sur Internet en 2013 (quel pourcentage en 2017?), empêchant d’autres entreprises d’en bénéficier (sur Internet ou ailleurs). L’effet de réseau est un exemple éloquent des marchés où le gagnant rafle la mise (ou «winner-takes-all markets») où, en raison de la nature du marché, «un individu peut devenir extrêmement riche tandis que d’autres, peut-être un peu moins talentueux ou tout simplement moins chanceux, ne reçoivent rien». Si le talent, l’effort et la prise de risque sont nécessaires pour s’imposer dans ces secteurs, le niveau de la richesse obtenue n’a rien à voir avec ces qualités. On ne peut donc pas considérer que les richesses obtenues en raison de l’effet de réseau sont méritoires.

– La propriété intellectuelle : Comme l’auteur a consacré une annexe sur ce facteur, je pourrais écrire un billet complet sur ce qu’il en dit. Je me contenterai de résumer son résumé…

On imagine souvent un milliardaire comme un inventeur qui a bien mérité la richesse qu’il a retirée des innovations qu’il a apportées à la société. Mais :

  • la connaissance est un bien public qui peut profiter à tous (comme l’accumulation des connaissances depuis la nuit des temps) : la propriété intellectuelle la privatise et empêche l’ensemble de la population de l’utiliser;
  • les droits de propriété (brevets, droits d’auteurs, etc.) peuvent à la fois inciter et décourager l’innovation, car ils interdisent l’utilisation et même le perfectionnement de connaissances acquises. En plus, le «niveau actuel de protection de la propriété intellectuelle est arbitraire, soumis au copinage, et ne parvient probablement pas à maximiser l’efficacité économique»;
  • en fait, un inventeur ou un créateur n’a nullement besoin de voir poindre des milliards de dollars pour utiliser efficacement ses talents;
  • si ces milliards encouragent l’investissement, il y a bien d’autres moyens qui n’ont pas les mêmes désavantages pour financer les chercheurs, inventeurs et créateurs;
  • au contraire, l’absence de propriété intellectuelle favorise l’utilisation des connaissances récentes pour améliorer les inventions;
  • la propriété intellectuelle réduit les possibilités de collaboration, donc de création d’innovations;
  • elle récompense la commercialisation des innovations, pas leurs inventions; l’inventeur d’Internet n’a pas reçu de milliards $, mais ceux qui ont utilisé son invention, si; cela montre que la propriété intellectuelle ne récompense pas vraiment le mérite : «Le progrès technologique est graduel, cumulatif et progressif, mais c’est souvent l’inventeur qui ajoute un petit élément à un vaste corpus de connaissances créées par d’autres qui gagne le gros lot. Comme dans l’effet de réseau, la course au bureau des brevets est un marché où le gagnant rafle la mise et où la chance joue un rôle prépondérant, car il existe parfois plusieurs façons de faire fonctionner une idée, mais une seule de ces façons deviendra le standard industriel qui créera une richesse extrême»; en plus, si une de ces façons ne s’était pas implantée, une autre presque équivalente et peut-être meilleure l’aurait fait.

Il y a peu d’inventeurs parmi les milliardaires et ceux qui s’y trouvent ont pour la plupart profité de l’effet de réseau. En plus, c’est souvent plus leur sens des affaires qui a créé leur richesse que leurs inventions comme telles. Dommage que je ne puisse pas m’étendre davantage sur ce sujet passionnant sur lequel il y a tant d’autres choses à dire…

L’enfermement propriétaire («vendor lock-in») : L’enfermement propriétaire est le résultat de «pratiques qui rendent les clients dépendants de leur fournisseur, de sorte qu’ils ne peuvent pas passer à d’autres fournisseurs sans coûts substantiels». Cela permet au fournisseur de vendre ses produits plus cher. Ce facteur joue particulièrement dans les industries des produits électroniques et des technologies de l’information. Un téléphone cellulaire fonctionne avec un seul type de carte, une imprimante nous force d’utiliser certains types de cartouches d’encre, un système d’exploitation est lié à des logiciels spécifiques, etc. Dans ce cas, il ne s’agit pas simplement d’une particularité de ces marchés (comme dans l’effet de réseau), mais carrément de stratégies d’entreprises pour extorquer plus d’argent aux consommateurs. Le déjeuner compris avec le coût d’une chambre d’hôtel relève de la même stratégie.

Ce genre de pratique est difficile à réglementer, mais pas impossible, comme lorsqu’on a forcé les entreprises de communication de séparer les forfaits de téléphones résidentiels de ceux des interurbains. Mais, cela a-t-il fait vraiment baisser les prix? Le service de base, bien plus essentiel que celui des appels interurbains, est devenu plus cher pendant que l’autre est devenu plus abordable : est-ce que cela a amélioré la situation ou l’a empirée? Ça dépend pour qui…

L’auteur montre ensuite que les entreprises électroniques et des technologies de l’information «s’appuient sur des stratégies commerciales qui combinent l’enfermement propriétaire avec la propriété intellectuelle et l’effet de réseau, qui sont tous problématiques en termes de méritocratie». Par hasard, ces deux industries représentent respectivement 2 et 8 % de la richesse des 1645 milliardaires de 2014…

L’auteur conclut cette section sur les activités monopolistiques en constatant que ce n’est pas parce que des pratiques sont légales qu’elles sont méritoires et que «les professions les plus lucratives – dirigeants d’entreprises, finance, droit, médecine, ingénierie, technologies de l’information – sont soumises à des rentes monopolistiques ou à d’autres défaillances du marché que le gouvernement ne peut corriger que partiellement, souvent parce qu’il est sous l’influence du copinage».

oxfam-richesse-extreme-et-merite5_mondialisationLa mondialisation : Quand on pense à l’effet de la mondialisation sur les inégalités, on pense généralement au fait qu’elle avantage les employés hautement qualifiés et qu’elle désavantage ceux qui sont peu ou pas qualifiés. Mais ce n’est pas cet effet que l’auteur aborde dans cette section. Il montre plutôt qu’il est plus probable de voir de grandes fortunes se bâtir dans un marché mondial de 7,5 milliards de personnes que dans un marché national d’un pays de 7 millions d’habitants. En plus, lorsque cette mondialisation favorise les grandes entreprises aux dépens des petites, car plus elles grossissent, plus elles bénéficient d’économies d’échelle, il devient courant que seulement quelques entreprises en viennent à accaparer la majorité du marché mondial.

Ce phénomène n’a en soi rien d’illégal (sauf lorsqu’il est accompagné de manœuvres justement illégales). Il est donc difficile de réglementer ce processus sans nuire à l’efficacité économique (sauf pour éviter le contrôle d’un marché par seulement un très faible nombre d’entreprises). Diminuer ses coûts de production peut même être considéré comme méritoire, car cela contribue au bien-être de la population. C’est pourquoi ce facteur est classé au cinquième rang dans l’échelle de démérite utilisée par l’auteur. Il est dans cette échelle parce qu’une bonne partie de la richesse acquise par les plus riches n’est pas liée à leurs talent, effort et appétit du risque, mais simplement parce que la taille des marchés ne cesse de croître avec la hausse de la population et la croissance économique, facteur qui n’est en rien méritoire. De même, les personnes qui ont la chance de naître dans un pays riche et avec un marché intérieur proportionnellement important ont une plus grande probabilité d’accéder à la grande richesse, sans que cela soit dû à leur mérite. Comme il le mentionne, un chasseur-cueilleur d’un groupe de vingt ou trente personnes n’avait aucun moyen de devenir ultra riche, peu importe son mérite. Ce facteur touche 100 % des milliardaires (ils seraient tous moins riches si la population mondiale était minime), quoiqu’il en avantage certains plus que d’autres.

oxfam-richesse-extreme-et-merite6_technologieLa technologie : Comme pour la mondialisation, on analyse généralement l’impact de la technologie sur les inégalités sous l’angle qu’elle avantage les employés hautement qualifiés et qu’elle désavantage ceux qui sont peu ou pas qualifiés. L’auteur examine ici l’impact de la technologie sur des métiers non liés à son développement.

Ainsi, la technologie a totalement modifié le domaine du spectacle (y compris des sports). Naguère, c’est en profitant d’un mécène qu’un artiste pouvait vivre, puis grâce aux recettes amassées en donnant des spectacles. Même très populaires, il pouvaient devenir riches, mais pas extrêmement. L’avènement du cinéma, de la radio, de la télévision et d’Internet a multiplié les possibilités de revenus pour les artistes les plus populaires. Dans le domaine des conférences et même de l’éducation supérieure, il en est de même. Plutôt que de se contenter d’enseigner à un groupe de quelques centaines d’étudiants, les vedettes de l’éducation peuvent maintenant rejoindre de vastes auditoires.

Il demeure que ce facteur permet à plus de personnes de profiter de spectacles, de prestations d’artistes ou des connaissances des professeurs vedettes et autres conférenciers, ce qui est bénéfique pour elles. En plus, les personnes qui peuvent bénéficier de ce facteur doivent se démarquer grâce à leurs talent, effort et appétit du risque. S’il est malgré tout présent dans l’échelle de démérite de l’auteur, c’est parce que les personnes qui bénéficient de ce facteur n’y sont pour rien qu’il ne dépend nullement de leur mérite. Une personne aussi talentueuse du XVe siècle que celle d’aujourd’hui n’aurait jamais pu amasser les fortunes des vedettes actuelles. Ensuite, le succès dans ces domaines dépend aussi de la chance. De nombreux artistes talentueux et originaux ne perceront jamais. Il suffit souvent d’un seul succès pour sortir du lot et flotter vers le succès plutôt que de demeurer dans l’anonymat.

Cela dit, les milliardaires provenant du monde du spectacle sont peu nombreux. Il n’y avait en 2014 que trois artistes et un seul athlète parmi les 1645 milliardaires (essayez de deviner qui sont ces quatre personnes, je donnerai la réponse à la fin du billet…), et ils ont gagné la majeure partie de leur fortune grâce à leurs investissements, pas grâce à leurs prestations. «Bien que l’automatisation des connaissances soit susceptible de stimuler la richesse, ce phénomène est négligeable quand il s’agit de la richesse extrême, car la richesse extrême est largement le produit du revenu du capital, et non du revenu du travail. Cela signifie que le seul échelon de l’échelle de démérite qui est sans doute méritocratique (celui-ci) est également négligeable comme une source de richesse extrême».

oxfam-richesse-extreme-et-merite7_conclusionConclusion : Le tableau ci-contre résume la contribution des six facteurs analysés dans cette étude à l’extrême richesse mondiale (soit aux 1645 milliardaires de 2014 selon Forbes).

S’il faut interpréter ces résultats avec prudence, car ils proviennent d’estimations et d’approximations, l’auteur souligne qu’ils sous-estiment sûrement davantage la contribution de ces facteurs qu’ils la surestiment, car l’origine des richesses non comprises dans les données de Forbes ont une probabilité bien plus grande de provenir de sources criminelles ou résultant d’héritages ou de copinage.

Tout en tenant compte de l’imprécision de cet exercice, l’auteur estime que 65 % de l’extrême richesse provient des héritages du copinage et des activités monopolistiques. En tout, et en évitant le double comptage (soit l’extrême richesse qui provient de plus d’un de ces facteurs), l’auteur avance même que 71 % de l’extrême richesse provient de l’ensemble de ces facteurs non méritoires, dans une fourchette allant de 65 à 79 %. Il note aussi que 75 % de cette richesse est concentrée dans des activités qui ne représentent que 25 % du PIB mondial (finance, technologies de l’information, extraction de ressources naturelles, produits pharmaceutiques, etc.).

Il souligne finalement qu’il n’a pas pu estimer l’extrême richesse provenant d’un autre facteur non méritoire, soit la chance. Or, à talent, effort et appétit pour le risque semblables, seule une infime minorité de personnes deviennent milliardaires. Il conclut d’ailleurs que «la qualité déterminante des milliardaires est d’avoir de la chance, les autres qualités étant nécessaires, mais pas suffisantes. Et la chance n’est pas méritocratique».

Et alors…

Ce billet est de loin le plus long que j’ai jamais écrit. Habituellement, quand j’aborde un sujet comme celui-là, je le publie en deux billets. Si je ne peux pas, je renonce. Mais, comme j’ai décidé de ne publier que deux billets par semaine, je pouvais me permettre de traiter ce sujet comme il le mérite (car il en a, du mérite, lui!). Cela dit, j’étais surtout emballé par cette étude qui est sûrement celle que j’ai lue qui décrit et analyse le mieux les facteurs qui expliquent l’aspect non méritoire de l’extrême richesse, dont la chance!

Ah oui, j’allais oublier. Les trois artistes et l’athlète parmi les 1645 milliardaires de 2014 étaient George Lucas, Steven Spielberg, Oprah Winfrey et Michael Jordan. Aviez-vous deviné?

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13 commentaires leave one →
  1. 25 février 2017 12 h 20 min

    Combien de caractères au fait ?

    Je suis allé lire à Wikipédia, https://fr.wikipedia.org/wiki/Méritocratie

    Fort bien !

    L’extrême richesse ne relève pas essentiellement du « mérite » mais de contingences de renforcement. Foi en B.F. Skinner. Accidentellement, peut-être, pour faire ouvert.

    Au risque d’harceler.

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  2. 25 février 2017 13 h 21 min

    J’ai lu une mention à Walden Two dans le livre que je suis en train de lire. Rien de bien développé, toutefois. Mais, ça m’a fait penser à vous!

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  3. 26 février 2017 7 h 38 min

    Il existe une version française de Walden Two, Walden 2, Communauté expérimentale; elle est épuisée; le livre est disponible à la Grande bibliothèque.

    Le titre anglais est de l’éditeur et s’accroche à Walden de Henry David Thoreau, un philosophe américain naturaliste libertarien qui a écrit un essai sur la désobéissance civile au milieu du 19e siècle au Massachusetts.

    Je reviens à mérite. Je suis allé à Wikipédia pour avoir écrit idée de mérite dans Google. Je cherchais un livre intitulé Idée de mérite comme existe Idée de justice d’Amartya Sen. Je n’ai pas trouvé.

    Mérite m’a fait penser à récompense, récompense à renforcement, renforcement à contingence de renforcement et contingence de renforcement à B.F. Skinnner qui est le créateur du concept.

    Je supporterais les économistes qui disent que la richesse extrême est inéquitable, principes de Rawls à l’appui.

    https://jeanneemard.wordpress.com/2016/10/29/les-inegalites-et-les-rapports-de-force/

    Et j’ajoute pour avoir lu Amartya Sen que la richesse extrême relève de l’exercice de capabilités.

    https://jeanneemard.wordpress.com/2013/08/06/lapproche-des-capabilites/

    Martha C. Nussbaum en propose une liste.

    https://jeanneemard.wordpress.com/2016/11/16/lequite-et-leducation-1-la-justice/

    Ces capabilités ne mènent à la richesse extrême qu’en présence de contingences de renforcement dont certaines lois, le copinage, la succession, la monopolisation, la mondialisation et la technologisation.

    Est-ce que le Vatican est des 1645 milliardaires identifiés par la revue Forbes ? Copinage. Notre Couronne ? Héritage.

    Je dirais que Charles Sirois en est, André Chagnon, non. Technologie et mondialisation.

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  4. 26 février 2017 10 h 48 min

    Je ne dispose pas de cette liste. Il semble qu’il y ait bien peu (ou pas?) de monarques.

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  5. 26 février 2017 13 h 16 min

    Familiprix !

    (C’est une blague)

    Je n’ai pas trouvé le Vatican ni Charles Sirois mais y sont :

    Alain Bouchard est # 638 à 2,7 B $, détail
    Charles Bronfman # 771 à 2,3 B $, liqueur
    Jean Coutu # 1067 à 1,7 B $, pharmacie
    Jacques D’Amours # 1367 à 1,3 B $, détail
    Guy Laliberté # 1367 à 1,3 B $, Cirque du Soleil
    Serge Godin # 1476 à 1,2 B $, technologie de l’information

    https://www.forbes.com/billionaires/

    À première lecture, j’ai compris qu’il s’agissait de la liste des capacités centrale de Martha Nussbaum :

    1 – La vie;
    2 – La santé du corps;
    3 – L’intégrité du corps;
    4 – Les sens, l’imagination et la pensée;
    5 – Émotions;
    6 – La raison pratique;
    7 – L’affiliation;
    8 – Les autres espèces;
    9 – Le jeu;
    Le contrôle de son environnement.

    Cette liste est précédée de 20 pages d’explications et de précisions.

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  6. 26 février 2017 13 h 45 min

    Merci pour le lien. Je constate que le nombre de femmes a augmenté entre 2014 et 2016 (de 172 à 190), mais pas vraiment leur proportion, puisque le nombre de milliardaires est passé de 1645 à 1810. Leur pourcentage est donc passé de 10,46 % à 10,50 %. Si cette tendance se poursuit de façon linéaire, l’égalité ne surviendrait que dans 95 617 ans…

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  7. benton65 permalink
    27 février 2017 0 h 43 min

    Étant donné que Trump a fait fortune sans mérite, normal qu’il produit des décrets encourageant plus encore le non-mérite!
    La grandeur de l’Amérique, version Trump….

    Aimé par 1 personne

  8. Pascal Riendeau permalink
    27 février 2017 12 h 36 min

    Mr. Lachance, si la question du mérite vous intéresse, surtout pour une analyse non comparative, vous aimerez peut-être The Geometry of Desert de Shelly Kagan. Beaucoup plus dense que Sen par contre.

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  9. 27 février 2017 13 h 07 min

    Il y a égalité de droits et égalité de résultats; les capabilités, qu’elles soient internes ou combinées, seraient déterminantes. Il faut donc prendre en considération.

    Charles Sirois absent, ça peut se comprendre. Mais l’absence de Paul Desmarais ?

    L’explication est là, il est décédé le 8 octobre 2013 :

    http://affaires.lapresse.ca/economie/quebec/201507/28/01-4888575-neuf-milliardaires-au-palmares-de-quebec-inc-en-bourse.php

    L’héritage ! Il fallait s’y attendre un jour.

    Et alors, chance égale mon oeil !

    Est-ce que votre blogue accepte qu’on y mette des images, j’en ai une bonne pour mon oeil. Voyez à ce lien, la 8e, sans compter la vidéo :

    https://www.facebook.com/robert.lachance.3532?fref=ts

    Mes excuses à M. Saputo pour ne pas avoir inscrit ci-devant en tête le liste, de mémoire.

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  10. 27 février 2017 13 h 27 min

    «Est-ce que votre blogue accepte qu’on y mette des images?»

    Je n’en sais rien…

    J'aime

  11. 28 février 2017 7 h 54 min

    @ Pascal Riendeau,

    Merci pour la référence suggérée. 651 pages, c’est un penser y peu.

    J’ai lu rapidement la critique que fait Thomas Hurka de son livre.

    https://thomashurka.files.wordpress.com/2014/02/mind-kagan-desert-review.pdf

    J’ai lu début-fin une autre critique moins élogieuse. J’aime bien l’usage des axes des Y et des X comme cadre de réflexion. Ma préoccupation actuelle au sujet du mérite est la suivante : est-ce que toute personne mérite un droit de vote, en particulier les moins de 18 ans. Je dirais que c’est devenu depuis des décennies une question d’équité intergénérationnelle.

    Pour revenir aux sources de l’extrême richesse, je me demande desquelles proviennent celle de nos milliardaires associés à Québec inc. dans l’article que j’ai mis en lien à mon commentaire précédent. Je dirais héritage du temps de la prohibition pour Charles Bronfman; héritage aussi pour Famille Bonbardier-Beaudoin et mondialisation; héritage pour Pierre Karl Péladeau; fondation ou co-fondation pour Lino Saputo, Alain Bouchard, Jean Coutu, Jacques D’Amours, Serge Godin, Richard Fortin et Guy Laliberté.

    Fondation et co-fondation n’ont pas été retenues par Didier Jacobs comme source d’enrichissement extrême.

    @Darwin,

    J’ai fait un essai infructueux de publication d’images il y a une semaine ou deux ici après avoir réussi sur mon blogue. Je vais réexaminer la question.

    J'aime

  12. 5 mars 2017 11 h 03 min

    Quel article intéressant! Bien contente que tu te sois attardé sur ce texte!

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  1. Les inégalités et l’équité |

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