Skip to content

L’économisme

6 mars 2017

economismeJ’ai dû lire au moins une dizaine de mentions favorables sur le livre Economism de James Kwak avant de me décider à le réserver à la bibliothèque. C’est ce billet de Noah Smith qui m’a finalement convaincu de le lire. Smith prétend que le livre de Kwak, tout en étant pertinent dans ses dénonciations de la façon dont est enseignée et exercée l’économie, va trop loin en prétendant que cela «(traduction) reflète les croyances de certains groupes d’intérêt et servent leurs buts». J’ai tendance moi aussi à ne pas attribuer les errances des économistes orthodoxes à ce genre d’objectif, mais cette affirmation m’a porté à aller vérifier si le livre de Kwak verse vraiment dans ce genre d’excès de mise en récit de l’économie. Et de toute façon, les critiques des fondements de l’économie orthodoxe m’intéressent tout le temps…

Avant-propos : Simon Johnson explique pourquoi une grande partie de la population considère la situation économique et politique déplorable dans les pays riches, même si, selon les bases de la théorie économique orthodoxe, la population n’a jamais été aussi choyée.

1. Le meilleur des mondes possibles : Alors qu’on promettait un paradis après la mort pour faire accepter les inégalités de richesses au XVIIIe siècle et qu’on utilisait le darwinisme social au XIXe aux mêmes fins (la survie du plus fort ou du plus brillant serait la source de tout progrès), on tente de nos jours de convaincre la population que ces inégalités sont l’état optimal de l’économie selon les cours de base de l’économie 101, puisque les revenus correspondent toujours à l’apport d’une personne à l’économie. Toute intervention de l’État ne peut que nuire à la croissance, donc au bien-être de tous. Pour l’auteur, l’économisme est «l’invocation des leçons d’économie de base pour expliquer tous les phénomènes sociaux».

L’auteur poursuit en soulignant que la plupart des économistes savent bien que les hypothèses derrière la théorie orthodoxe sont irréalistes et qu’ils sont nombreux à plutôt chercher des preuves empiriques. Par contre, l’économie est toujours enseignée de la même façon et les mises en récit basées sur la théorie orthodoxe (l’impôt tue l’impôt, une hausse du salaire minimum nuit aux personnes qu’on veut aider, le gouvernement est inefficace, etc.) à force d’être répétées ont toujours une aura de vérité.

2. La magie du marché : L’auteur présente tout d’abord le principe (je ne parviens pas à écrire «la loi»…) de l’offre et de la demande. Il montre ensuite que ce principe mène inévitablement à accroître les inégalités et les injustices. Par exemple, dans le cas d’une épidémie, ce ne serait pas les gens qui ont le plus besoin d’un vaccin qui les recevraient (femmes enceintes, enfants, personnes âgées, etc.), mais les gens qui ont le plus les moyens de se le procurer (il donne beaucoup d’autres exemples).

3. La longue marche de l’économisme : Après avoir cité Keynes et Hayek sur le fait que les idées l’emportent sur les intérêts personnels dans l’établissement d’une vision de l’économie, Kwak affirme tout de même qu’une idée doit avantager un groupe social pour s’imposer. «L’économisme existe parce que des personnes et des organisations ont vu comment ils pouvaient utiliser les principes économiques de base à leur avantage». Comme je l’ai mentionné dans l’amorce de ce billet, tout comme Noah Smith, j’appuie Keynes et Hayek à ce sujet.

Kwak prétend par exemple que ce sont les riches et les puissants qui ont combattu les premiers l’interventionnisme gouvernemental des Trente glorieuses. Je considère plutôt que ce sont des penseurs comme Hayek et Friedman, notamment en fondant la Société du Mont Pélerincomposée d’économistes (…), d’intellectuels ou de journalistes»), qui ont le plus fortement contesté l’interventionnisme gouvernemental. Bien sûr, les riches et les puissants les ont appuyés, créant des «think tank» et finançant des politiciens conservateurs et même des départements d’économie qui enseignaient la théorie orthodoxe, mais les initiateurs furent toujours des penseurs qui croyaient vraiment que leur vision était la meilleure. Et c’est d’ailleurs ce que raconte ce chapitre, mais en concluant étrangement que ce fut l’appui des riches et des puissants qui fut primordial. On voit donc que, malgré un désaccord sur l’élément initiateur de la démarche, nos positions ne sont pas foncièrement antagonistes. L’auteur montre ensuite avec pertinence que l’économisme a fini par atteindre aussi les partis dits de gauche, comme si une seule option existait, celle qui correspond aux préceptes de l’économie 101…

4. Vous obtenez ce que vous méritez : Selon la théorie orthodoxe, l’existence même d’un salaire minimum ferait perdre des emplois. Son augmentation aurait donc des effets désastreux. Or, les études empiriques ne montrent rien de tel. En effet, la théorie orthodoxe ne considère que les effets d’une hausse du salaire minimum sur l’offre et la demande (baisse de la demande et hausse de l’offre, négligeant souvent cette dernière qui peut être bénéfique sur l’emploi en période de difficultés de recrutement), sans tenir compte du faible rapport de force des travailleurs face à celui des employeurs ni de ses effets sur la baisse du roulement de personnel, la hausse de la productivité, l’augmentation du pouvoir d’achat des travailleurs au salaire minimum, etc. Elle néglige aussi de souligner les effets positifs d’une telle hausse sur la pauvreté et surtout sur les inégalités de revenu. Elle fournit plutôt un modèle simple (et simpliste) et facile à comprendre pour appuyer les intérêts des entreprises, des politiciens et des puissants qui s’opposent à cette hausse, modèle qui sert aussi à justifier les attaques contre le syndicalisme, alors que la baisse du taux de syndicalisation aux États-Unis explique, selon les études, entre le cinquième et le tiers de la hausse des inégalités depuis 40 ans.

De même, la théorie orthodoxe prétend que le salaire d’une personne est déterminé par sa productivité. Or il est clair depuis au moins 40 ans que ce n’est pas le cas, car les salaires augmentent à un rythme bien moins élevé que la productivité. On se sert aussi de cet argument pour justifier la rémunération exorbitante des pdg, alors que personne n’est en mesure de calculer la productivité spécifique à un seul individu. Et, la chance ne joue selon elle aucun rôle dans le succès d’une entreprise ou dans la richesse d’un individu, alors qu’elle est en fait bien souvent déterminante.

5. Il n’y a que les incitatifs : Selon l’économie orthodoxe, les taxes et les impôts sont toujours nuisibles à l’économie. Les taxes sur les biens et les services les rendent plus chers, l’impôt sur les sociétés fait réduire les investissements et celui sur les revenus des particuliers réduit l’incitation au travail (même si en fait on doit travailler davantage pour obtenir le revenu désiré). Cette théorie omet de considérer de nombreux autres effets des taxes et impôts, notamment qu’ils permettent à l’État d’offrir des biens et services à la population et de leur transférer des revenus, actions qui stimulent l’activité économique. Cette théorie prétend en plus que les taxes et les impôts sont encore plus dommageables lorsque appliqués aux revenus des plus riches, car ils sont les plus productifs et les véritables créateurs d’emploi… Pourtant, aucune donnée empirique ne va dans ce sens, quelle que soit l’affirmation sur le rôle des taxes et des impôts sur l’épargne, l’emploi, les heures travaillées (par les riches ou le reste de la population) et la croissance.

L’économie orthodoxe ne tient pas compte non plus de l’utilité marginale décroissante des revenus. Une personne qui gagne 1 million $ par année ne verra son bien-être n’augmenter que très peu, voire pas du tout, si son revenu augmente de 10 000 $, tandis que cette somme augmentera beaucoup le bien-être d’une famille ayant un revenu de 30 000 $ par année. Les politiques de redistribution permettent donc de faire croître le bien-être global d’une société.

6. Le consommateur est celui qui connaît le mieux ce qui est bon pour lui : Selon les préceptes de l’économisme, le meilleur système de santé en serait un qui fonctionnerait sans intervention de l’État et même sans assurance privée. Ainsi, le citoyen ne consommerait que les services de santé qu’il jugerait valoir le montant qu’il paierait. L’auteur démonte habilement cette vision en montrant que ce marché n’est pas comme les autres. Sa démonstration est tellement bien présentée qu’il serait très long de simplement la résumer. Disons seulement qu’il en arrive à la conclusion que, si l’Obamacare est nettement une meilleure solution que le laisser-faire, il serait encore mieux de se débarrasser de cette réglementation complexe et de faire comme tous les autres pays industrialisés le font, soit de se doter d’un système de santé public.

7. Le capital n’a aucun lien : L’économisme n’aime pas la réglementation qui défavoriserait, selon ses préceptes, l’allocation la plus efficace des ressources. Il a réussi à faire éliminer de grands pans de la réglementation du secteur financier, avec le grand succès de l’allocation efficace des ressources lors de la crise débutée en 2007 (j’ironise bien sûr et je résume férocement ce chapitre)…

8. C’est un petit monde après tout : Selon la théorie orthodoxe, le commerce international est toujours une bonne chose. Kwak explique cette conclusion en présentant le principe des avantages comparatifs (un des concepts économiques parmi les plus difficiles à comprendre selon Paul Krugman, qui a reçu le prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel justement en présentant une théorie qui s’éloigne de ce concept, tout en demeurant favorable au commerce international). Mais, s’il y a des gagnants, il y a aussi des perdants. Une opératrice de machine à coudre ne deviendra pas une machiniste ou une ingénieure en aérospatial en criant ciseaux!

Après avoir cité des études (dont celle dont j’ai parlé dans ce billet) qui montrent que l’accroissement du commerce international avec la Chine a été désastreux dans certaines régions des États-Unis (notamment en raison du manque de mobilité professionnelle et géographique des travailleurs) et a eu un impact négatif sur les inégalités de revenus, l’auteur s’attarde sur les ententes commerciales modernes, comme le Partenariat transpacifique (PTP). En fait, ce type d’entente a peu à voir avec le commerce (les tarifs sont déjà très faibles), mais beaucoup avec d’autres réglementations (environnement, travail, propriété intellectuelle, etc.) et avec les modes de règlement des différends. Dans ce dernier cas, il s’agit de permettre aux entreprises de poursuivre des pays si leurs décisions prises démocratiquement ont le potentiel de nuire à leurs intérêts. L’auteur a bien raison de dire que ces clauses n’ont rien à voir avec le commerce, mais tout à voir avec un privilège octroyé aux grosses entreprises et avec une attaque contre la souveraineté des pays signataires.

9. Le meilleur monde possible – pour qui? : L’auteur conclut que l’économisme ne crée qu’une catégorie de gagnant, celle des riches et puissants. Un peu plus nuancé ici qu’au début du livre, il avance que «Avec les contributions aux campagnes électorales, les liens sociaux (avec les économistes et les politiciens) et le prestige culturel, il (l’économisme) est une des raisons pour lesquelles le système politique américain est si ouvert à répondre aux désirs des très riches».

Il conteste aussi le supposé arbitrage entre la croissance et la lutte contre les inégalités en citant des études (dont certaines que j’ai déjà présentées sur ce blogue) qui montrent que les inégalités nuisent en fait à la croissance. Il suggère de modifier l’enseignement de l’économie pour laisser plus de place à d’autres écoles de pensée (institutionnalisme, économie comportementale, etc.), aux défaillances du marché et aux études empiriques. Il termine son livre en insistant sur l’importance de présenter d’autres aspects de la vie en société que la seule croissance économique, en se basant par exemple sur les aspirations collectives et le plaisir de vivre.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Oui, sans hésitation! Je ne peux pas dire que j’ai appris beaucoup de choses avec ce livre, mais il est toujours bon de revoir sous différents angles les concepts qu’il aborde. L’auteur s’exprime clairement, vulgarise très bien et présente des exemples pertinents. Ses explications sur les bases de ce qu’il appelle l’économisme (et moi la théorie orthodoxe) sont parmi les plus faciles à comprendre que j’ai vues. La seule partie que j’aurais aimée plus consistante est celle où il présente ses solutions. C’est bien beau de vouloir changer le contenu des cours d’économie et enlever du pouvoir aux riches et puissants, mais il ne dit pas comment atteindre ces objectifs. Finalement, les notes sont à la fin. Heureusement, il s’agit presque uniquement de sources (mais, seulement presque, ce qui nous force à les consulter quand même), certaines explications supplémentaires étant en bas de page (bravo!). Bref, sans être un chef-d’œuvre, ce livre est de très bon niveau!

Publicités
No comments yet

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :