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Joseph Schumpeter et la destruction créatrice

18 mars 2017

Joseph Schumpeter est surtout connu comme père du concept de la destruction créatrice. Ce concept, qui avance que le processus de destruction de certains secteurs et entreprises est souvent nécessaire pour voir apparaître de nouvelles entreprises et industries plus productives et innovatrices, a été interprété à toutes les sauces selon l’idéologie des auteurs. Mais qu’en est-il vraiment?

Timothy Taylor n’est pas seulement l’auteur d’un blogue que j’ai vanté à de nombreuses reprises, mais est aussi le rédacteur en chef du Journal of Economic Perspectives. Chaque trimestre, il présente sur son blogue les articles de ce journal qui sont disponibles gratuitement sur Internet. Dans le dernier de ces billets, j’ai retenu une dizaine d’articles. C’est justement un de ces textes que je vais présenter dans ce billet. Intitulé Do productive recessions show the recuperative powers of capitalism? Schumpeter’s analysis of the cleansing effect (Les récessions productives sont-elles le reflet des pouvoirs de récupération du capitalisme? L’analyse de Schumpeter de l’effet nettoyant), ce texte de Muriel Dal Pont Legrand, professeure de sciences économiques à l’Université Nice Sophia Antipolis, et Harald Hagemann, professeur de théorie économique à l’Université de Hohenheim, vise à clarifier la position de Schumpeter sur la destruction créatrice et à analyser à quel point ce processus s’observe (ou ne s’observe pas) lors des récessions.

Introduction

«Schumpeter considérait que le processus de liquidation et de redistribution des ressources productives qui a eu lieu pendant une récession et les phases de dépression des fluctuations cycliques n’était pas seulement une caractéristique essentielle et inévitable de l’évolution capitaliste, mais était aussi nécessaire et finalement bénéfique pour le développement à long terme.»

Cette vision a souvent été interprétée comme un appui de Schumpeter aux récessions et même aux dépressions, et comme un rejet de toute intervention gouvernementale dans ces situations. Les auteur.e.s contestent cette interprétation, la jugeant simpliste et malhonnête par rapport à la véritable vision de Schumpeter.

Les mouvements ondulatoires du développement du capitalisme

Schumpeter considérait que le progrès arrive par vagues et que les crises seraient des «points tournants du développement économique». Ces vagues seraient inévitables, car étant une conséquence de la période de prospérité antérieure. Il estimait que l’activité économique était sujette à trois types de cycles :

  • les cycles Kitchin, qui surviennent chaque trois à cinq ans et seraient basés sur des facteurs psychologiques, sur le rendement des cultures et sur les variations des stocks;
  • les cycles Juglar, qui se succèdent aux huit à dix ans et sont liés aux «fluctuations des niveaux d’investissements, souvent issus des vagues d’innovation»;
  • les cycles de Kondratiev, qui ne se produisent que dans des intervalles de 40 à 60 ans lors de changements technologiques majeurs.

Par après, Schumpeter divise les cycles en périodes de prospérité, de récession, de dépression et de reprise, périodes qui éloignent la situation économique de son équilibre. Selon lui :

«(…) les crises ne sont que des points tournants allant de la prospérité à la dépression, et c’est l’alternance entre la prospérité et la dépression qui est le phénomène vraiment intéressant.»

Il ajoute, comme Juglar, que «La seule cause de la dépression est la prospérité». Même si les trois types de cycles qu’il mettait de l’avant sont en théorie dus à des facteurs différents, Schumpeter les attribuait tous à l’innovation :

«Les innovations, leurs effets immédiats et ultérieurs, et la réaction qu’elles suscitent dans le système économique sont la cause commune de tous les cycles, bien que différents types d’innovations et différents types d’effets puissent jouer des rôles différents dans chacun de ces cycles.»

Il déplorait d’ailleurs que «les explications reposant sur l’innovation aient été tellement négligées par l’analyse traditionnelle du cycle économique». Dès ses premiers écrits, il avançait que «toute prospérité (…) induit une période de liquidation qui, en plus d’éliminer des entreprises devenues obsolètes, sans possibilité d’adaptation, implique également un processus douloureux de réajustement des prix, des quantités et des valeurs à mesure que les contours du nouveau système d’équilibre émergent», processus en effet douloureux qui cause au mieux des récessions et au pire des dépressions. En conséquence, il trouvait contradictoire de penser qu’une croissance puisse se faire graduellement, en douceur, car la croissance survient toujours de ce qu’il appelle la destruction créatrice. Cette destruction permet de «nettoyer» l’économie des excès des périodes de fortes croissances. Il considérait donc que les récessions ne sont pas seulement mauvaises, mais permettent de trouver un nouvel équilibre.

Schumpeter et la Grande Dépression

Selon Schumpeter, la Grande Dépression fut la conjonction des périodes de récession des trois types de cycles (court, moyen et long termes), toujours en lien avec les innovations. Il considérait que ces conjonctions n’ont rien d’exceptionnel, qu’elles pouvaient survenir chaque 55 ans environ. Cela dit, il acceptait que certaines circonstances, autres que la conjonction des cycles d’innovations (par exemple, les guerres), puissent accentuer l’ampleur des récessions et dépressions. Par contre, il prétendait qu’il «n’y avait rien de sans précédent dans la situation de 1929 à 1932 (…), l’intensité de la dépression fut en quelque sorte proportionnelle à l’intensité du progrès précédent». Il y tenait! Il acceptait que la spéculation et les méthodes bancaires douteuses de la période précédente ait pu rendre cette dépression plus profonde, mais concluait que cela n’était qu’une manifestation de phénomènes normaux après une longue période de croissance. Même après une dépression de cette ampleur, il tenait mordicus à affirmer qu’une récession est une condition nécessaire à toute reprise (ça ressemble à une tautologie…). Quelques années plus tard, il a adouci ses propos en affirmant que si une récession est nécessaire au progrès, on n’est pas obligé d’endurer des désastres «anormaux» comme celui qu’a causé la Grande Dépression. Il considérait dorénavant que la spéculation, la faiblesse du système bancaire et le dysfonctionnement des prêts hypothécaires étaient «anormaux» (alors qu’ils les avaient qualifiés de normaux quelques années plus tôt).

Durant une période de croissance, il est facile de faire des profits, ce qui encourage les erreurs et les mauvais comportements («misbehaviour»). Ces mauvaises habitudes disparaissent toutefois et heureusement quand la situation économique se détériore, ce qui est un des aspects positifs de la destruction créatrice de Schumpeter («par un processus douloureux, les entreprises et les activités dépassées et mal adaptées sont éliminées»). Pour que ce processus se produise, il faut selon lui éviter les interventions stabilisatrices des gouvernements. Tout au plus, il était ouvert à des politiques préventives pour éviter les crises trop violentes (dont l’adoption de l’étalon-or!). Par contre, Schumpeter reconnaissait que l’intervention gouvernementale peut se justifier lors de dépressions «anormales» qui détruisent «des choses qui auraient dû survivre», destruction alors non créatrice. Sans cette intervention, la dépression pourrait avoir des conséquences négatives à long terme. Il a même fini par approuver, mais uniquement dans ces cas de dépressions «anormales» les politiques fiscales recommandées par Keynes :

«La décision de laisser un budget se retrouver en déficit lors une dépression en maintenant les dépenses face à la diminution des recettes est une politique qui permet d’atténuer beaucoup de souffrances inutiles et de garder beaucoup de choses qui autrement seraient détruites.»

C’est toutefois après beaucoup de temps et avec beaucoup de réticence que Schumpeter en est venu à accepter ces interventions, favorisant presque toujours l’équilibre budgétaire des gouvernements, jugeant par exemple que l’habitude aux déficits peut finir par ressembler à la dépendance d’un consommateur de morphine. Cela dit, il est erroné de considérer Schumpeter comme un adversaire inconditionnel de l’intervention gouvernementale, comme trop de personnes le font. Même avant la sortie de la théorie générale de Keynes, Schumpeter soulignait «l’importance capitale, en période de crise, des dépenses publiques en faveur des travaux publics, et en particulier de l’aide directe aux chômeurs», surtout lorsqu’un pays a pris soin de garder ses finances en ordre avant la crise.

La littérature moderne sur la récession et la restructuration

Le concept de destruction créatrice est revenu en vogue dans les années 1980, avec l’utilisation de modèles dits néo-schumpetériens, se concentrant surtout les effets des récessions sur la structure de l’économie et sur la croissance. Ces modèles se reposent sur l’affirmation de Schumpeter que les récessions «ne sont que temporaires. Elles sont les moyens de reconstruire le système économique sur des bases plus efficaces». Même s’ils se disent inspirés par l’esprit de Schumpeter, ils s’en éloignent nettement. Les distinctions de Schumpeter sur l’éloignement de l’équilibre des périodes de croissance et de récession, et sur les récessions normales et anormales, ne s’y retrouvent par exemple pas. Ils ne lient pas nécessairement les récessions à des chocs technologiques, mais à des chocs de la demande.

Ces modèles sont, même avec ces modifications, difficiles à démontrer empiriquement. Par exemple, les investissements en recherche et développement n’augmentent pas en période de récession, mais le font plutôt en périodes de croissance. De même, les innovations sont bien plus souvent mises en œuvre en période de croissance que lors de récessions : «La preuve générale tirée de cette ligne de recherche suggère que le fait de considérer les récessions comme des périodes où les entreprises sont plus susceptibles de s’engager dans des activités visant à améliorer la productivité n’est pas empiriquement bien fondé». J’adore ce langage prudent des auteur.e.s… Pire, contrairement aux prétentions de Schumpeter ou des néo-schumpetériens, le niveau d’entrée de nouvelles entreprises est moins élevé lors de récessions, ce qui ne peut que retarder les changements de structure de l’économie.

Cela dit, il est indéniable que le processus de destruction créatrice est réel, sauf qu’il ne se produit pas majoritairement lors de récession, mais lors de période de croissance : «Néanmoins, la créativité et la restructuration qui se produisent au cours des périodes de croissance économique sont probablement plus importantes que les processus destructeurs causés par les récessions et, en outre, le niveau de réallocation de la destruction créatrice sont entravées par la récession et non accélérées».

Et alors…

Ce texte me rejoint sur de nombreux aspects. Tout d’abord, j’ai toujours été et suis encore réfractaire au concept de cycle économique. Je ne parviendrai jamais à accepter son déterminisme et son aspect mécanique. D’ailleurs, j’ai beau regarder les données de nombreux pays, j’ai de la difficulté à établir une durée fixe entre les récessions, chacune étant due à des facteurs différents (si ce n’est celles des débuts des années 1980 et 1990 créées toutes les deux par des interventions visant à combattre l’inflation).

Ensuite, j’ai toujours trouvé le concept de destruction créatrice intéressant, car il existe, comme le montre la disparition de 90 % des emplois dans l’agriculture compensée par la création d’emplois dans d’autres domaines, notamment dans la santé et l’éducation (mais aussi dans la publicité et les services financiers…). Mais j’ai toujours trouvé ridicule de l’associer aux récessions. Une récession représente en général une baisse du PIB de quelques points de pourcentage, mais bien inégalement répartie. C’est un drame pour certaines personnes et un non-événement pour la majorité de la population qui conserve son emploi. Je me rappelle avoir dit à mon père au début des années 1980 que tous ne subissaient pas de la même façon les effets de la récession et que, par exemple, lui en bénéficiait, car il avait conservé son emploi et profitait des taux d’intérêt élevés sur son épargne. Inutile de dire qu’il n’a pas aimé ma remarque, même si je ne l’accusais nullement d’en être responsable… Dans une période de récession, tout le monde pense subir ses effets, même si ce n’est pas le cas. Mais, je m’égare…

En plus, les secteurs les plus touchés par une récession peuvent varier. En général, les victimes de la récession iront moins souvent au restaurant, chez le coiffeur, au cinéma… Les entreprises qui subissent alors des baisses de leurs revenus et qui se voient forcées de fermer leurs portes ne sont pas nécessairement des entreprises obsolètes, mais bien des victimes de la baisse de la demande pour leur secteur. Et ces destructions seraient créatrices? Dur à avaler…

Bref, le concept de destruction créatrice ne peut être nié, mais la forme qu’il prend peut très bien être contestée. Et, ce texte remet bien les pendules à l’heure.

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3 commentaires leave one →
  1. Gilbert Boileau permalink
    18 mars 2017 9 h 49 min

    Je partage tes réticences mais l’intérêt de cette analyse .

    J'aime

  2. benton65 permalink
    19 mars 2017 23 h 57 min

    Il faut situer Joseph Schumpeter dans son époque et depuis la fin de la seconde guerre mondiale, les économies n’arrêtent pas de se diversifier et techniquement, cela la propre vison de Schumpeter, les fameuses vagues ne sont que des vagues qui meurent tranquillement sur la plage de la diversité!
    La plupart des crises depuis des décennies en sont de mauvais comportements («misbehaviour») comme il affirme. J’inclus la crise de 1929 dans le lot.
    De plus, les crises suite a des interventions visant à combattre l’inflation, qui d’ailleurs était des interventions de gouvernements dites contre les invertentions… mais les gouvernements de « droite » n’en sont pas à une contracdiction près!)

    Aimé par 1 personne

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  1. Le cercle vicieux des Médicis |

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