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L’augmentation des inégalités de salaires

25 mars 2017

J’ai présenté il a quelques mois une étude (que je ne retrouve plus sur Internet) concluant que la majeure part de la hausse des inégalités de salaires entre 1977 et 2009 provenait des différences de salaires offerts entre les entreprises et non pas des différences de compétences entre les travailleurs comme on le pense souvent. Je concluais que, malgré la pertinence de cette étude, je demeurais perplexe face à ses résultats. J’ajoutais que je présenterais probablement une autre étude portant sur le même sujet, étude qui me semblait plus élaborée et plus crédible.

Cette étude, intitulée Firming Up Inequality (jeu de mots intraduisible entre «Renforcer les inégalités» et «Les inégalités dans les entreprises») et réalisée par cinq auteurs (Jae Song, David J. Price, Fatih Guvenen, Nicholas Bloom et Till von Wachterk), tente de quantifier la part de la hausse des inégalités de revenus d’emploi qui s’est réalisée entre les entreprises et celle qui provient des inégalités à l’intérieur des entreprises.

Les données

Le plus grand avantage de cette étude est d’avoir bénéficié de données complètes provenant de l’administration de la sécurité sociale aux États-Unis. Ces données portent sur toutes les personnes s’étant fait attribuer un numéro de sécurité sociale (l’équivalent de notre numéro d’assurance sociale). Cette source contient des données sur la date de naissance, le sexe, les gains (sans maximum, comme on en impose dans la plupart des autres sources contenant des données sur le revenu) provenant d’un travail (salaires, avantages sociaux, bonis, pourboires, options d’achat d’actions exercées, et d’autres sources de revenus considérés comme une rémunération aux fins de l’impôt) et sur l’employeur de ces travailleurs de 1978 à 2013. Comme certaines définitions étaient différentes en début de période, les auteurs utilisent ces données de 1981 à 2013. Tout ce qui manque est le nombre d’heures travaillées, ce qui empêche de calculer des taux de revenus horaires. Les auteurs utilisent donc les revenus annuels et éliminent les données trop basses qui risqueraient de fausser le portrait. Les graphiques qui suivent illustrent les résultats de base de cet exercice.

Le graphique de gauche montre la répartition de ces revenus d’emploi par centile de revenus en 1981 (ligne rouge) et en 2013 (ligne bleue) en milliers de dollars de 2013 (l’échelle verticale est logarithmique, ce qui fait diminuer visuellement les écarts réels). Si les deux lignes se confondent presque dans les centiles les plus bas, on peut voir qu’elles se séparent toujours davantage par la suite, indiquant ainsi une croissance des inégalités, car si le revenu des plus pauvres est demeuré assez stable, celui des plus riches a augmenté, encore plus du côté des ultra riches. Le graphique de droite, qui est construit de la même façon que celui de gauche, mais en millions de dollars de 2013, montre en effet que les écarts sont beaucoup plus grands pour les membres du 1 % les plus riches, leurs revenus ayant au moins doublé et plus que quadruplé pour les plus riches des plus riches (encore là, l’échelle verticale du graphique étant logarithmique, l’ampleur de cette hausse est plus forte qu’elle ne le semble visuellement).

Les auteurs précisent ensuite que la notion d’entreprise utilisée dans leur étude. Elle est basée sur les numéros d’employeur de ces entreprises. Il peut y avoir plusieurs établissements par numéros (comme des restaurants d’une même chaîne ou des succursales d’une même banque), mais comme ces numéros diffèrent d’un État à l’autre, il peut aussi y avoir plusieurs numéros d’employeur par grande entreprise. En plus de retirer les personnes avec des revenus trop faibles (moins de 3770 $ par an en dollars de 2013, soit l’équivalent de 13 semaines de travail à raison de 40 heures par semaine au salaire minimum horaire de 7,25 $), les auteurs limitent leur étude aux personnes âgées de 20 à 60 ans. De même, ils ne retiennent que les entreprises comptant au moins 20 employés de façon à pouvoir comparer le niveau des revenus d’emploi dans une même entreprise. Même réduit, l’échantillon retenu compte en moyenne 72,6 millions de personnes et 477 000 entreprises, ces nombres passant de 55,5 millions de personnes et 371 000 entreprises en 1981 à 85,2 millions de personnes et 517 000 entreprises en 2013. Avec un échantillon d’une telle taille, les auteurs peuvent se permettre d’analyser les données sous de nombreux angles.

Inégalités à l’intérieur des entreprises et entre elles

Les principaux résultats des auteurs sont présentés dans trois graphiques. Le premier montre l’évolution totale des inégalités (calculées en fonction de la variance des revenus d’emploi entre les employés) entre tous les travailleurs de toutes les entreprises (ligne bleue du haut), celle entre les travailleurs à l’intérieur des entreprises (ligne verte du centre) et celle entre les travailleurs de différentes entreprises (ligne rouge du bas). Si le niveau des inégalités est plus élevé entre des travailleurs à l’intérieur des entreprises qu’entre les travailleurs de différentes entreprises, les inégalités de ces dernières ont augmenté beaucoup plus fortement au cours de la période couverte. Plus précisément, alors que les inégalités ont globalement augmenté de 19 points de logarithme, celles observées entre les travailleurs de différentes entreprises ont augmenté de 13 points (donc celles entre les travailleurs à l’intérieur des entreprises de 6 points), expliquant ainsi environ 69 % de la hausse totale des inégalités.

Cherchant d’où proviennent ces hausses des inégalités, les auteurs examinent leur évolution selon la taille des entreprises. Ils refont donc cet exercice, mais cette fois seulement entre les entreprises comptant entre 20 et 10 000 employés (qui regroupent 70 % des travailleurs et plus de 99 % des entreprises) et entre celles qui en ont plus de 10 000.

Le graphique ci-contre montre les résultats pour les entreprises les plus petites. Il ressemble beaucoup au précédent, mais on peut remarquer que la ligne verte (celle qui illustre l’évolution des inégalités entre les travailleurs à l’intérieur des entreprises) est presque horizontale et que la ligne rouge (celle qui illustre l’évolution des inégalités entre les travailleurs de différentes entreprises) a une pente nettement plus accentuée. Cette fois, les inégalités entre les travailleurs de différentes entreprises expliquent environ 84 % de la hausse totale des inégalités, soit nettement plus que la proportion de 69 % observée pour l’ensemble des entreprises.

Le troisième graphique nous présente les résultats pour les plus grosses entreprises, en fait seulement 700 sur la moyenne de près de 500 000 entreprises. Cette fois, la ligne bleue (celle qui illustre l’évolution des inégalités entre tous les travailleurs) est plus abrupte que dans les graphiques précédents, montrant que les inégalités ont davantage augmenté dans ces grosses entreprises, et les deux autres lignes (la verte et la rouge) sont presque parallèles. Cela signifie que les inégalités entre les travailleurs d’une même entreprise ont augmenté presque autant qu’entre les travailleurs de différentes entreprises. D’ailleurs, les inégalités entre les travailleurs de différentes entreprises expliquent environ 58 % de la hausse totale des inégalités, soit nettement moins que la proportion de 69 % observée pour l’ensemble des entreprises et surtout que celle de 84 % observée pour les entreprises plus petites.

Les auteurs tentent ensuite d’expliquer la forte différence de l’évolution des revenus d’emplois entre les plus grosses entreprises et les plus petites (si on peut dire qu’une entreprise comptant par exemple 9000 employés à temps plein est petite…). Ils ont trouvé que deux facteurs ressortent clairement par rapport aux autres. D’une part, les revenus d’emploi des 50 travailleurs les mieux payés des grosses entreprises ont augmenté de 137 % entre 1981 et 2013, tandis que les revenus des travailleurs les mieux payés des entreprises plus petites n’ont augmenté «que» de 45 %. Ensuite, les revenus médians d’emploi des travailleurs des grosses entreprises ont diminué de 7 %, tandis que ceux des travailleurs des entreprises plus petites ont augmenté de 31 %. En conséquence, l’écart entre l’augmentation des revenus des travailleurs les mieux payés et celle des revenus médians fut de 156 % (237/93 = 255, soit une hausse de 155 %, la différence de 1 % venant sûrement des arrondissements) dans les entreprises les plus grosses, alors que cet écart fut de 22 % (j’arrive à 11 %, 145/131 = 111, mais, bon, cela est peut-être dû à l’utilisation de logarithmes…) dans les entreprises plus petites. Peu importe le résultat de ce calcul, la différence est vraiment énorme!

Autres aspects de la question

L’étude contient aussi des tests de robustesse (notamment en élargissant l’échantillon aux personnes initialement exclues et en appliquant la méthode utilisée à différentes régions des États-Unis, à de nombreuses industries, à différentes tranches d’âge et aux hommes et aux femmes) qui confirment les résultats et des analyses plus approfondies des caractéristiques des travailleurs des entreprises qui ont connu les plus fortes hausses de revenus et de celles des entreprises qui ont connu les plus faibles. Les auteurs ont ainsi pu établir un bon nombre de constats, mais je me contenterai de présenter les deux que je considère comme les plus marquants :

  • les travailleurs les plus qualifiés étaient en 2013 plus concentrés qu’en 1981 dans certaines entreprises et les moins qualifiés dans d’autres; les auteurs qualifient ce phénomène de «ségrégation des travailleurs»; ce phénomène expliquerait presque toute la forte hausse des inégalités de revenus entre les entreprises;
  • les revenus des personnes les moins bien rémunérées des grosses entreprises étaient en 1981 nettement plus élevés que ceux des personnes les moins bien rémunérées des entreprises plus petites, alors que ces revenus étaient presque égaux en 2013.

Et alors…

Comme mentionné en amorce, ce n’est pas la première étude que je présente sur ce sujet. Par contre, si la première m’avait laissé perplexe, celle-ci m’a convaincu sans peine, grâce à la qualité des données utilisées. Quand on utilise des données portant sur toute la population étudiée, ici les travailleurs et les entreprises, on n’a pas à s’inquiéter des marges d’erreur, car il n’y en a pas! Quand ces données contiennent en plus des précisions sur leurs caractéristiques, cela permet en plus de produire des analyses poussées des facteurs qui peuvent expliquer les résultats globaux.

Il est donc clair que les coupables de l’augmentation des inégalités de salaires ne sont pas tous ceux qu’on identifie trop souvent. Oui, les mieux payés ont un rôle important, mais il est moins clair que le clivage entre les compétences des travailleurs ait un rôle aussi important que bien des auteurs leur accordent. À l’inverse, les caractéristiques des entreprises, et pas nécessairement leur taille, jouent un rôle bien plus important.

Plus on en sait sur les causes des inégalités, plus on a de possibilités de les contrer. Mais, cela ne sera pas de la tarte, surtout dans le contexte politique actuel aux États-Unis!

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One Comment leave one →
  1. 25 mars 2017 13 h 10 min

    « (encore là, l’échelle verticale du graphique étant logarithmique, l’ampleur de cette hausse est plus forte qu’elle ne le semble visuellement). »

    Ce qu’il fallait préciser. CQFP !

    Aimé par 2 people

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