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Internet, les médias sociaux et la polarisation politique

1 avril 2017

On a entendu parler fréquemment au cours des dernières années de l’effet polarisant des médias sociaux en politique. Comme nos «amis» ont en général des opinions politiques semblables aux nôtres (c’est mon cas), nous serions envahis d’informations qui confirment nos opinions, informations que nous acceptons, qu’elles soient vraies ou fausses (là, je ne crois pas que ce soit mon cas!), par biais de confirmation. Au bout du compte, nous nous camperions encore plus fortement sur nos positions.

Par exemple, ce texte assez complet (que j’ai trouvé en préparant ce billet) aborde à fond ces questions. On y avance que «L’influence des médias sociaux sur une campagne électorale n’a jamais été aussi forte» que lors de la dernière élection aux États-Unis. Mais, toutes ces analyses reposent sur des déductions, pas nécessairement sur des faits. On ne se gêne pas pour avancer plein d’hypothèses sans vraiment disposer de données les appuyant. Difficile alors de savoir si la fréquentation des médias sociaux ont autant d’influence qu’on le prétend.

Une étude récente, parue plus tôt en mars, aborde justement cette question. Intitulée Is the internet causing political polarization? Evidence from demographics (Internet est-il une cause de la polarisation politique? Preuves provenant de données démographiques) cette étude de Levi Boxell, Matthew Gentzkow et Jesse M. Shapiro tente justement d’évaluer le rôle d’Internet et des médias sociaux sur la polarisation politique.

Introduction

Le niveau de polarisation politique a augmenté énormément aux États-Unis au cours des dernières décennies. Alors que seulement 5 % des républicains et des démocrates disaient en 1960 qu’ils se sentiraient mécontents si un de leurs enfants épousait quelqu’un qui ne serait pas partisan de leur parti, cette proportion est passée à 50 % chez les républicains et à 30 % chez les démocrates en 2010. Après avoir présenté d’autres données allant dans le même sens, les auteurs citent quelques études et chroniques récentes qui attribuent en grande partie à Internet et aux médias sociaux cette tendance pour des raisons semblables à celles que j’ai mentionnés en amorce.

Données

Les auteurs utilisent les données d’une enquête (American National Election Studies ou ANES) qui se tient depuis 1948 avant et après les élections à l’aide d’entrevues en personnes. Cette enquête permet d’obtenir des données démographiques et politiques.

Résultats

– Internet et les médias sociaux

Le graphique ci-contre montre l’évolution de l’accès à Internet selon trois tranches d’âge de 1996 à 2012. On peut voir clairement que les jeunes âgés de 18 à 39 ans (ligne bleue) ont toujours eu davantage accès à Internet que les personnes âgées de 65 ans et plus (tirets oranges) et que celles âgées de 75 ans et plus (ligne pointillée orangée). En 2012, presque tous les plus jeunes y avaient accès, tandis que ce n’était le cas que d’environ la moitié des personnes âgées de 75 ans et plus, et de 60 % de celles âgées de 65 ans et plus.

Cet autre graphique montre l’évolution de la proportion de personnes qui s’informent sur la campagne électorale sur Internet. Les écarts sont un peu plus grands ici, la proportion de jeunes s’informant sur Internet (environ 60 %) étant en 2012 beaucoup plus élevée que chez les personnes âgées de 75 ans et plus (environ 25 %).

L’écart s’accentue encore quand on compare la fréquentation des médias sociaux. Comme l’ANES ne fournit pas de données à ce sujet, les auteurs ont utilisé des données provenant du Pew Research Center, disponibles de 2004 à 2012. Alors que près de 80 % des plus jeunes les fréquentaient en 2012, ce n’était le cas que de moins de 20 % des plus vieux.

On retient ça…

– la polarisation politique

Les auteurs mesurent la polarisation politique à l’aide d’une série d’indicateurs. Ceux-ci comprennent :

  • le niveau auquel les répondants se considèrent de gauche («liberal») ou conservateurs;
  • le niveau auquel les répondants disent être partisans des démocrates et des républicains;
  • la fréquence à laquelle les répondants votent pour le même parti lors des élections (présidence, représentants et sénateurs);
  • les réponses à sept questions qui correspondent à l’affiliation politique des répondants;
  • l’évaluation des répondants de la différence entre leurs valeurs et celles des deux partis;
  • l’évaluation des répondants du niveau auquel les deux partis sont à gauche ou à droite;
  • la fréquentation d’offices religieux.

Dans l’ensemble, les auteurs observent une forte hausse de la polarisation entre 1972 et 2012, l’indice qu’ils utilisent et que je viens de décrire étant passé de 0,7 à 1,2 et ayant augmenté de près de 20 % entre 1996 et 2012 (années qui correspondent mieux aux périodes utilisées précédemment). Mais, ce qui nous intéresse davantage, c’est comment cette hausse de la polarisation s’observe selon les tranches d’âge que nous avons présentées plus tôt.

Le graphique ci-contre le montre. On peut voir que cet indice a varié beaucoup dans la tranche d’âge la plus jeune, mais qu’il n’a augmenté que de 0,05 entre 1996 et 2012, alors qu’il a augmenté de 0,32 chez les 65 ans et plus et de 0,38 chez les 75 ans et plus. Mais, encore plus étonnant (bizarre que les auteurs n’en parlent pas), cet indice est à la baisse chez les 18 à 39 ans depuis 2004, année de départ du graphique précédent dans lequel on observe le début de la forte croissance de la fréquentation des médias sociaux par les membres de cette tranche d’âge. À l’opposé, cet indice a continué à augmenter dans les deux autres tranches d’âge dont les membres fréquentent très peu les médias sociaux.

L’étude se poursuit avec des tests de robustesse et d’autres analyses, mais on n’y apprend plus grand-chose d’intéressant.

Et alors…

Les auteurs de cette étude concluent que leurs résultats peuvent difficilement cadrer avec l’hypothèse pourtant si répandue que la hausse de la polarisation politique serait liée à l’utilisation d’Internet et des médias sociaux pour s’informer de la politique. C’est assez clair! La polarisation a bien plus augmenté chez ceux qui utilisent moins Internet et qui fréquentent très peu les médias sociaux. On peut bien sûr penser que les corrélations montrées par cette étude ne sont pas causales, car sinon, on pourrait conclure que l’utilisation d’internet pour s’informer de la politique et la fréquentation des médias sociaux où on croise une forte proportion de gens qui pensent comme nous réduiraient la polarisation! Il faut aussi ajouter que cette étude s’arrête en 2012 et ne tient pas compte de la dernière campagne électorale aux États-Unis, celle qui a amené le plus d’observateurs à parler du lien entre la polarisation et les médias sociaux. Cette étude est bien sûr inutile pour valider ou contredire ces analyses.

En fait, comme la polarisation est plus forte chez les républicains, comme indiqué dans l’introduction de l’étude (50 % d’entre eux se sentiraient mécontents si un de leurs enfants épousait quelqu’un qui ne serait pas partisan de leur parti, par rapport à 30 % des démocrates), j’ai tendance à penser que la fréquentation de Fox News a bien plus d’impact de ce côté que la fréquentation des médias sociaux. D’ailleurs, une autre étude (dont je viens juste de prendre connaissance et que j’ai lue en diagonale), datant de 2014, montre que les républicains les plus convaincus consultent beaucoup moins de sources d’information politique que les démocrates les plus convaincus et que 47 % d’entre eux «affirment que FoxNews est leur principale source de nouvelles sur le gouvernement et la politique». Et si les médias traditionnels avaient finalement plus d’impact sur la polarisation que les médias sociaux?

En fait, peu importe la réponse finale. L’important pour moi en présentant cette étude était de montrer qu’il faut faire attention aux conclusions basées uniquement sur des raisonnements ou des corrélations oiseuses (les gens utilisent plus les médias sociaux, ceux-ci sont polarisés, donc la polarisation s’explique par la fréquentation des médias sociaux). Il n’y a rien comme de confronter ces analyses et conclusions à quelques faits pas du tout alternatifs!

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5 commentaires leave one →
  1. 1 avril 2017 14 h 54 min

    Effectivement, c’est une étude intéressante que tu nous présentes face à un discours, ma foi!, dominant. Les médias sociaux n’ont de cesse d’être dénoncés, les algorithmes utilisés aussi…

    Même si je m’inquiète de ces algorithmes invisibles contrôlés par des puissants à l’autre bout du monde, je ne peux m’empêcher, comme sociologue, de relativiser cette « nouveauté ». En effet, sur le perron de l’église, on se réunissait par affiliation politique. Il y a eu des moments où les bleus et les rouges se détestaient férocement et ne se fréquentaient pas du tout. Alors, on va repasser pour la discussion entre les deux factions…

    On dirait que maintenant, cette façon que les réseaux sociaux nous réunit avec nos amis, c’est nouveau. Alors que c’est vieux comme le monde. On se réunit avec nos semblables.

    Or comme les villes sont devenus le lieu de vie de la majorité de l’humanité depuis quelques années, effaçant les réseaux traditionnels dans les villages, peut-on vraiment s’étonner que la technologie a permis de recréer un forme de réseautage beaucoup plus essentielle qu’on l’imagine? Est-ce qu’elle polarise davantage que le perron de l’église? Ça reste à prouver! Mais c’est bien de poser la question au lieu de l’affirmer haut et fort!

    Aimé par 1 personne

  2. 1 avril 2017 16 h 15 min

    Une autre étude que j’ai lue cette semaine parle de quartiers habités par des partisans d’un même parti (républicain, bien sûr). Je vais la présenter ici la semaine prochaine, mais pas cette anecdote (enfin, le billet n’est pas encore commencé, on verra!), car elle n’est pas liée au sujet que je veux aborder.

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  3. 3 avril 2017 12 h 34 min

    Je crois que personnellement, la polarisation touche plus les gens qui prennent des raccourcis et plus émotifs. Il est plus simple d’écouter une émission à une télé/radio « d’opinion » que de se lancer dans une recherche sur le Net… d’autant plus qu’il faut lire! (À moins que l’on en reste à Twitter et ses 140 caractères… ça n’a pas été pensé innocemment!)

    Aimé par 1 personne

  4. 7 avril 2017 7 h 30 min

    Bizarre en effet que les auteurs ne parlent pas du fait que l’indice de polarisation varie autant entre 2000 et 2004 chez les 18 à 39 ans.

    L’enquête se tient avant et après une élection.

    1996 Bill Clinton Bob Dole
    2000 George W Bush Al Gore
    2004 George W Bush John Keery
    2008 Obama McCain
    2012 Obama Romney

    À ajouter au graphique par groupe d’âge, quatrième et dernier.

    En 2004, c’était Bush contre Kerry, victoire claire de Bush sur Kerry. Trois débats présidentiels. Hilary Clinton et Barack Obama dans le décors démocrate.

    https://fr.wikipedia.org/wiki/Élection_présidentielle_américaine_de_2004

    Bush et Kerry auraient été beaucoup plus polarisant que Bush et Gore l’élection précédente, plus polarisant que Clinton et Dole en 1996.

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  1. L’évitement de l’information |

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