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Sommes-nous trop « bêtes » pour comprendre l’intelligence des animaux ?

3 avril 2017

Comme j’ai bien aimé le livre précédent de Frans De Waal (Le bonobo, Dieu et nous – À la recherche de l’humanisme chez les primates), c’est avec beaucoup d’attentes que je me suis attaqué à son plus récent, Sommes-nous trop « bêtes » pour comprendre l’intelligence des animaux ? Je préfère le titre en anglais qui se demande plutôt si nous sommes assez intelligents pour reconnaître l’intelligence des animaux. Mais, passons… Dans ce livre, l’auteur «explore l’étendue et la profondeur de l’intelligence animale (et) révèle à quel point les animaux sont en réalité intelligents et à quel point, trop longtemps, nous avons sous-estimé leurs aptitudes».

Prologue : Dans ce livre, l’auteur compte «à la fois raconter des anecdotes sur l’exercice quotidien de l’intelligence animale et apporter des preuves issues d’expériences contrôlées». Il raconte d’ailleurs aussitôt une anecdote d’un bébé chimpanzé qui allait voir les mâles et femelles alpha de son groupe avant d’aller se coucher. Il savait donc qu’il allait cesser de les voir pour un certain temps et pouvait donc se projeter dans le futur, aptitude qui a longtemps été niée chez les animaux non humains.

1 – Puits sans fond : Le puits sans fond dont parle l’auteur est l’immense capacité des êtres vivants à s’adapter à leur environnement et à leurs besoins (et non pas celui de Vulgaires machins…), de l’écholocalisation des chauve-souris à la danse des abeilles pour communiquer en passant par l’extraordinaire mémoire des écureuils qui leur permet de se rappeler où ils ont caché leurs noix. Ce ne sont en effet pas toutes les espèces qui ont besoin de ces aptitudes hyper spécialisées (où ai-je mis mes clés?). Alors, comment peut-on se permettre de comparer ces aptitudes et de les hiérarchiser? Les nôtres sont-elles nécessairement supérieures? Elles n’ont fait que nous aider à survivre, ce que les aptitudes à la localisation de nos clés ne font pas partie… L’auteur donne ensuite de nombreux exemples de tests d’intelligence qui ne fonctionnent pas lorsqu’ils imposent le cadre de l’environnement humain à tous les animaux, amenant des scientifiques à nier l’intelligence des espèces étudiées, alors que des tests adaptés à l’environnement de ces espèces fonctionnent très bien. Passionnant!

2 – Histoire de deux écoles : Les deux écoles que l’auteur confronte dans ce chapitre sont le béhaviorisme et l’éthologie. En simplifiant, on peut dire que la première prétend que les comportements des animaux ne relèvent d’aucune émotion et sont appris. La deuxième avance plutôt que les comportements des animaux dépendent de leurs caractéristiques. L’auteur présente de nombreuses anecdotes et résultats à des tests montrant que la réussite ou l’échec d’une tâche dépend bien plus des caractéristiques, des besoins et des inclinations naturelles des espèces que de leur capacité à apprendre. Ainsi, la réussite ou l’échec à un test ne sont pas liés à l’intelligence des espèces, mais plutôt au niveau d’adaptation du test à leurs caractéristiques. Il dénonce les tests reposant sur la souffrance (chocs électriques, par exemple) ou sur la privation de nourriture pour, selon certains béhavioristes, inciter au comportement désiré par le chercheur. Encore une fois passionnant!

3 – Vagues cognitives : Avec le temps et l’accumulation de preuves, les écoles ont gommé leurs écarts. Une après l’autre les supposées distinctions entre les capacités des humains et celles des autres animaux se sont amoindries. Il en restait cependant quelques-unes, dont celle des capacités cognitives. L’auteur montre dans ce chapitre à l’aide de nombreux exemples que même cette distinction est davantage une question d’ampleur que de présence. Il montre à partir d’anecdotes et de tests comment se manifestent ces capacités selon les espèces, que ce soit chez les chimpanzés et les bonobos, ou chez les capucins et les macaques, et même chez les loutres de mer, les chardonnerets, les corbeaux et chez certaines guêpes (qui savent reconnaître le visage de chacun des membres de leur colonie). Encore là, ce chapitre est, devinez quoi… passionnant!

4 – Parle-moi! : Comme son titre l’indique, ce chapitre porte sur le langage. L’auteur distingue tout d’abord la pensée du langage. Si le langage est précieux pour organiser la pensée, celle-ci existe sans langage, sinon, nous ne chercherions jamais les mots pour la traduire! Si on observe l’usage d’un certain langage chez de nombreux animaux, celui-ci est plutôt rudimentaire et n’approche pas celui des humains qui peuvent l’utiliser pour transmettre des idées complexes. Ce constat correspond à celui énoncé par Yuval Noah Harari dans son livre Sapiens, alors qu’il mentionnait que ce qui distingue le plus l’être humain est sa capacité langagière, notamment pour parler de choses qui n’existent pas (et donc, pour pouvoir raconter des histoires). Un autre chapitre, comment dire, passionnant?

5 – La mesure de toute chose : Dans ce chapitre, l’auteur s’attaque à ce qu’il appelle le néocréationnisme. Ce type de créationnisme reconnaît le principe de l’évolution des espèces, mais l’arrête au cerveau. Il cite un scientifique qui a déjà dit qu’il y avait plus de différence entre un chimpanzé et un être humain qu’entre un chimpanzé et un scarabée! Pourtant, le chimpanzé et l’être humain partagent près de 99 % de leur ADN! Les scientifiques qui pensent ainsi et qui ne sont pas nécessairement religieux tiennent à distinguer le cerveau de l’humain de celui de tous les autres animaux. L’auteur souligne toutefois que ceux des éléphants, des dauphins et bien sûr des baleines sont bien plus gros que celui de l’être humain. Aucune mesure ne permet de prétendre que les particularités de l’être humain (il en a) pourraient expliquer qu’il dispose d’une conscience alors que les autres animaux n’en auraient pas. Alors, pourquoi accepter les principes de l’évolution, mais imaginer que quelque chose de surnaturel (alors que les scientifiques rejettent les interventions surnaturelles dans tous les autres domaines) aurait au cours des derniers millions d’années (ou plus récemment) accordé au cerveau humain des caractéristiques non mesurables aussi extraordinaires? Ce débat, centré sur la recherche des particularités de l’être humain (qui s’effacent pour la plupart dès qu’on les examine attentivement à l’aide de preuves solides), bien que facile à trancher selon moi, est tout simplement passionnant… L’auteur conclut que, si on veut faire avancer nos connaissances sur les particularités des espèces, «cela exige de mettre de côté le vain ego des hommes et de voir dans la cognition un phénomène biologique comme un autre».

6 – Aptitudes sociales : Comme le titre de ce chapitre l’indique, l’auteur analyse cette fois les aptitudes sociales de différentes espèces, dont l’être humain. Il nous présente les comportements sociaux de primates et aussi de mammifères marins, d’oiseaux, de poissons et d’autres espèces. Ce chapitre aborde aussi la coopération qui serait propre aux êtres humains, mais ne l’est pas. Un autre chapitre passionnant et cette fois carrément fascinant!

7 – Le temps nous le dira : Cette fois, l’auteur se penche sur le mythe que les êtres humains seraient les seuls animaux à avoir conscience du temps. Même si cette prétention semble ridicule à sa face même (tellement d’animaux cachent des aliments pour les consommer plus tard), certains humains semblent tellement vouloir démontrer que nous sommes différents qu’ils n’hésitent pas à avancer une telle hypothèse. Et, bien sûr, ils ont tort, ce que montre l’auteur avec de très nombreux exemples. Son analyse porte aussi sur d’autres aspects du temps, comme la maîtrise de soi, le contrôle des pulsions, la conscience et la métacognition (notamment avoir conscience de ce qu’on sait et de ce qu’on ne sait pas). Si je ne me maîtrisais pas et n’avais pas conscience de me répéter, j’ajouterais que ce chapitre est passionnant!

8 – Miroirs et bocaux : L’auteur présente d’autres anecdotes et tests sur les sujets abordés dans les chapitres précédents. Il insiste notamment sur l’importance de tenir compte des capacités bien différentes de certains animaux (ouïe, vue, ultrasons, etc.). Ces anecdotes et tests portent sur les animaux habituels (primates, éléphants, oiseaux, etc.), mais aussi sur des pieuvres et des araignées! L’auteur aborde aussi dans ce chapitre le conformisme social, l’intégration sociale et l’identification personnelle. La passion y est aussi présente que dans les chapitres précédents!

9 – Cognition évolutive : L’auteur revient sur les résistances que l’éthologie cognitive a dû affronter. Il distingue trois grands profils face à la cognition animale :

  • les assassins qui ne veulent rien savoir et qui imaginent que la cognition est arrivée à l’homme par génération spontanée et non pas comme un effet de l’évolution;
  • les sceptiques qui doutent sans rejeter et exigent des preuves solides;
  • les partisans, dont l’auteur fait partie, qui bénéficient des exigences des sceptiques pour refréner leur enthousiasme, chercher toujours plus de preuves et tenir compte des particularités de chaque manifestation de cognitivisme chez les animaux.

Et la passion y règne encore!

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire, sans faute! Comme mentionné en amorce, j’avais bien aimé le premier livre que j’ai lu de cet auteur, quoique je lui avais reproché sa structure déficiente. Là, rien de tel. On passe d’un chapitre à l’autre sans effort, comme la suite du précédent. Et, l’auteur est toujours aussi bon conteur. Si certaines des anecdotes et certains des tests qu’il présente avaient été abordés dans le livre précédent, il a su les utiliser dans le présent livre en lien avec les thèmes pertinents de chaque chapitre. On ne sent donc pas la répétition, mais plutôt le plaisir de voir certaines informations qu’on connaît déjà servir à bien démontrer les thèses que l’auteur avance. Ah oui, les notes sont à la fin, mais comme il s’agit presque uniquement de références, je n’ai même pas pris la peine d’utiliser deux signets.

Et, j’allais oublier de le mentionner, tous les chapitres de ce livre sont tout simplement passionnants…

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11 commentaires leave one →
  1. 3 avril 2017 8 h 56 min

    Eh bien, tu nous donnes le goût de le lire!!! Ça c’est sûr!
    En fin de semaine, je me suis un peu obstinée avec mon fils de 6 ans en lui disant que les êtres humains faisaient partie des animaux… Ça commence jeune l’idée qu’on est donc « spéciaux »… 😉

    Aimé par 2 people

  2. 3 avril 2017 12 h 55 min

    «Ça commence jeune l’idée qu’on est donc « spéciaux »…«

    Est-ce que ça vient vraiment de lui? Il doit tenir cela de quelqu’un ou d’un contexte quelconque.

    J'aime

  3. 3 avril 2017 12 h 57 min

    C’est sûr… On ne développe jamais de telles idées « naturellement ».

    Aimé par 1 personne

  4. Richard Langelier permalink
    4 avril 2017 21 h 54 min

    J’ai craint un instant que Pavlov ait eu raison. L’audiologiste qui a ouvert mon implant cochléaire et l’a programmé m’a dit de ne pas porter mon appareil auditif dans l’autre oreille pendant 2 mois. Mon cerveau s’est habitué à transformer «une poule cha pond et un chapon cha pond pas» en joual international des Bois-Francs. (Si j’avais été élevé de l’autre côté de la 20, j’utiliserais le langage de Youlle). Lorsque j’ai recommencé à porter mon appareil auditif, ce son m’était étranger. Mon cerveau a dû se réhabituer, puis faire la synthèse des deux. Depuis ce temps, je réécoute de la belle musique. De là à te demander de me donner un cours de Heavy Metal, Darwin, il n’y a qu’un pas que je ne franchirai pas de sitôt. De là à conclure que je bois de la Budweiser à cause des pubs de femmes en bikini…

    La grosseur du cerveau.
    On a glosé sur la grosseur du cerveau des hommes et des femmes. En moyenne, les hommes ont une plus grosse ossature que les femmes. La boîte crânienne et le cerveau sont un peu plus volumineux. Pour m’expliquer les nombres imaginaires, qui dois-je choisir? Stephen Jay Gould raconte que certains auteurs ont été rusés pour estimer la grosseur du cerveau de génies: s’informer chez le chapelier, par exemple. Une brillante thèse pouvait être falsifiée par le fait que le génie portait des chapeaux au bas des oreilles. Je ne sais pas à quelle hauteur Einstein portait ses chapeaux. Moi, je viens d’acheter une autre tuque… à cause de la calvitie.

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  5. 4 avril 2017 23 h 13 min

    Moins on a de cheveu (j’hésite à mettre un «x»), plus il reste de place pour que notre cerveau prenne de l’expansion (n’importe quoi…).

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  6. Richard Langelier permalink
    5 avril 2017 0 h 53 min

    Et vice-versa, Darwin. Je ne sais pas ce que ça veut dire, moi non plus, mais au lieu de compter des moutons, compter des cheveux peut faire changement pour m’endormir. Pendant ce temps-là, notre belle jeunesse pleine de pep qui ne prend pas de maudite drogue réglera les problèmes de convergence, les Hommes vivront d’amour et nous serons étirés, d’une prothèse à l’autre jusqu’à dépasser Mathusalem en longévité.

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  7. 7 avril 2017 8 h 44 min

    Je suis heureux d’apprendre que le béhaviorisme et l’éthologie vous passionne. Dans ma formation universitaire en psychologie, j’ai eu un 12 à 15 fois trois heures en éthologie. Je me rappelle de Konrad Lorenz et des oies qui le prenait pour leur mère. J’ai vendu le livre que j’avais acheté pour ce cours à un confrère qui a fait de l’éthologie son domaine de connaissance et d’enseignement.

    J’ai eu beaucoup plus d’heures en béhaviorisme et ma thèse portait sur l’adaptation de rats de laboratoire à de légers chocs électriques qu’il était impossible d’éviter. C’est maintenant que je comprends pourquoi je dormais pendant des cours de grec et de philosophie, comportement adapté en situation ennuyeuse forcée.

    Au naturel, j’ai eu l’occasion de constater en familles à quel point le comportement verbal d’un enfant de moins de 4 ans peut être semblable à celui de sa mère, sa grand-mère et son arrière-grand-mère. Le comportement verbal est fortement déterminé par des caractéristiques génétiques héréditaires, combinés aux apports d’enseignement qui s’y ajoutent.

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  8. 7 avril 2017 9 h 16 min

    «Je suis heureux d’apprendre que le béhaviorisme et l’éthologie vous passionne. »

    Je ne connais pas assez ces sujets pour prétendre qu’ils me passionnent. Ce livre, par contre, sa façon d’en parler, oui, me passionne!

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  9. 7 avril 2017 13 h 01 min

    Nuance !

    Ah, l’éthologie ! Pourquoi ai-je choisis le béhaviorisme ? C’était avant toi, Marjo.

    Les chats sauvages.

    Aimé par 1 personne

  10. 29 avril 2017 12 h 33 min

    Merci Yves,

    (bien qu’à Walden Two, remercier n’était pas renforcé, encouragé, une habitude à maintenir)

    « Ils doivent souvent faire plus que 4 heures de travail requis par jour pour accomplir leurs fonctions, contrairement aux autres membres. Ils n’ont pas droit à la force. Ils ne doivent pas s’attendre à des remerciements des membres, ceux-ci sont mal vus à Walden Two, (les remerciements, pas les membres). Leur satisfaction de la vie (celle des quelques planificateurs et gérants) relèvera de leur bien-être personnel dont celui d’avoir accompli quelque chose pour leurs proches et leurs descendants. »

    https://waldensuite.wordpress.com

    Sur terre, en moins d’un siècle, l’hom.me est passé.e d’animal raisonnable pour Aristote

    http://www.philocast-hatier.com/sosphilo/oeuvres_commentees/dossier07/aristote.html

    (le point entre les deux m et ée est pour signaler rapidement, simplement, qu’il est plus probable qu’il s’agisse d’un mâle que d’une femelle; comme complémentaire, fem.me est une réciproque facile à accepter)

    à organe vital pour Marjo en 1982.

    https://www.youtube.com/watch?v=aHA_xQ1mtsA Illégale, 1981, Marjo, 243 510 au moment où j’écoute.

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  1. Lettre ouverte aux animaux |

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