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Gagner la guerre du climat

17 avril 2017

Normand Mousseau, dans son livre Gagner la guerre du climat – Douze mythes à déboulonner, «démontre de manière irréfutable (que) la solution au problème des changements climatiques n’est pas de nature technologique ou scientifique, mais bel et bien politique». Pour ce, ce professeur de physique à l’Université de Montréal qui fut notamment coprésident de la Commission sur les enjeux énergétiques du Québec (CEEQ), déboulonne les mythes qui circulent pour nous faire croire que nos gouvernements contrôlent la situation.

Avant-propos : Comme bien des scientifiques, l’auteur a longtemps pensé que la lutte contre les changements climatiques était une question technique. Plus maintenant. C’est son passage à la CEEQ qui l’a convaincu qu’il s’agit en fait en premier lieu d’une question politique. Or, au-delà des grands discours, aucun de nos gouvernements ne présente un plan politique cohérent de réduction des émissions des gaz à effet de serre (GES).

Les 12 parties de ce livre, correspondant aux 12 mythes que l’auteur entend déboulonner, sont structurées de la même façon. L’auteur présente le mythe en au plus deux pages, puis le déboulonne dans le chapitre qui suit.

Mythe no 1 – La réduction des émissions de gaz à effet de serre améliorera immanquablement notre qualité de vie : Il y a un nombre infini de moyens pour les réduire et ces moyens peuvent aussi bien déboucher sur un monde «où les écosystèmes continueraient de se dégrader et où les inégalités sociales exploseraient» que sur un monde «riche, pacifique et en bonne santé, frisant l’utopie sociale».

Changer la planète : la rupture nécessaire : Si la première cible visée par le gouvernement du Québec (baisse de 20 % des émissions de GES d’ici 2020 par rapport à leur niveau de 1990) serait possible à atteindre sans trop de changements à notre mode de vie (quoique ce soit mal parti, car ces émissions ont augmenté en 2014 et n’ont diminué que de 8 % entre 1990 et 2014), les cibles suivantes (baisses de 37,5 % d’ici 2030 et de 80 % d’ici 2050) nécessitent des ruptures majeures, tant du côté technologique qu’économique et social. Cela veut par exemple dire que seuls les secteurs manufacturiers et agricoles continueraient à émettre des GES et que l’utilisation des énergies fossiles serait nulle. Il faut donc dès maintenant planifier les baisses visées en 2050 et non pas se contenter d’atteindre celles de 2020, car les moyens prévus pour atteindre celles de 2020 retarderaient les changements requis pour atteindre les prochaines cibles. Il est par exemple ridicule de remplacer nos infrastructures actuelles de traitement du pétrole à coups de milliards $ par des infrastructures traitant le gaz naturel, car si ces investissements permettaient peut-être d’atteindre les cibles de 2020 et de 2030, il faudrait ensuite les abandonner pour atteindre celles de 2050.

Mythe no 2 – Le Québec est un leader de l’énergie verte

Une production énergétique remarquable : Il est vrai que le Québec est le «pays» qui utilise la plus forte proportion de son énergie primaire de sources renouvelables, soit environ 45 %. Mais, il doit cette position uniquement à sa géographie et à la faible densité d’occupation de son territoire. Si la nationalisation de l’électricité fut une décision judicieuse, il en est autrement de ses décisions de laisser au privé la production d’électricité par les éoliennes et d’encourager celle produite à partir du gaz naturel.

Mythe no 3 – L’hydroélectricité est le pétrole du Québec : Si c’était le cas, pourquoi devrions-nous vendre cette électricité au rabais, quand ce n’est pas à perte, pour conserver au Québec nos entreprises (par exemple celles qui produisent de l’aluminium) ou pour en attirer de nouvelles?

Consommation et levier économique : En fait, ce mythe fait face à au moins deux problèmes. Tout d’abord le prix des sources d’énergie concurrentes, dont celui du gaz naturel, ne cesse de diminuer pendant que celui des nouvelles sources de production d’électricité au Québec ne cesse de croître (éoliennes, mini-centrales, barrages de plus en plus éloignés, etc.). Ensuite, les industries qui consomment beaucoup d’électricité (alumineries, pétrochimie, centres de données) créent très peu d’emplois par dollar investi. Si on peut espérer que le prix des énergies concurrentes finisse par augmenter, surtout si les pays s’entendent pour imposer des taxes sur les sources d’émissions de GES, cela ne réglerait pas le deuxième problème.

Mythe no 4 – La lutte aux changements climatiques passe d’abord par la voiture électrique : Comme je l’ai déjà mentionné dans ce billet, l’auteur souligne que, même si le gouvernement atteignait son objectif de 100 000 automobiles électriques en 2020, ce nombre ne représenterait que 2 % du parc automobile et réduirait les émissions de GES de seulement 0,1 %.

Jusqu’où aller dans la lutte aux changements climatiques : En fait, même si le transport routier représentait en 2013 le tiers des émissions de GES (mais celui des véhicules de promenade, comprenant les automobiles et les camions légers, seulement 23 %), il est clair qu’une action centrée uniquement sur les voitures électriques ne peut pas permettre d’atteindre les cibles de réduction des émissions de GES de 2020, 2030 et 2050, et qu’il faut aussi intervenir sur les autres sources d’émissions. L’auteur présente ensuite le fonctionnement du Système de plafonnement et d’échange de droits d’émissions de GES du Québec (SPEDE) et montre qu’il est beaucoup trop peu contraignant pour réduire de façon substantielle les émissions de GES.

Mythe no 5 – Les Québécois utilisent trop d’électricité : L’auteur parle des erreurs de nombreux commentateurs qui considèrent anormal que le Québec utilise deux fois plus l’électricité que les autres pays. L’auteur les contredit avec brio.

Les énergies renouvelables ne sont pas toutes égales : Dans ce chapitre, l’auteur parle notamment du développement durable, de la décroissance, de l’économie circulaire et de l’efficacité énergétique, en développant beaucoup ce dernier concept (on pense trop aux sources d’énergie et pas assez à la façon de les utiliser).

Mythe no 6 – La cible de 37,5 % de réduction des émissions de GES s’appuie sur une stratégie détaillée : Il n’y en a en fait aucune.

La nécessité d’agir sur l’objectif : Après avoir expliqué l’arbitraire des cibles choisies par le gouvernement (37,5 % parce que l’Ontario vise 37 %?), l’auteur décrit les nombreux obstacles qui risquent d’empêcher le Québec de les atteindre (en plus du fait de ne pas avoir de stratégie!). Il poursuit en donnant des exemples des incertitudes face à toute prévision de long terme, comme celle de la baisse des émissions de GES d’ici 2050. Puis, il présente les stratégies et les institutions dont les pays scandinaves se sont dotés pour atteindre leurs objectifs de réduction des émissions de GES et ajoute que la commission qu’il a coprésidée recommandait justement de s’inspirer de ces pays.

Mythe no 7 – Le pétrole est ici pour longtemps : Ce n’est malheureusement pas un mythe, même si on l’a cru longtemps! On ne pourra pas compter sur son épuisement pour que la nature nous force à consommer moins d’énergies fossiles et éviter un fort réchauffement climatique…

La nature des ressources : histoire d’une évolution rapide : La fracturation hydraulique et la découverte du gaz et du pétrole de schiste ont changé totalement la structure de la consommation mondiale d’énergie en peu de temps. Malgré la disponibilité croissante des énergies, il faudra bien se décider à les utiliser de moins en moins si on veut éviter la catastrophe climatique. Mais, le ferons-nous?

Mythe no 8 – Il suffit d’un prix sur le carbone : Malheureusement, ou plutôt heureusement, l’être humain n’est pas un homo œconomicus!

Le marché ne peut tout régler : Si le prix influence nos choix, il n’est qu’un des facteurs qui le font. Un prix sur le carbone peut donc aider à réduire les émissions de GES, mais, il est loin d’être suffisant, entre autres parce que la consommation d’énergie est très inélastique. L’auteur décrit ensuite trois façons d’imposer un prix sur le carbone et évalue leurs forces et leurs faiblesses. Il s’attarde surtout sur le SPEDE, ce qui est normal, car c’est la «solution» qu’a adoptée le Québec.

Mythe no 9 – Le Canada, puissance énergétique : C’est presque vrai, avec ses ressources en pétrole, en gaz, en hydroélectricité et en uranium, mais il n’a jamais eu le contrôle de ces ressources pour être vraiment considéré comme une puissance énergétique.

Une terre de succursales : Son passé de colonie centrée sur les ressources naturelles (au début sur la fourrure et le bois) n’a jamais abandonné le Canada. L’auteur le montre en racontant l’histoire de la production d’énergie au Canada.

Mythe no 10 – Les provinces ont pris le relais du fédéral : Oui, mais non!

Le Canada et l’inaction en matière de changements climatiques : Même si le discours change d’un gouvernement à l’autre, les émissions de GES n’ont jamais cessé d’augmenter au Canada depuis 1990, les diminutions dans certaines provinces ne parvenant pas à compenser les hausses dans d’autres. Sans stratégie nationale, chaque province agit isolément des autres, comme si les émissions reconnaissaient les frontières provinciales. L’auteur décrit ensuite les mesures prises dans les quatre provinces canadiennes qui émettent le plus d’émissions de GES, outre le Québec (Colombie-Britannique, Alberta, Saskatchewan et Ontario) et montre qu’elles sont toutes insuffisantes (euphémisme).

Mythe no 11 – Le Canada est un vrai pays : Oui, mais pas dans le domaine énergétique, où chaque province est autonome.

Le nationalisme énergétique : Alors que l’électricité est nationalisée dans toutes les provinces, le pétrole, comme le secteur minier, est contrôlé par des entreprises privées. L’auteur raconte l’histoire des politiques énergétiques au Canada, du début du siècle au Programme national de l’énergie de Pierre Elliot-Trudeau (entre 1980 et 1985), puis au simple appui de ce secteur par la suite, que ce soit sur la scène internationale ou par des subventions. Alors que la plupart des pays producteurs de pétrole du monde contrôlent leur industrie, que ce soit la Norvège, l’Arabie saoudite ou le Venezuela, le Canada laisse ce contrôle à de grosses entreprises étrangères. Même les États-Unis considèrent cette industrie stratégique et a adopté une réglementation conséquente. Le Canada a préféré détruire son industrie manufacturière pour des avantages à court terme d’une industrie profondément cyclique (voir notamment ce billet sur la maladie hollandaise et les désavantages d’une économie basée sur les matières premières). L’auteur conclut avec quelques recommandations pertinentes.

Il suffit d’un selfie : Bien sûr que non!

Mythe no 12 – Le défi canadien, ou le schisme national : Le Canada est un assemblage de régions ayant des structures économiques bien différentes et des intérêts souvent divergents. Ce qui avantage une région nuit souvent aux autres. Cela dit, le gouvernement fédéral pourrait mieux jouer son rôle de rassembleur (de fédérateur), ce qu’il fait bien mal actuellement. L’auteur poursuit avec quelques recommandations, tournant toutes vers la coopération, que ce soit entre les acteurs économiques et les régions ou entre les villes, les provinces et les pays.

Au-delà des mythes : Pour gagner la guerre du climat, la solution ne peut être que politique. Le Québec doit notamment se doter d’institutions qui permettent de coordonner les décisions de tous les ministères de façon à développer une stratégie qui puisse permettre d’atteindre les objectifs de réduction des émissions de GES. Actuellement, on agit à la pièce avec, par exemple, peu d’investissements en transports en commun, pourtant essentiels. Et quand on en fait, ils ne correspondent pas aux besoins les plus urgents, comme le Réseau électrique métropolitain (REM) «qui absorbera l’essentiel du financement destiné au transport en commun dans la région de Montréal pour desservir ses quartiers les plus riches et repousser, encore une fois, les développements du transport en commun dans l’est de l’île». Finalement, l’auteur rappelle l’importance primordiale d’accompagner les citoyens dans le changement important de son mode de vie qui devra se faire pour gagner la guerre du climat.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Même si j’ai trouvé que certains chapitres n’étaient pas vraiment liés aux mythes qu’ils étaient censés déboulonner, ce livre est à lire sans hésitation en raison de la grande quantité (et qualité) d’information qu’il contient et de son approche systématique. Comme d’habitude quand on termine ce genre de livre (je sens que je me répète…), c’est l’absence de solution qui nous déçoit le plus. Bien sûr que la coopération, la sensibilisation, l’accompagnement et l’éducation sont nécessaires pour que la population accepte de changer de mode de vie, mais ces propositions sont-elles vraiment suffisantes? Bien sûr que non. À la fin de ce livre (dont les rares notes sont en bas de page, un autre bon point pour lui), on sait mieux ce que nos gouvernements font de mal, mais on n’est pas certain de savoir ce qu’ils devraient et ce que nous devrions faire précisément pour sortir de cette impasse. Alors, le titre de ce livre aurait peut-être dû s’intituler Ne pas être certain de perdre la guerre du climat… Mais, ne tenez pas compte de ces réserves, les solutions magiques n’existent pas et l’auteur ne peut pas les inventer. Alors, n’hésitez pas à vous procurer ce livre!

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10 commentaires leave one →
  1. 18 avril 2017 12 h 50 min

    « … c’est l’absence de solution qui nous déçoit le plus. »

    « Là où croît le péril … croît aussi ce qui sauve » Hubert Reeves

    Facebook, genre ?

    Après, dans le sens inverse des aiguilles d’une montre : Internet, l’ordinateur personnel, l’ordinateur monstre, les Appollo, les V2 mais pas encore assez de communautés de volontaires improvisées ou expérimentales.

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  2. 18 avril 2017 12 h 58 min

    Pas sûr de comprendre…

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  3. 20 avril 2017 7 h 58 min

    J’ai écris Facebook, j’aurais pu écrire Jeanneemard.

    Comprendre l’état de ma conscience sur la guerre du climat à partir de la vôtre n’est pas une mince affaire; l’exprimer en quelques paragraphes pour moi non plus.

    De maître avant Dieu avant la naissance à maître après Dieu à l’éducation, les humain.e.s se considèreraient propriétaires de leur destin. Fort bien !

    C’est présomptueux, exagéré. Pourquoi d’un point de vue cosmique l’humanité et une multitude d’espèces seraient-elle immortelles ? Hubert Reeves de part son champ de compétence aurait une conscience cosmique. Normand Mousseau et Pierre Madelin auraient moins.

    https://jeanneemard.wordpress.com/2017/03/20/apres-le-capitalisme/

    Dans cette perspective ou état de faits cosmique, le réchauffement de la planète n’est pas une catastrophe mais une suite des choses, pour ne pas écrire une « vrais affaires ».

    – Est-ce que Noé avait eu le temps d’embarquer la biodiversité du temps dans son arche ? À l’impossible nul n’est tenu. Personne si vous préférez, Noé n’était pas nul.

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  4. 20 avril 2017 8 h 43 min

    Au moins, Noé ne s’est pas noyé…

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  5. 20 avril 2017 12 h 48 min

    On l’avait averti que ce serait l’eau. Déglaçiation appréhendée plutôt qu’insurrection ?

    Nous, depuis 50 ans, par notre dynamisme, ce serait la chaleur. Avons-nous besoin d’une arche ou d’éloigner la terre du soleil ?

    Qu’en disent nos élus et aspirants à cette horrible tâche : pour n’en nommer que la pointe du iceberg, Labeaume, Trump, Trudeau, Couillard, Lisée, Legault et Massé.

    Shakespare – « Là est la question » en système politique par représentation élue plutôt qu’en monarchie absolu ou adoucie.

    Ailleurs, Le Pen ou Macron ?

    http://www.tooclosetocall.ca/2017/04/presidentielle-2017-4-jours-du-vote.html

    En Turquie, on m’a dit que c’était réglé.

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  6. 20 avril 2017 13 h 41 min

    «Avons-nous besoin d’une arche ou d’éloigner la terre du soleil ?»

    J’opterais pour un changement de mode vie…

    «Qu’en disent nos élus»

    Pas la même chose, mais les agissements de la plupart d’entre eux sont semblables : ils ne font pas grand-chose.

    «Ailleurs, Le Pen ou Macron ?»

    Mélenchon! (espoir, pas prévision!)

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  7. 22 avril 2017 6 h 17 min

    « D’après Google Trend, Mélenchon est en tête. Si vous faites la recherche vous-même et que vous regardez pour les 30 ou 90 derniers jours, vous voyez la même chose. »

    http://www.tooclosetocall.ca/2017/04/projections-finales-pour-lelection.html

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  8. 22 avril 2017 12 h 03 min

    «Mélenchon est en tête»

    En termes de popularité, pas d’intentions de vote.

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  9. 22 avril 2017 12 h 51 min

    Popularité auprès des internautes.

    Il a 65 ans ou 66. Comme Françoise qui ne reviendra pas en 2018, il ne reviendrait pas en 2022.

    http://www.20minutes.fr/elections/presidentielle/2054111-20170422-presidentielle-cinq-propositions-phares-jean-luc-melenchon

    12 % – Dommage !

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  10. 22 avril 2017 13 h 14 min

    Oui, Françoise a 3 ans et demi de plus que lui, soit à peu près un mandat. Mais, Sanders, et même Trump, sont plus âgés que Mélenchon et Françoise… Ce n’est donc pas le seul facteur!

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