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À nous la ville!

5 juin 2017

Avec son livre À nous la ville! Traité de municipalisme, Jonathan Durand-Folco se demande si les villes peuvent changer le monde. Il considère que «la gauche doit urgemment investir cet espace politique qui est au centre des enjeux sociaux, économiques et écologiques du XXIe siècle et qui possède un potentiel de transformation inédit».

Introduction : L’auteur se demande si, «Berceaux de la civilisation, les villes, qui ont été éclipsées durant un moment par la prédominance des États-nations» peuvent changer le monde. «Autrement dit, les villes peuvent-elles constituer un vecteur politique, à la fois démocratique et efficace, de changement social?».

On voit trop souvent les villes comme un palier gouvernemental servant uniquement à gérer des services préétablis, comme le ramassage des ordures, le transport en commun et privé, la sécurité publique, les parcs et les bibliothèques. Mais quelqu’un choisit bien d’établir la nature de ces services, la priorité qu’on leur accorde et la façon de les rendre! Au Québec, le désintérêt de ces questions est bien sûr exacerbé par l’importance justifiée qu’on accorde à la question nationale, qui ne peut se régler au niveau local. L’auteur vise donc par cet essai «la réhabilitation de la municipalité comme espace politique et vecteur de la transformation sociale».

Première partie : Émancipation

1. Diagnostic du système : L’auteur présente ici les effets du capitalisme sur la société et plus spécifiquement sur la vie urbaine, en «prêtant une attention particulière aux inégalités sociales, aux disparités entre les quartiers périphériques et centraux, à l’étalement urbain et à la spéculation immobilière qui fait grimper le prix des loyers». Il poursuit en montrant les conséquences du règne de la logique marchande dans les activités socio-économiques au détriment des principes démocratiques. Il développe alors les concepts d’accumulation, d’appropriation, d’expansion et d’accélération, qui font notamment en sorte que la logique marchande s’empare de domaines qui lui étaient exclus, comme les relations sociales, les arts, l’éducation, la santé, le transport en commun et la gestion de l’eau. Il aborde finalement les limites environnementales et économiques de l’application de cette logique, et la crise civilisationnelle actuelle (dettes publiques et privées, manque de temps, insécurité alimentaire, dérèglement climatique, raréfaction des ressources naturelles, croissance des inégalités, crise démocratique, etc.).

2. La transition basée sur les commun(e)s : «Heureusement, l’époque actuelle n’est pas dénuée d’alternatives et d’initiatives de toutes sortes», mises en œuvre un peu partout sur la planète. Ces initiatives sont louables et nécessaires, mais insuffisantes pour «opérer une véritable transformation sociale». Il faut créer un projet global entourant toutes ces initiatives. Il ne suffit pas de critiquer le néolibéralisme, il faut aussi éviter de développer des solutions basées sur les vieilles formes du socialisme. L’auteur propose plutôt un modèle basé sur le concept du «commun» qui peut «s’opposer à la tendance majeure de notre époque : l’extension de l’appropriation privée à toutes les sphères de la société, de la culture et du vivant».

Pour l’auteur, le commun réunit trois éléments :

  • un bien ou une ressource partagée;
  • une communauté de participants liés par des droits d’usage et des obligations;
  • un ensemble de règles et de normes sociales définies collectivement pour gérer le commun.

Ce concept peut s’adapter à une grande variété de domaines, aussi bien liés à la production et à la distribution qu’à la consommation. Il peut bouleverser autant la forme de propriété que les institutions politiques et juridiques. Autour de ces nouvelles façons de faire, l’auteur propose le municipalisme comme «terrain privilégié du commun». Il poursuit en expliquant comment fonctionneraient les nouvelles municipalités, soit sur un modèle ressemblant au concept de la commune, mais à l’échelle des municipalités existantes. Je passe le reste du chapitre pour vous laisser découvrir ses explications et les nombreux exemples réels qu’il donne…

Deuxième partie : Avantages sociaux et politiques

3. Luttes sociales et perspective territoriale : L’objet des luttes sociales récentes (mouvement étudiant, Idle no more, gaz de schiste, oléoducs, etc.) s’est éloigné de la sphère productive où se concentraient les luttes à l’époque des premiers socialistes pour porter davantage sur «la défense des services publics, des territoires et des milieux de vie». Dans ce contexte, «le municipalisme met de l’avant l’importance centrale des milieux de vie, de la vie quotidienne des espaces urbains et ruraux comme foyers de luttes sociales, de résistance et d’expérimentation». L’auteur donne ensuite bien d’autres exemples pertinents et développe son argumentation. Il aborde notamment le clivage, en partie réel et en partie fabriqué par des faiseurs d’opinions, entre Montréal et le reste du Québec, et distingue les concepts d’appartenance (ou d’identité) territoriale, de nationalisme et de patriotisme.

4. Visages du municipalisme : L’auteur retrace l’historique du municipalisme, de ses origines, soit même avant Athènes, en passant par les communes médiévales et, bien sûr, la Commune de Paris et ses manifestations contemporaines. Il présente ensuite le municipalisme libertaire de Murray Bookchin (que l’auteur considère comme «le plus grand penseur anarchiste de la deuxième moitié du XXe siècle»), le confédéralisme démocratique d’Abdullah Öcalan, un des fondateurs et le dirigeant du Parti des travailleurs du Kurdistan, ainsi que d’autres initiatives du genre (notamment en Espagne). Il revient finalement au Québec pour relater (se basant entre autres sur cet article de Paul Cliche datant de 2010) les luttes du Front d’action populaire (FRAP) et des organismes qui ont gravité autour de ce parti au début des années 1970, organismes aussi bien syndicaux que populaires.

Troisième partie : S’organiser en territoire québécois

5. Repenser le front municipal : L’auteur se demande «comment penser et construire le municipalisme dans le Québec de la deuxième décennie du XXIe siècle?». Pour ce faire, il analyse les forces, les faiblesses, les opportunités et les menaces à ce projet. Je vous laisse le plaisir de découvrir le contenu de cette analyse… Il propose ensuite quelques pistes respectant six principes essentiels pour atteindre son objectif. Suivent une analyse du rôle des élus (représentants ou commissaires?) ainsi qu’une application des principes que l’auteur a présentés plus tôt à l’élection prochaine à la mairie de Montréal. Il dessine aussi les traits d’un Réseau d’action municipale (RAM) qui réunirait les différentes initiatives qui naîtront un peu partout au Québec (je résume grossièrement).

Conclusion : L’auteur revient sur sa question du départ : est-ce que les villes peuvent changer le monde? Il répond oui (et espère que le lecteur en fera autant), à condition de «politiser les enjeux urbains et municipaux, c’est-à-dire de mettre au jour, derrière les processus apparemment techniques ou neutres de la gouvernance, du développement territorial ou de l’administration municipale, l’ensemble des rapports de pouvoir, des inégalités, des processus de dépossession qui nous gouvernent de l’extérieur».

Post-scriptum sur la transition : L’auteur présente ici quatre «perspectives stratégiques visant à dépasser le système : renversement, réforme, résistance et sortie du capitalisme». Il situe ensuite ces perspectives en fonction de certains mouvements politiques (communisme, social-démocratie, altermondialisme et anarchisme) et finalement en fonction de son approche basée sur les communs et sur le municipalisme de combat.

Manifeste À nous la ville! : Ce manifeste regroupe de nombreux éléments du livre et est signé par le Réseau d’action municipale (RAM). Pourtant, l’auteur en parle dans son livre au conditionnel et dit qu’il s’agit d’une institution «à créer». Le RAM a d’ailleurs déjà un site Internet (que j’ai trouvé sans difficulté) sur lequel le texte de ce manifeste est accessible. Je n’ai donc pas à le résumer!

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! Je craignais en abordant ce livre avoir des difficultés à le lire, car l’auteur est philosophe, mais il se lit au contraire très bien. Même s’il est convaincu (et convainquant) de son approche, il sait bien montrer ses forces et ses faiblesses. Il est loin d’être certain que ses propositions soient réalisables à court ou moyen termes, mais il est toujours rafraîchissant de lire un livre qui propose des solutions concrètes à la réalité déprimante actuelle (j’ai assez reproché à des auteurs de ne pas proposer de solutions que je ne peux que souligner cet effort). Même si seule une minorité de ses propositions se réalisaient, ce serait déjà un pas en avant important! Et, en plus, les notes sont en bas de page! Bravo!

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