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Anatomie d’un désastre

12 juin 2017

Anatomie d’un désastre de Serge Truffaut, ex-éditorialiste au Devoir, «se veut le récit de la calamité économique introduite par le trio Reagan-Thatcher-Mulroney et imposée par Alan Greenspan et consorts».

Prologue : L’auteur nous présente dans ce prologue un bon nombre des membres de la garde rapprochée de Donald Trump et leurs liens avec le milieu de la finance, le mouvement libertarien, les négationnistes du climat, etc. Il montre aussi le rôle important, voire déterminant en politique, des super riches comme les frères Koch et d’autres, notamment par le financement de toutes sortes de causes, d’universités et d’instituts mettant de l’avant leurs idées de droite.

La mise en terre de Lehman Brothers : Le titre de ce chapitre indique bien le sujet qu’il aborde. Il se distingue par l’analyse fine des relations entre les différents acteurs de la faillite de Lehman Brothers en novembre 2008, notamment, mais pas seulement, entre son président, Richard S. Fuld Jr, et le secrétaire au Trésor de l’époque, Hank Paulson. Il présente ensuite l’idéologie (entre autres libertarienne) de ces acteurs et explique l’effet domino (et même «pop corn», car ça explose de partout) causé par cette faillite et par la fragilisation des «colosses» du secteur financier un peu partout sur la planète. Puis, il décrit le sauvetage de ce secteur. J’ai lu de nombreux textes (livres, études, articles, etc.) sur ce sujet, mais j’en ai quand même appris dans ce chapitre.

La troïka et le libertarien : La troïka dont parle l’auteur est formée de Margaret Thatcher, Ronald Reagan et … Brian Mulroney! Ces trois icônes du conservatisme ont en effet «régné» au début des années 1980 au Royaume-Uni, aux États-Unis et au Canada. Disons que j’ai rarement lu un texte aussi cinglant sur ces trois sbires! Ce chapitre est vraiment instructif et, si j’ose dire, jouissif… Même si elles sont fascinantes, je vais sauter les parties sur Thatcher («celle qu’on appelait la «Dame de fer», alors qu’elle était davantage une dame d’argent») et Reagan (qui a déjà déclaré que les hauts niveaux d’imposition des riches étaient à ranger «au rayon de la quincaillerie idéologique fréquentée par les naïfs et les humanistes») pour dire quelques mots sur celle portant sur Mulroney. Si ce dernier donne une image bien modérée par rapport à Reagan et Thatcher (et Harper), il n’en demeure pas moins qu’il a privatisé un grand nombre de sociétés de la couronne, dont Havilland, Canadair (à la grande joie de la famille Bombardier-Beaudoin), Téléglobe (à celle de Charles Sirois), Air Canada, Canadien national et Pétro-Canada. Il a en plus déréglementé partiellement le secteur financier, avec des conséquences plus importantes qu’elles ne le semblaient à l’époque. Le chapitre se termine par une brève présentation de l’idéologie d’Alan Greenspan, le libertarien du titre (grand admirateur d’Ayn Rand), qui, à titre de président de la Réserve fédérale des États-Unis, fut un des grands responsables de la crise de 2008.

Les raisins de la colère : L’auteur profite de l’admiration que Reagan vouait à Calvin Coolidge (président des États-Unis dans les années précédant la Grande Dépression débutée en 1929) pour souligner les points communs entre les politiques qui ont mené à cette dépression et celles mises en place par les acteurs présentés dans le précédent chapitre. Il souligne aussi que toutes les personnes qui ont pris ces décisions partageaient une idéologie semblable (place de la religion, croyance en la main invisible et en la loi de Say, etc.). Il poursuit en présentant les deux présidents qui furent en poste juste après la dépression, soit Herbert Hoover et Franklin Delano Roosevelt. Ces deux personnages (et leurs proches) sont bien différents des précédents. Même s’il était républicain, Hoover fut le premier à adopter des mesures de relance, notamment dans le secteur agricole. Le deuxième est allé bien plus loin, notamment avec son New Deal et l’adoption de la loi Glass-Steagall, qui a réglementé le secteur financier et a contribué à éviter des crises financières majeures au cours des décennies qui ont suivi son adoption (pendant 60 ans, selon l’auteur). Mais, encore là, Roosevelt était loin d’être parfait, l’auteur le montre bien.

Michael Douglas, les escrocs et les hussards : Le Michael Douglas du titre est Gordon Gekko (un personnage du film Wall Street qui prétend que la cupidité est bonne) et les escrocs sont des stars de la finance. L’auteur nous présente les «exploits» de Michael Robert Milken (qui a amassé un milliard $ entre 1983 à 1987 en transigeant des obligations de pacotilles ou junk bonds), d’Ivan Boeski, un acolyte de Milken, et de bien d’autres escrocs, ainsi que les conséquences de ces exploits. Les hussards sont les établissements qui ont profité des vagues de déréglementations qui ont coûté si cher aux gouvernements, donc à nous tous…

Les mauvais génies des alpages financiers : L’auteur s’étonne ici que le législateur et même le lobby des banques n’aient rien retenu des erreurs du passé. On aurait dû voir que la déréglementation des années 1980 et 1990 (j’ai sauté cette partie…) a eu des effets désastreux. Mais, la foi inébranlable des acteurs du secteur financier dans les vertus du laisser-faire a pris le dessus. L’auteur raconte dans ce chapitre l’effondrement de quelques mastodontes du secteur financier, soit ceux de la banque Barings et du fonds d’investissement Long-Term Capital Management (LTCM). Cette dernière histoire est fascinante, relatant la montée ultra rapide de cette société dès sa création en 1994 jusqu’à sa chute encore plus spectaculaire en 1998. Des milliards $ furent perdus. Elle illustre parfaitement l’avidité de nombreux joueurs de ce secteur et surtout leur vanité sans limite.

Mère Courage, le croisé, la brute et le vaniteux : La mère courage est Brooksley Born, «qui fut du 26 août 1996 au 1er juin 1999 à la tête de la Commodity Futures Trading Commission (CFTC)» et affronta Alan Greenspan, Larry Summers (conseiller économique du président Bill Clinton) et Rick Rubin (secrétaire au Trésor), qui sont dans l’ordre le croisé, la brute et le vaniteux du titre du chapitre. Ce triumvirat mis constamment les bâtons dans les roues de Brooksey Born qui tentait de réglementer, ou, à tout le moins, de surveiller les transactions de produits dérivés. Le chapitre présente un grand nombre de malversations (pour ne pas dire de fraudes!) dans ce domaine, les tentatives de Born de les contrer et l’acharnement de nos trois compères de les laisser faire. Et ils ont gagné… et nous avons donc perdu!

Too big to fail, too big to jail : En plus de l’interconnexion des banques qui fait en sorte que même la faillite de banques pas trop grosses peut mettre en danger une véritable banque «trop grosse pour faire faillite», l’auteur aborde l’importance de la finance de l’ombre (ou du «shadow banking»), la place prépondérante prise par les agences de notation (qui sont en plus en conflit d’intérêts) et les avertissements qui ont été ignorés. En effet, contrairement à la théorie du cygne noir, ce qui est arrivé n’était pas seulement prévisible, mais avait été prévu, les avertissements aux autorités ayant été fort nombreux, aussi bien d’organismes de contrôle, mais aussi du FBI! Mais, les responsables, dont Hank Paulson, ont préféré faire confiance à la main invisible pour ensuite donner l’impression de tomber des nues quand les conséquences dont on les avait avertis se sont concrétisées. Et ce n’est pas tout, vraiment pas tout (attention aux haut-le-cœur…)!

Introduction au capitalisme stalinien : «Au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, (…) le détenteur d’une action la conservait pendant une période de quatre ans en moyenne. (…) En 2008, année de la crise, on la gardait pendant deux mois. En 2011 ce n’était plus que 22 secondes! Aujourd’hui? Aux alentours de 10 secondes». Même si les moyennes peuvent être trompeuses, avouons que cette statistique est révélatrice et donne le tournis! L’auteur poursuit en parlant des génies mathématiciens (les «quants» et ceux qu’il appelle les «plombiers»), de leurs succès (impressionnants) et de leurs échecs (monumentaux). Et, ce n’est pas tout… L’auteur conclut que notre démocratie est une chose bien relative et encore plus fragile, et qu’elle tend de plus en plus vers un capitalisme stalinien, soit un système financier déshumanisant où les fraudeurs du système financier, plutôt que d’être emprisonnés, reçoivent toujours plus d’avantages fiscaux et autres.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! Comme j’ai lu de nombreux livres et textes sur le sujet abordé par ce livre, je n’avais pas beaucoup d’attentes en le commençant. J’ai été agréablement surpris par son contenu qui apporte sans contredit une valeur ajoutée importante aux textes que j’ai lus auparavant. Autres qualités, le style de l’auteur est clair et son écriture précise et agréable. En plus, les notes ne sont pas à la fin ni en bas de pages, mais l’équivalent est incorporé au texte sans que celui-ci s’alourdisse. Un autre bon point pour lui!

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2 commentaires leave one →
  1. 15 juin 2017 21 h 47 min

    D’un point de vue économiste, Serge Truffaut éclaire; d’un point de vue cosmique, Hubert Reeves en sait plus que moi. Je sais grâce à vous.

    https://jeanneemard.wordpress.com/2013/12/16/hubert-reeves-et-lavenir-de-lhumanite/

    Et de Charibde en Scylla,

    https://jeanneemard.wordpress.com/2016/02/08/comment-lhomme-detruit-la-vie/

    Aimé par 1 personne

  2. Richard Langelier permalink
    18 juin 2017 0 h 26 min

    Je m’ennuie de Serge Truffaut et de Jean Dion, mais pas de Denise Bombardier. Sans les 2 premiers, il me semble que Le Devoir est bien fade. C’est tout de même le moins mauvais quotidien, pour le premier café. Pour moi, le réel, découpé en actualité sera toujours réducteur, La belle époque, c’était lorsque j’étais abonné à La Presse..Je n’étais pas internaute. Je suivais le classement du tennis féminin. J’apprenais la mort de l’ex lutteur nain Sky Low Low (de son vrai nom Marcel Gauthier). Réjean Tremblay ne s’abaissait pas à écrire: «avant de distribuer les richesses, il faut d’abord les produire» pour justifier que le gouvernement du Québec subventionne l’agrandissement du Colisée, pour éviter le départ des Nordiques. Par contre, Alain Dubuc était passé à la page éditoriale, appuyait autant que Bernard Landry, Mulroney lors de l’élection sur le thème du libre-échange avec les É-U, sans clauses sociales ni environnementales.
    Bref, il est bien que Serge Truffaut profite de sa retraite pour écrire ce livre que j’emprunterai lors de ma prochaine visite à la Bibliothèque.

    Aimé par 1 personne

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